Mercredi 23 octobre 2013 3 23 /10 /Oct /2013 16:41

Comme chaque année, j'ai présenté au conseil municipal ce lundi 21 octobre le rapport d'activités du CCAS pour l'année précédente.

 

Au plan national comme local, l'année 2012, a vu un durcissement de la crise sociale vécue par nos concitoyens, qui a conduit le gouvernement et la nouvelle majorité a initier un plan pluriannuel de lutte contre la pauvreté (voir ce post). Grenoble, comme toutes les grandes villes de France, n'échappe pas aux phénomènes de concentration de la pauvreté au sein des principales agglomérations (voir cette étude remarquable), à l'image de Bordeaux dont le Maire évoquait il y a peu (voir cet article) un taux de pauvreté de 25%, supérieur aux estimations pour Grenoble, qui oscillent entre 19 et 21%. Pour autant, cette année 2012 a vu le revenu moyen par habitant diminuer très légèrement (-0.1%) pour s'établir à 30700 € (dans la fourchette haute des grandes villes), signe d'une évolution qui concerne un nombre croissant de Grenoblois.

 

Dans ce contexte, la responsabilité des services publics d'action sociale pilotés par le CCAS, en lien avec nos partenaires institutionnels et associatif, est de s'adresser à tous les Grenoblois, conformément au plan d'actions mis en œuvre depuis 2009.

En 2012, nous avons collectivement cherché à répondre à cinq enjeux transversaux :

- rendre accessibles nos services à tous, notamment la classe moyenne fragilisée par la crise

- adapter nos actions aux nouvelles formes de pauvreté : jeunes, familles monoparentales, salariés à bas revenus, précarité énergétique, personnes âgées isolées…

- lutter contre l'isolement qui aggrave les conséquences de la pauvreté monétaire : rappelons qu'à Grenoble près d'un ménage sur deux est composé d'une seule personne

- déployer notre action sur le territoire pertinent qu'est l'agglomération, particulièrement sur les politiques d'accès à la mobilité et à l'hébergement.

- poursuivre le redressement financier initié en 2008 (voir ce post), grâce au choix anti-austérité de notre majorité d'augmenter les financements en direction de la solidarité et aux efforts de gestion réalisé au cours de ce mandat. Le rapport de la Cour des Comptes de l'été 2012, qui portait sur les exercices 2005 et suivants, nous donne d'ailleurs acte de ce redressement (voir le rapport), par ailleurs très explicite sur la courbe des résultats financiers du CCAS :

 

 Tableau Fi CCAS

 

 

Je vous invite à consulter :

- la présentation synthétique du rapport d'activité 2012

- le rapport d'activité 2012 complet

 

Sans m'étendre sur les données multiples d'une action qui mobilise près de 1400 agents au service de la vie quotidienne de plus de 60 000 Grenoblois (voir cet article du Dauphiné Libéré), je veux retenir :

- de nouveaux services d'accompagnement des ménages : accompagnement budgétaire, précarité énergétique, mobilité, fond "coup de pouce" pour les jeunes;

- la réussite de notre stratégie de développement social au sein des Maisons des habitants (voir ce post), qui sont fréquentées par plus de 21000 Grenoblois (environ 9000 pour les centres sociaux en 2008) et qui proposent dorénavant entre 21 et 32 prestations, dont de nombreuses actions collectives (paniers solidaires, pass culture, RERS, sorties familles…);

- le déploiement intercommunal du service d'orientation des demandes d'hébergement, qui pose les bases d'une politique équilibrée à l'échelle du territoire métropolitain;

- la gestion améliorée des EHPAD, tant du point de vue humain (300 agents formés à la méthode "humanitude" – voir ce post –, que financier (les déficits ont été divisés par 10 depuis le début du mandat : de plus de 2 M€ à moins de 200 K€);

- la finalisation du déploiement du dispositif Parler Bambin à toutes les crèches Grenobloises et maintenant dans une dizaine de villes françaises (15000 enfants concernés au total).

 

Au final, notre plan d'actions est intégralement mis en œuvre (voir l'état d'avancement de mars 2013), avec 49 actions développées pour 40 prévues dans tous les domaines de l'action sociale, et ce, en respectant les prévisions budgétaires initiales comme notre engagement de préserver le service public et ses agents.

 

Redressé au plan financier, le CCAS est aussi reconnu au plan national dans de nombreux domaines (accès aux droits, petite enfance, maintien à domicile, accompagnement budgétaire, accès à la culture, insertion sociale…) et il le doit au premier chef au dévouement et à la compétence de ses agents, qui font l'honneur de la fonction publique territoriale et de l'action sociale.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 22 octobre 2013 2 22 /10 /Oct /2013 12:32

Nous avons inauguré le 26 septembre dernier un nouveau dispositif essentiel pour de nombreuses familles qui accompagnent un parent malade d'Alzheimer : la Maison des aidants, en présence de Michèle Delaunay, ministre déléguée aux personnes âgées et à l’autonomie. L’occasion pour moi de rappeler combien nos politiques sociales doivent sans cesse s’adapter aux évolutions des besoins, particulièrement dans le domaine gérontologique :

"Maison-aidants.JPGMadame la Ministre,

C'est un grand honneur pour le CCAS de la Ville de Grenoble de vous accueillir aujourd'hui pour l'inauguration de la Maison des Aidants.

Vous savez la place particulière qu'occupe Grenoble dans l'histoire des politiques gérontologiques. Notre ville est le berceau des politiques de maintien à domicile grâce à un réseau d'associations (telle l’ADPA) et de fédérations (UNASSAD puis UNA) qui ont creusé le sillon de ces politiques au plan national. Dès 1976, le centre de jour Les Alpins a été créé pour accueillir les personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer.

Ce modèle de priorité au domicile s’est poursuivi à telle enseigne qu’aujourd’hui, à Grenoble, 77 % des personnes âgées bénéficiaires de l'APA vivent à domicile, contre 62 % à l'échelle nationale. Et c’est encore plus significatif dans la « grande dépendance », puisque 539 personnes âgées de niveau GIR 1 et 2 font le choix du domicile, ce qui correspond à la capacité d'accueil de 7 EHPAD.

