Dimanche 6 décembre 2009 7 06 /12 /2009 22:24

Peur-du-declassement.gifAprès une analyse roborative sur le « ghetto français »(1), qui mettait en pièces les politiques publiques de zonage en démontrant qu’elle ont surtout accru l’homogénéité sociale des territoires favorisés, et une démonstration éclairante sur les réussites de la démocratisation scolaire (2), à contre courant des théorie à l’emporte-pièce selon lesquelles « le niveau baisserait » et les diplômes perdraient de leur valeur, l’économiste Eric Maurin affronte aujourd’hui une question sociale centrale depuis plusieurs années  : celle du déclassement social.

Décrit comme une réalité largement explicative du « malaise français », par Louis Chauvel ou Camille Peugny (3), la réalité du déclassement fait aujourd’hui débat (voir la tribune de Camille Peugny et Marie Duru-Bellat publiée par Libération en réponse à Eric Maurin : http://www.liberation.fr/terre/0101601261-le-declassement-social-n-est-pas-qu-un-fantasme). Selon Eric Maurin, rejoint en ce sens par une récente étude du Centre d’Analyse Stratégique (voir l’interview de son directeur général, René Sève, à Libération : http://www.liberation.fr/societe/0101578865-vit-on-moins-bien-que-nos-aines), le déclassement social ne serait pas aussi prégnant qu’il semble : la proportion des « déclassés » de la génération actuelles des 30-40 ans (donc par rapport à leurs parents) serait de 22 à 25%, alors qu’elle était de 18% en 1980. Soit une progression modeste, alors que dans le même temps 40% de cette génération aurait progressé socialement, contre 37,7% en 1983. La mobilité sociale ne serait donc pas tant en panne que ça… et Eric Maurin de démontrer les effets positifs de la démocratisation scolaire sur le resserrement des hiérarchies sociales, même si elles se maintiennent, ou bien la stabilisation depuis 20 ans du recours aux CDD, plafonnant sous les 7% de l’emploi global.

Plus que la réalité du déclassement, Eric Maurin étudie en fait les impacts psychologiques de ce phénomène, pour développer une théorie sur « La peur du déclassement » (4) aussi séduisante au plan intellectuel que douloureuse au plan politique.

Pour résumer, selon l’auteur, la peur du déclassement est une des nombreuses angoisses qui gouvernent notre société, avec des impacts majeurs à la fois sociaux, économiques et politiques. Le spectre du déclassement agit ainsi comme un puissant déterminant dans le comportement des individus, particulièrement les plus favorisés, en termes d’habitat, de scolarisation des enfants, de socialisation ou même de vote (avec une analyse anatomique du « non » au traité constitutionnel européen). Ainsi, cette peur serait la cause de la ségrégation urbaine et serait responsable, « sourdement » de « l’échec des politiques de mixité sociale ». Notre « société à statut », fondée sur les diplômes et déterminée par les contrats de travail (avec le sacro saint CDI, dur à obtenir mais normalement viatique de stabilité professionnelle), réussit certes à protéger ses inclus, mais, en rendant plus difficile l’accès au statut, particulièrement pour les non diplômés, elle rend plus durable l’exclusion et démultiplie l’enjeu à conserver son fameux statut. Avec la récession actuelle, la « peur de tout perdre », soit par échec scolaire soit par perte du son contrat de travail, entraîne une tension sociale décuplée, concernant l’ensemble du corps social et plus seulement les « inclus » en situation de fragilité. Vecteur de pessimisme et de conservatisme social, la peur du déclassement serait en outre un puissant déterminant politique, particulièrement en période de crise, avec toutes les conséquences que l’histoire a montrées.

Ainsi, plus la société est protectrice pour ses inclus, donc plus elle est généreuse en termes de droits sociaux et professionnels attachés aux statuts, plus elle risque de voir cette peur du déclassement contaminer progressivement l’ensemble de la société : « Les