Mais la question du grand âge ne se réduit pas à celle de la dépendance. Dans la veine des travaux de Michel Philibert, Robert Hugonot et Maurice Bonnet, nous affirmons l'exigence de considérer chaque personne âgée comme un citoyen à part entière, dans toutes ses dimensions, notamment sociale et citoyenne.

Et nous devons le reconnaître, le défi se révèle chaque jour plus ardu. Les politiques gérontologiques doivent concerner un nombre toujours croissant de personnes âgées et parvenir à éviter les situations de non-recours aux droits sociaux. Il s'agit également de lutter contre une paupérisation grandissante, souvent accentuée par le "reste à charge" des dépenses de santé ou d’aide à la vie. En outre, le fléau de l'isolement se traduit souvent en phénomène de « double peine », comme facteur aggravant et la précarité et de la perte d’autonomie.

Afin d'éviter que le « modèle grenoblois du domicile » ne se referme tel un piège sur des personnes en situation de maintien à domicile subi et non choisi, nous devons sans cesse adapter nos réponses, en lien avec nos partenaires institutionnels et associatifs. Je veux souligner à ce titre l’engagement du Conseil Général de l'Isère, qui a décidé la création ces dernières années de plus de 500 places médicalisées sur notre agglomération. Dans le même temps, nous avons multiplié les initiatives pour relier la politique gérontologique du CCAS, dont le budget s'élève à 22 millions d'euros, aux autres politiques sociales : accès aux droits, actions collectives, pouvoir d’agir des habitants, liens sociaux dans les quartiers, nouvelles technologies avec l’association l’âge d’or, lutte contre l’isolement grâce à l’engagement de bénévoles au sein des réseaux « vivre à domicile sans être isolé »…

Poursuivant cette logique d’adaptation de nos réponses, et grâce à un appel à projets lancé par l'Agence Régionale de Santé (ARS) dans le cadre du Plan Alzheimer, nous avons pu initier deux nouveaux dispositifs : une Equipe Spécialisée Alzheimer qui intervient au domicile dans une logique de prévention ainsi qu'une plateforme d'accompagnement et de répit dédiée aux aidants de malades touchés par cette pathologie, plateforme que nous inaugurons aujourd'hui : la Maison des Aidants.

Chacune des personnes présentes aujourd'hui connaît le défi que constitue la réponse sociale à la maladie d'Alzheimer, qui concerne environ 15 % des plus de 80 ans, soit 860 000 malades à l'heure actuelle, un nombre qui pourrait atteindre les 2 millions de personnes touchées par la maladie en 2020.

Les aidants occupent une place centrale dans l'accompagnement des malades d'Alzheimer et sont prêts à sacrifier beaucoup, souvent même aux dépends de leur propre santé. Les réalités sont dramatiques : 50 % des aidants sont atteints de troubles anxieux tandis que 40 % d'entre eux décèdent avant leur proche. Sur l'agglomération grenobloise, on estime que 8 000 aidants participent à la prise en charge des quelque 4 000 malades recensés. Il est donc essentiel d'accompagner les aidants sur lesquels la société fait aujourd’hui reposer une charge considérable, et nous y avons travaillé en étroite collaboration avec France Alzheimer, qui porte depuis de nombreuses années le combat pour la reconnaissance du rôle des aidants.

Le résultat de cette démarche qui a associé l’ensemble de nos partenaires publics et associatifs, c’est cette Maison des Aidants dont l’action est déclinée selon 4 axes : 

   ·  Accueil et accompagnement des familles : A l'issue d'un diagnostic de la situation des aidants, le coordinateur de la plateforme leur proposera un plan de répit individualisé, et un accompagnement approfondi qui comprendra un suivi psychologique chaque fois que nécessaire.

  
·  Formation et information des aidants : Accompagner un malade d'Alzheimer ne s’improvise pas, c'est pourquoi la Maison des Aidants participera aux cotés de ses partenaires, au développement d'actions de formation et d'information des aidants.

   ·  Dispositifs de répit : Aider un proche malade 24/24 et 7/7 peut être épuisant. Aussi, la Maison des Aidants proposera des solutions de répit variées, avec des solutions préexistantes, comme l'Accueil de jour ou l'Accueil temporaire, mais également des initiatives innovantes comme une Halte Répit, ou du Baluchonnage (système de garde à domicile expérimenté au Québec).

   ·  Temps partagés aidants aidés : Des temps conviviaux aidants/aidés seront offerts sous la forme d’ateliers hebdomadaires (Art thérapie, théâtre), de séjours de vacances, et de journées conviviales. Ainsi les aidants pourront  renouer une relation positive avec leur proche quand celle-ci aura été altérée par accompagnement quotidien difficile.

Une fois la période de démarrage passée, nous savons que les besoins excèderont certainement rapidement les capacités offertes par ce nouveau dispositif. Aussi, je tiens à rassurer d’emblée les familles : nous prévoyons son extension dans le cadre d’un projet global sur la ZAC Flaubert et nous savons pouvoir compter sur nos partenaires institutionnels et associatifs pour nous accompagner dans la croissance de cette Maison des aidants, qui doit être un catalyseur de politiques gérontologiques capables de pleinement intégrer les aidants familiaux dans la prise en charge de différentes formes de dépendance, mais aussi dans l’ensemble de la vie sociale de nos aînés."

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 1 avril 2013 1 01 /04 /Avr /2013 19:44

Le constat fait aujourd’hui consensus : initiée par le rapport d’Hubert Dubedout, « Ensemble, refaire la ville » de 1983, la politique de la ville, à l’origine appelée développement social des quartiers, est aujourd’hui dans une impasse.

Non que son apport ait été nul ou contre-productif, tant les moyens publics qu’elle a mobilisés ont certainement évité une situation plus grave encore, mais elle est devenue au fil du temps inefficiente. Il suffit d’aller sur le site de l’observatoire national de la politique de la ville ou de consulter le rapport 2012 pour s’en convaincre : jamais l’écart entre les zones urbaines sensibles (ZUS) et le reste du territoire n’a été aussi important, qu’il s’agisse de pauvreté, d’accès à l’emploi, à la santé ou du droit à la sécurité. Les échecs des plans successifs ou des effets d’annonce rétrospectivement dérisoires (comme le plan « espoir banlieue » de Fadela Amara) témoignent d’une réalité objective : il n’est plus temps de réparer la politique de la ville ou de l’améliorer à la marge, l’heure est venue de la refonder en profondeur, ce qui signifie d’en repenser politiquement le contenu à partir des trois raisons majeures de l’impasse actuelle.

La première raison, d’abord, est connue depuis une dizaine d’année : c’est l’échec des politiques de zonage qui constituent depuis l’origine l’essence même du « ciblage » de la politique de la ville. Comme l’a démontré l’économiste Eric Maurin (Le ghetto français, Seuil, 2004), ces politiques de zonage ont surtout accru l’homogénéité sociale des territoires favorisés, qui constituent désormais les véritables ghettos. Les rapports parlementaires successifs sur les zones franches urbaines, de 2001 à 2011, comme ceux de la cour des comptes, ont pointé les effets d’aubaine et les coûts importants de ces dispositifs. Quand aux zones d’éducation prioritaire, elles ont généré des effets d’évitement dramatiques de la part des classes moyennes.

Au total, pour reprendre l’analyse développée par Dominique Goux et Eric Maurin dans Les nouvelles classes moyennes (Seuil, 2012 voir ce post), ces politiques ont accentué les logiques de concurrence entre quartiers populaires et classes moyennes, poussant ces dernières à déployer de nombreuses stratégies pour maintenir à distance ces territoires et ces habitants. Avec en outre une colère sociale et politique contre les politiques publiques qui les favoriseraient, faussant la logique de l’égalité des chances et de la concurrence entre individus qui est l’idéologie des classes moyennes, avec les effets destructeurs décrits par François Dubet (voir ce post). De la même manière que le ciblage des publics dans l’action sociale conduit à une impasse, le ciblage des territoires de la politique de la ville emporte une double logique de stigmatisation et de concurrence qui interdit tout projet de mixité et qui détruit la cohésion sociale et éducative.

Il est donc urgent, plutôt que de « revisiter la géographie prioritaire » de mettre simplement un terme à cette logique. On pourrait ainsi distinguer ce qui relève du renouvellement urbain (mis en œuvre par l’ANRU qu’il faut conserver), dont la nécessité est évidente, du développement social qui appelle des modes d’intervention universels et non-stigmatisant.

C’est d’ailleurs une seconde explication de l’échec de la politique de la ville : les dispositifs successifs et les logiques d’appels à projets ont progressivement vampirisé le « droit commun » de l’action sociale et éducative, fragilisant les acteurs des territoires et interdisant le développement d’actions partagées sur le long terme. Dès 1983, le rapport Dubedout mettait en garde contre une « illusion : on ne réduira pas les inégalités simplement par l’apport de moyens supplémentaires (…). Beaucoup se trompent s’ils pensent que seul cet apport quantitatif transformera les mentalités, les modes d’action, les finalités de tous ceux qui ont produit ces situations ». C’est pourtant la logique de tous les plans gouvernementaux depuis 30 ans, qui non seulement n’ont pas apporté de changement d’échelle significatif en terme de moyens financiers, mais ont déstructuré le travail de nombreux acteurs institutionnels et associatifs. C’est ainsi que les politiques publiques de droit commun se sont peu à peu effacées derrière des dispositifs spécifiques, souvent changeants au fil des alternances politiques, et dérivant ces dernières années vers une approche sécuritaire de contrôle social, plaçant par exemple nombre de politiques éducatives ou d’accompagnement des parents sous tutelle de la prévention de la délinquance.

Les financements directs par les dispositifs complexes de la politique de la ville (contrats urbains de cohésion sociale, CUCS) ont aussi autorisé des désengagements de services publics, certaines collectivités transférant des charges budgétaires sur ces crédits spécifiques. Est-il normal que des actions de prévention spécialisée, d’animation des quartiers, d’accueil de la petite enfance, de planification, ou même d’accès aux droits ou aux services sortent des politiques de droit commun pour tomber dans une politique de la ville qui chaque année impose une nouvelle contractualisation ? De la même façon, combien d’association ont vu disparaître des subventions de fonctionnement classiques au profit d’appels à projets qui non seulement transforment les acteurs associatifs en prestataires de services mais encore interdisent toute visibilité budgétaire (donc toute politique de ressources humaines) de moyen terme ?

Il est temps de reconnaître que loin de constituer un apport supplémentaire permettant de faire davantage, la politique de la ville a largement précarisé l’ensemble des acteurs de ces territoires (voir ce post suite aux évènement de la Villeneuve à l’été 2010). Les dégâts causés récemment par les restrictions budgétaires des précédents gouvernements illustrent cette réalité, comme l’imposture que représentent les « CUCS nouvelle génération » qui proposent simplement de… mobiliser un droit commun qui a largement disparu ! Là encore, plutôt que de revisiter un dispositif contre-productif, il conviendrait de refonder l’intervention publique sur un droit commun stable et universel, dont les moyens seraient ajustés aux besoins sans qu’il soit nécessaire de déployer une ingénierie de ciblage territorial dont les effets pervers sont connus.

Enfin, et c’est certainement le plus grave, la politique de la ville a échoué parce qu’elle a été mise en œuvre sans associer suffisamment les premiers intéressés, c'est-à-dire les habitants. Qu’il s’agisse du renouvellement urbain ou du développement social, malgré pléthore d’initiatives dont certains remarquables, force est de constater qu’aucune de ces politiques n’est réellement sortie d’une logique surplombante, descendante, qui interdit leur appropriation par les habitants, donc leur mobilisation en tant qu’acteurs de la transformation de leur environnement. Cette incapacité au long cours a entrainé une forme de dépolitisation des quartiers, stigmate d’une a-citoyenneté qui place nombre d’habitants « davantage en dehors qu’au bas de la société », comme l’écrivent Michel Kokoreff et Didier Lapeyronnie dans un récent ouvrage indispensable (Refaire société, Seuil, 2013). Selon les auteurs, et je fais mienne leur analyse, la « crise des cités » est d’abord d’essence politique : non seulement « les politiques menées depuis plus de trente ans contribuent à envenimer la situation, (…) isolent les territoires en difficulté et confinent leurs habitants dans l’accumulation des problèmes » ; mais « surtout, elles enferment la population dans la passivité, invalidant ses capacités d’action ».

Décrivant minutieusement la logique de construction du ghetto, tant exogène avec les échecs politiques précités qu’endogène, avec le repli sur la sphère privée, les questions fondamentales du racisme et du rapport entre les genres, et l’édification d’une « grammaire » religieuse chargée d’unifier « la population autour de significations communes », les auteurs expliquent aussi l’inefficacité de l’intervention sociale traditionnelle : « les services sociaux et les institutions ne constituent plus des vecteurs d’intégration et de participation à la vie sociale ; au contraire, ils sont perçus comme des obstacles, des barrières qui permettent la survie, mais n’autorisent ni la mobilité sociale, ni l’amélioration de la situation quotidienne ». En outre, les habitants des quartiers ont parfaitement intégré la logique de concurrence issue de l’égalité des chances, avec le primat de la question des droits et des discriminations sur celle de la lutte contre les inégalités : la « vie sociale est vécue sur le mode de la différenciation (…), les habitants ne se définissent pas par leur place collective dans la société (…), les individus ne se réfèrent plus à leur contribution aux processus de production, mais à des niveaux d’accès à la consommation (…). Dès lors, les hommes politiques qui insistent exclusivement sur les inégalités sociales ou la pauvreté suscitent l’indifférence, quand ce n’est pas l’agressivité ».

Une bonne part de l’impasse actuelle se situe ainsi dans cet écart entre le discours politique traditionnel, lui-même nourri par des politiques publiques classiques inopérantes, et la passivité politique des quartiers. Les auteurs invitent donc à « fabriquer du politique » : « on ne sortira pas de la spirale de la dégradation sans favoriser la mobilisation des gens autour d’enjeux politiques, sans leur donner la parole et accepter d’écouter ce qu’ils ont à dire. En d’autres termes, une des meilleures politiques de la ville consisterait à accepter le conflit ». Rappelant que dans notre République, l’intégration politique a toujours précédé l’intégration sociale, Michel Kokoreff et Didier Lapeyronnie appellent à un « communautarisme civique », seul à même de « retourner la logique du ghetto en apportant une signification politique aux situations vécues » en s’appuyant sur la « force des quartiers, c'est-à-dire leur attractivité géographique, leur dynamisme démographique, leur diversité ethnoculturelle et, surtout, la capacité de mobilisation et d’action des femmes ». Au-delà, les auteurs décrivent trois orientations à combiner : « rapprocher les institutions de la population ; mobiliser les collectifs existants pour remettre les gens en mouvements ; encourager et renforcer les interventions politiques », autant d’orientations qui fondent le projet politique des Maisons des habitants (MDH) de Grenoble (voir ce post) : rendre accessibles en proximité des services sociaux et publics, développer l’action collective et proposer un cadre d’engagement citoyen.

C’est cette analyse globale aujourd’hui largement partagée qui a conduit le ministre de la Ville, François Lamy, à confier une mission à Mohamed Mechmache (fondateur du collectif AC le feu) et Marie-Hélène Bacqué (urbaniste, auteur avec Carole Biewener de L’empowerment, une pratique émancipatrice, La Découverte 2013) pour faire des propositions afin (entre autres) de « développer le pouvoir d’agir des habitants » (lettre de mission consultable ici). En tant que membre de cette mission, Marie-Hélène Bacqué et Mohamed Mechmache ayant réuni plusieurs responsables élus et associatifs, je compte m’appuyer sur les évolutions importantes que nous avons conduite à Grenoble pour transformer l’intervention sociale, territorialiser les politiques publiques et ouvrir de nouveaux espaces de participation des habitants afin de porter trois messages essentiels, complémentaires de l’analyse globale que je viens de rappeler :

1.    « L’empowerment à la française » ne peut exister sans évolution des services publics et de leur culture professionnelle. Loin de la logique développée par certains visant à opposer habitants et institutions, l’enjeu est de remettre les services publics au cœur de la vie quotidienne des habitants, dans une appropriation de leurs moyens et objectifs qui permette leur adaptation aux besoins réels des habitants. Nous partons de loin : l’intervention des services publics, et parfois même des associations, est souvent vécue comme décalée, dictée par des considérations d’égalité qui méconnaissent les réalités du terrain et mise en œuvre comme s’il s’agissait de faire le bonheur des gens malgré eux (certains évoquent même, parfois à bon droit, des logiques « néo-coloniales »). Même si c’est souvent injuste pour les professionnels concernés, cette impression est aggravée par l’endogamie culturelle de la fonction publique territoriale et des salariés associatifs, qui renforce le sentiment d’exclusion de nombre d’habitants. Comment mettre en œuvre des politiques publiques ou des actions sur un quartier dont on méconnait les codes, les valeurs, les enjeux sous-jacents ? Il est temps que la fonction publique territoriale diversifie ses recrutements à des parcours de vie et à des compétences non exclusivement académiques, non pour renouer avec une « politique des grands frères » inefficace et condamnable au plan moral, mais pour enrichir à la fois la réflexion entre professionnels et les liens avec les habitants. C’est ce que nous essayons de faire avec les postes d’agents de développement (ADL) dans les MDH, véritables « community organisers » à la grenobloise. Nous devrons donc formuler des propositions pour ouvrir plus largement l’accès aux emplois du développement social, par exemple en utilisant les emplois d’avenir ou en recréant les passerelles qui ont disparu entre l’éducation populaire et l’action sociale. Cette perspective professionnelle, essentielle pour beaucoup de jeunes – notamment ceux qui ont une expérience probante dans l’animation – doit être renforcée par l’identification de nouveaux métiers liés soit au développement social communautaire (comme les ADL), soit à la médiation sociale (à ne pas confondre avec la prévention spécialisée). Au-delà, c’est bien la posture professionnelle des salariés institutionnels et associatifs qui doit évoluer, en acceptant de ne plus être les seuls « sachants » et en visant à soutenir les habitants davantage qu’à les conduire. Cette posture d’humilité, d’écoute et d’accompagnement ne signifie pas, au contraire, une moindre technicité : elle exige d’ajouter aux compétences classiques des capacités à créer du lien qui justifieront un effort massif de formation, et pourquoi pas de co-formation habitants – professionnels.

2.    Diversifier les espaces de participation citoyenne et de « pouvoir d’agir ». Nous devons en effet répondre aux nouvelles formes d’engagement de nos concitoyens par une large palette d’offres : l’heure n’est plus aux engagements sacerdotaux linéaires, en politique comme dans le monde syndical ou associatif, le temps militant s’est lui aussi accéléré tout en s’imprégnant du consumérisme généralisé. C’est pourquoi, si les associations restent des interlocuteurs indispensables, les collectifs doivent être encouragés, comme les mobilisations ponctuelles ou les instances de concertation dédiées à un problème concret. A Grenoble, nous essayons de généraliser les comités d’usagers dans les MDH, non seulement pour valoriser cette qualité particulière d’usager de service social en créant un rapport nouveau avec les professionnels, mais aussi avec l’espoir que ces comités initieront des actions collectives, revendicatives et même conflictuelles capables de changer ou de développer l’action publique en fonction des besoins réels des habitants. C’est aussi le sens des fonds de participation, qui délèguent à des habitants mobilisés l’attribution de financements publics à des actions favorisant l’animation et la cohésion sociale du territoire. Pour autant, ces actions rencontrent des succès mitigés : s’il y a de vraies réussites, nous peinons beaucoup à créer des dynamiques durables, probablement parce que la confiance dans les institutions est trop détériorée. A nous de la reconstruire par des politiques constantes et cohérentes, des changements de posture des professionnels et l’engagement  de « leaders positifs » capables de mobiliser dans les quartiers. Au plan national, il nous appartiendra de clarifier dans la nasse des dispositifs de participation ceux qui relèvent de logique de pacification sociale, perpétuant la spirale de l’indifférence  et du renoncement, et ceux qui renforcent le « pouvoir d’agir » des habitants, en donnant des outils aux décideurs comme aux citoyens pour repérer les bonnes pratiques.

3.    Mettre un terme aux logiques d’entre soi, d’abord dans les politiques publiques. Chacun mesure maintenant les dégâts causés à la cohésion sociale par le développement exponentiel des logiques d’entre soi, tant dans la sphère privée que publique. Non seulement les logiques de ghettoïsation concernent l’ensemble des milieux sociaux avec une recherche permanente de se rapprocher de ses semblables (voir ce post sur la peur du déclassement, moteur de cette recherche), mais les « identités victimaires » issues de la lutte – o combien impérieuse – contre les discriminations ont agrégé des individus dans une identité collective restrictive souvent vécue en opposition ou en concurrence vis-à-vis d’autres groupes. Le chacun pour soi s’est souvent transformé en compétition entre groupes sociaux homogènes (jeunes de quartiers, retraités, chibanis, classe moyenne paupérisée, profession intellectuelles… on pourrait multiplier les exemples), avec des pratiques de vie sociale souvent limitées à l’endogamie de son milieu. Le résultat, c’est que l’individu disparait derrière son identité de groupe comme si cette dernière était homogène, interdisant la rencontre, la découverte de l’autre. Nous vivons ainsi dans un monde de représentations formatées (souvent par la télévision) qui nie les particularités personnelles, crée de la peur et de l’agressivité, comme si n’autre était hostile par essence, comme si l’idée même d’intérêts convergents – à la base de l’engagement collectif – était illusoire au-delà de nos semblables. Cet état de fait, qui illustre la crise sans précédent de la cohésion sociale de notre pays, est largement aggravé par des politiques publiques elles-mêmes balkanisées, qui sédimentent l’offre de services et de vie sociale, dans une logique de « ciblage de publics » aussi inefficace que dangereuse. C’est ainsi que peuvent cohabiter dans un même quartier plusieurs lieux collectifs dont la fonction est la même (vie sociale, service social, éducation populaire…) mais qui s’adressent à des publics différents (un espace pour les retraités « nationaux » – un café social pour les chibanis, un pimms pour la classe moyenne – un centre social pour les milieux populaires, etc.), avec pour résultat d’entretenir l’entre soi et d’interdire la rencontre avec d’autres groupes. C’est ce constat qui nous a conduit à rassembler des services publics et des associations au sein de Maisons des habitants, non pour fondre les identités de chacun, mais pour nourrir l’action de tous de la diversité des habitants, rendre accessible l’ensemble des services à tous, proposer des actions collectives et des lieux d’engagement qui rompent avec les logiques de groupes homogènes. Cette politique a du sens à l’échelle municipale mais doit s’appuyer sur un consensus entre institutions qui est loin d’être réuni, à Grenoble comme ailleurs. C’est pourquoi le développement social communautaire que nous appelons de nos vœux suppose d’édicter de nouvelles règles de bonnes pratiques dans l’organisation de l’offre de services publics et associatifs, afin que tout le monde tire dans le même sens. Car ne nous y trompons pas : dans les interstices créés par les stratégies divergentes des collectivités prospèrent les dérives délinquantes ou intégristes, comme les logiques radicales issues de la désespérance. Nous aurons donc à formuler des propositions pour valoriser les bonnes pratiques mais aussi imaginer une régulation par l’Etat des « gouvernances territoriales » qui parfois ajoutent du mal au mal.

Comme l’écrivent Michel Kokoreff et Didier Lapeyronnie, la politique de la ville comme l’avenir des habitants concernés est à un point de basculement : si rien n’est fait pour endiguer la pente actuelle, les conséquences humaines et sociales seront considérables pour l’ensemble de notre société. De toutes les voies imaginées pour corriger les échecs de la politique de la ville depuis 30 ans, une seule n’a pas été conduite avec détermination : celle consistant à « traiter les pauvres moins comme des assistés que comme des citoyens ». Nous devons maintenant avoir l’audace d’engager une véritable politique d’ « empowerment à la française », en acceptant la conflictualité que cette politique ne manquera pas de susciter. A cet égard, la colère sociale est telle que sa traduction politique semble préférable à l’attente d’une prochaine explosion de violence. Pour autant, ne cédons pas au mythe de la conflictualité pour elle-même, au risque de la rendre stérile : si elle est aujourd’hui à la fois justifiée et nécessaire, ne serait-ce que par sa capacité mobilisatrice, elle ne constitue qu’un moyen, non une fin, et ne doit pas remettre en cause l’objectif d’intégration politique de tous au service d’une cohésion sociale fondée sur une égalité réelle entre les citoyens. Seule une alliance politique refondée entre les habitants, les corps intermédiaires et les institutions (professionnels et élus) permettra de répondre durablement à ce défi, à condition d’être collectivement capables de l’organiser de manière adaptée sur nos territoires.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Dimanche 9 décembre 2012 7 09 /12 /Déc /2012 13:22

Lundi et mardi, 10 et 11 décembre, se tiendra à Paris la conférence nationale de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale qui doit mener le gouvernement à proposer un plan quinquennal. Le programme ici, j’interviendrai lors de la séance plénière de mardi consacrée au changement de regard sur la pauvreté.

Inutile de s’appesantir ici sur la réalité dramatique de la pauvreté dans notre pays : 8,6 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté, dont 2,7 millions d’enfants, la part des dépenses incompressibles a progressé à près de 40% du budget moyen des ménages, 8 millions de personnes en précarité énergétique, près de 6 millions qui ont des problèmes d’accessibilité aux services bancaires, 70% des 1,5 million de familles monoparentales qui rencontrent des difficulté budgétaire, 2 millions de salariés pauvres… Lors de la campagne pour l’élection présidentielle, François Hollande avait porté des propositions fortes pour combattre la précarité et retrouver le chemin de l’égalité réelle (voir ce post). Alors que la crise sociale s’est encore amplifiée en 2012, et après 6 mois d’exercice des responsabilités, cette conférence marque un moment décisif dans le quinquennat de François Hollande : la gauche sera-t-elle au rendez-vous de l’urgence sociale et capable d’audace pour non seulement répondre aux difficultés des Français par des mesures fortes mais aussi replacer la solidarité au cœur du pacte républicain ?

Evidemment le contexte financier du pays, comme son niveau de dépenses publiques (55% du PIB, le plus fort taux européen après le Danemark) invitent à la modestie en terme de nouveaux dispositifs redistributifs, mais cette contrainte ne peut servir d’excuse à l’inertie : au contraire, elle oblige à l’imagination et à des choix politiques clairs et assumés. C’est pourquoi les associations ont raison de réclamer, à l’instar du volontarisme affiché en matière de compétitivité économique,  un véritable « choc de solidarité ».

Pour préparer cette conférence nationale, le gouvernement à initié 7 groupes de travail, animés par des personnalités qualifiées, qui ont rendu publics leurs rapports (consultables ici), dont les propositions particulièrement riches seront débattues lors de la première journée de la conférence, avec les ministres concernés. Pour n’avoir travaillé qu’au sein du groupe de travail « Familles vulnérables, enfance et réussite éducative », même si le CCAS de Grenoble a aussi contribué à celui consacré à l’inclusion bancaire et à la lutte contre le surendettement, je ne peux porter de jugement sur l’ensemble des rapports, mais il me semble nécessaire de bien hiérarchiser les priorités.

 

La première urgence, à mon sens, consiste à faire reculer la pauvreté des enfants, qui a augmenté de près de 500 000 enfants depuis 2008, approchant au total le seuil des 3 millions d’enfants pauvres. Cette urgence passe par une réforme assumée de la politique familiale de notre pays, héritée des « 30 glorieuses » et inadaptée à la réalité sociale des familles d’aujourd’hui. Deux axes sont à cet égard essentiels : l’accès aux modes de garde collectifs et l’innovation fiscale.

La récente étude de l’observatoire national de la petite enfance a remis en lumière une réalité trop connue : en France, les crèches sont essentiellement dédiée aux enfants des familles bi-actives (prioritaires dans 2/3 des attributions), donc généralement plus favorisées. Cette conception « familiale » fait des politiques petite enfance un « service de garde » (voir ce post et ce post) destiné à favoriser le travail féminin et à faciliter la conciliation entre vie professionnelle et personnelle, enjeu évidemment essentiel (voir cette étude d’Eric Maurin et Delphine Roy que nous avons initiée à Grenoble) mais qui ne peut suffire après trois décennies de crise économique et sociale. Car ses effets sont clairs : comme le révèle l’étude de référence de la DREES sur les données 2007 (donc la situation a dû s’aggraver depuis), les inégalités sociales d’accès aux modes de garde collectifs sont criants : pour une moyenne nationale de 10%, seuls 4% des enfants les plus pauvres (premier quintile) accèdent à la crèche, contre 16% des enfants les plus favorisés (4ème et 5ème quintile), cette inégalité étant encore plus frappante concernant les assistantes maternelles : 2% des plus pauvres contre 37% des plus riches ! Pas étonnant en conséquence que les enfants pauvres soient gardés à 91% par leurs parents (contre 31% pour les plus favorisés), alors même que chacun reconnaît l’importance de la socialisation précoce et de l’accueil collectif dans le développement de l’enfant, en particulier fragile au plan social.

Il est donc indispensable de mener enfin une véritable politique de l’enfance qui concilie les objectifs de la politique familiale (centrée sur l’intérêt des parents) avec ceux d’une politique sociale (centrée sur l’enfant et son développement). Cette réforme essentielle peut-être menée quasiment à coût budgétaire constant, en maintenant la PSU qui neutralise l’impact de la progressivité des tarifs en fonction des revenus des parents pour les gestionnaires de crèche et en faisant varier la prestation d’accueil du jeune enfant selon la mixité sociale effective des établissements. Preuve que c’est possible : à Grenoble où nous avons fait le choix de donner la priorité d’accès aux crèches aux enfants pauvres depuis 2006, nous sommes parvenus à ce que ces enfants soient autant présents dans les crèches que dans la sociologie grenobloise, soit près de 30% (ce qui en dit long sur la concentration de la pauvreté dans les grandes villes, puisque près d’un enfant sur trois est pauvre à Grenoble). Voilà donc une mesure audacieuse et réaliste qui apporterait un bénéfice inestimable aux enfants pauvres de notre pays, pour l’instant victimes de politiques publiques qui les excluent d’un service public essentiel à leur développement.

Dans le même esprit consistant à réformer des politiques familiales qui ignorent les enfants pauvres, et avec le même souci de ne pas augmenter la dépense publique, voire de la réduire, il est temps de mettre un terme au quotient familial et d’engager une politique fiscale innovante, réellement universelle et redistributive. Les inégalités liées au quotient familial sont connues (voir ce graphique, issu du site revolution-fiscale.fr): ce système d’abattement fiscal en fonction du nombre d’enfants ne bénéficie par nature qu’aux ménages imposables sur le revenu, donc la moitié la moins favorisée des ménages français en est exclue, alors même que c’est elle qui porte majoritairement la démographie de notre pays (donc l’argument nataliste de certaines associations familiales ne tient pas). Ensuite, sur les 13 milliards d’abattements fiscaux (donc de perte de recette pour l’Etat), deux tiers vont aux 20% les plus riches (et  même 42% aux 10% les plus riches), quand les 50% des ménages imposables les moins favorisées ne bénéficient que de 10% des abattements ! La décision de plafonnement prise par le gouvernement cet été a certes limité cette inégalité, mais celle-ci n’en reste pas moins insupportable face à l’accroissement dramatique de la pauvreté de millions de familles. Ainsi, reprenant une piste évoquée lors de la campagne présidentielle, notre groupe de travail préconise-t-il (malgré l’opposition de l’UNAF) la suppression du quotient familial et son remplacement par un crédit d’impôt universel de 715 € par enfant. En clair, ce dispositif serait constitutif d’une politique familiale réellement universelle et égalitaire (tous les ménages bénéficiant du même montant par enfant), avec un effet massif de réduction de la pauvreté des enfants : en transférant 4,5 milliards d’euros des familles les plus riches vers les plus pauvres (un effet redistributif bien plus fort que le RSA !), notre rapport estime que ce crédit d’impôt universel ferait diminuer de 3,6 % le taux de pauvreté des enfants, permettant à près de 500 000 enfants de repasser au-dessus du seuil de pauvreté.

Au-delà, il serait possible de coupler ce nouveau dispositif avec une réforme des allocations familiales permettant de verser une seule prestation dès le premier enfant, et même de porter son montant à 1200 € par enfant en supprimant le quotient conjugal, qui coûte 10 milliards d’euros et est tout aussi injuste, sans aucune justification liée à la politique familiale (puisque 70% des abattements bénéficient à des couples sans enfants). Bien qu’impérieuses dans le contexte social et budgétaire actuel, ces réformes fiscales doivent faire l’objet d’une large concertation et ne peuvent être l’enjeu d’effets d’annonce. Espérons toutefois que le gouvernement s’engagera rapidement dans cette voie.

 

Deuxième priorité à mes yeux, la nécessité d’endiguer le fléau du non-recours aux droits et aux services sociaux. Depuis plusieurs années, nous sommes nombreux à dénoncer les effets dramatiques de la complexité croissante des dispositifs sociaux, parfois recherchée dans le but de lutter contre la fraude (voir ce post), le manque d’information des bénéficiaires potentiels et les conséquences du discours de culpabilisation de la pauvreté développé par la droite ces dix dernières années (voir ce post sur la réponse grenobloise, ce post sur la réflexion de François Dubet et ce post sur celle d’Eric Maurin). Dans un ouvrage remarquable intitulé « L’envers de la fraude sociale – Le scandale du non-recours aux droits sociaux », sorti récemment (éditions La Découverte, 2012), les chercheurs grenoblois d’Odénore (Observatoire du non-recours aux droits et aux services) mettent en lumière l’ampleur de ce phénomène qui représente un manque à distribuer de plus 6 milliards annuels pour les plus fragiles, alors même que de nombreuses réponses existent, y compris en utilisant l’arsenal « anti-fraude » déployé ces dernières années comme le suggère malicieusement une note récente du centre d’analyse stratégique. Plutôt que de rechercher la création de nouveaux droits sociaux, l’urgence est aujourd’hui de rendre effectifs ceux qui existent : souhaitons que le gouvernement engage un véritable plan national pour l’accès aux droits sociaux, doté de moyens effectifs au moins égaux à ceux mobilisés contre la fraude.

Pour autant, et c’est selon moi la troisième priorité, certains droits doivent être revalorisés et élargis, en particulier le RSA. Comme l’a montré la conférence nationale d’évaluation du RSA, il y a juste un an (voir ce post), sa mise en œuvre est largement en-deçà des objectifs annoncés, notamment du fait d’un non-recours endémique (35% pour le RSA socle, 68% pour le RSA activité) et d’un faible engagement de pôle emploi et des conseils généraux dans l’accompagnement social. Les associations pointent justement un autre travers qu’il convient de résoudre : sa non-revalorisation depuis sa création l’a fait décrocher de 15% par rapport à l’évolution du SMIC. En clair, ses bénéficiaires se sont paupérisés ces 4 dernières années, et l’effet « bouclier anti-pauvreté » du RSA, le seul réellement positif selon l’évaluation, se réduit comme peau de chagrin. Le rattrapage sur 5 ans proposé par le groupe de travail concerné (au moins +3% par an) semble donc indispensable, y compris pour favoriser le recours au RSA, ainsi que son indexation sur un agrégat plus favorable que la seule inflation.

Mais la question du RSA ne peut être limitée à l’enjeu de sa revalorisation. Face à l’accroissement inédit de la pauvreté des jeunes (22% des moins de 25 ans), et compte tenu de l’échec patent du « RSA Jeunes », avec 9000 allocataires sur les 160 000 escomptés initialement, il y a urgence à permettre un accès conditionnel beaucoup plus large au RSA pour les jeunes, en particulier ceux qui bénéficient d’un accompagnement social ou qui s’inscrivent dans une démarche d’insertion professionnelle sans capacité de solvabiliser ce temps de leur vie. Il est inacceptable que des jeunes, notamment les « sortants de l’aide sociale à l’enfance », continuent d’attendre leur 25ème anniversaire pour pouvoir financer un accès à l’hébergement ou au logement, d’autant que les associations estiment à plus de 500 000 le nombre de jeunes sans ressource ni véritable accompagnement.

Quatrième axe prioritaire d’un plan global contre la pauvreté : une véritable refondation des politiques d’hébergement. La réalité de cet hiver est cruelle : malgré 19000 places supplémentaires prévues (contre 7-8000 pour les campagnes hivernales jusqu’en 2010 et 11000 l’hiver dernier), les associations s’alarment du taux de refus toujours supérieur à 70% des demandes d’hébergement adressées au 115 (voir ici le dernier baromètre de la FNARS). A Grenoble, nous connaissons ces difficultés depuis de nombreuses années (voir ce post, ce post et ce post) et l’Etat est contraint d’organiser, en lien avec les collectivités locales, des mises à l’abri qui constituent un recul de l’accueil des personnes précaires, tant en terme de dignité que d’accompagnement. Une rencontre récente entre les associations et le premier ministre (compte-rendu ici) a permis un premier échange, mais il est nécessaire que les principes du rapport rendu par le Préfet Alain Régnier (délégué interministériel à l’hébergement) et Christophe Robert (Fondation Abbé Pierre) soient mis en œuvre : augmentation et adaptation des capacités, logement d’abord, décloisonnement entre urgence et insertion, découplage entre hébergement et accompagnement… autant de principe que nous sommes nombreux à défendre depuis plusieurs années et qu’il appartient à la gauche au pouvoir de mettre en œuvre en respectant la gouvernance locale de ces politiques.

 

Enfin, une cinquième et dernière priorité me semble incontournable dans une République décentralisée : la promotion de l’expérimentation sociale. Pour avoir conduit une mission – inachevée – à la demande de Martin Hirsch sur l’expérimentation sociale dans les collectivités territoriales (voir ce post), je suis convaincu que cette méthode est fondamentale à la fois pour reconquérir le crédit de l’action sociale, car elle seule a force de preuve quant aux impacts des politiques de solidarité, adapter les politiques aux besoins réels des territoires et déployer les innovations pertinentes, nombreuses mais restant souvent isolées tant la culture du « benchmarking » (échange de bonnes pratiques) est inexistante ou presque dans le champ social de notre pays. Parce qu’elle mobilise conjointement des compétences universitaires et l’expertise des acteurs de terrain, qu’elle oblige à fixer des objectifs vérifiables aux politiques sociales et qu’elle distingue par l’évaluation la bonne idée bricolée de l’innovation reproductible (même s’il faut refuser les logiques de recettes toutes faites), l’expérimentation est indispensable à la culture sociale de notre pays, d’autant que les collectivités y sont prêtes. Ne leur manquent « que » les moyens d’ingénierie de ces projets que l’Etat peut financer pour un coût raisonnable. Ainsi, plutôt que de promouvoir des solutions toutes faites et des dispositifs pensés en dehors du terrain, le gouvernement serait bien inspiré de mobiliser les ressources des territoires en relançant les appels expérimentations sociales que Martin Hirsch avait initié pour objectiver les bonnes pratiques et les déployer ensuite au plan national. Pour être durable et efficace, cette dynamique suppose de structurer un véritable centre de ressource de l’expérimentation sociale, partagé entre l’université, l’Etat et les collectivités, chargé de piloter les appels à projets, de faciliter la mise en relation entre praticiens et universitaires, de labelliser les expérimentations réussies, de faire vivre un « droit de suite » auprès du Parlement et de la Cour des Comptes… autant de fonctions que personne ne remplit aujourd’hui, pourtant indispensables pour démultiplier l’impact de toutes les initiatives de terrain remarquables, et créer un « choc de solidarité » pérenne sur l’ensemble du territoire !

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 5 décembre 2012 3 05 /12 /Déc /2012 11:08

Depuis deux mois, je participe aux travaux préparatoires à la conférence nationale des 10 et 11 décembre prochains, au sein du groupe de travail "Familles vulnérables, enfance et réussite éducative".

 

J'y ai bien sûr porté les politiques et expérimentations grenobloises, en particulier celles qui concernent la petite enfance avec la priorité sociale d'accès aux crèches et le programme Parler Bambin, mais aussi les centres de santé, les Maisons des Habitants, les actions contre le non recours aux droits et aux services sociaux, l'allocation municipale d'habitation....

 

J'aurai prochainement l'occasion de revenir longuement sur ce blog sur le contenu de la conférence nationale, mais voici sans attendre le rapport du groupe de travail auquel j'ai participé : cliquez ici

 

Enfin, j'aurai la lourde tâche d'intervenir lors de la séance plénière de cette conférence nationale à la première table ronde du mardi sur le "changement de regard" sur la pauvreté.

 

Vous pouvez consulter le programme (pas encore détaillé) : http://www.polynome-even.fr/conference-pauvrete-famille/?page=1

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires

ON1.jpg

Présentation - mes convictions

Catégories

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés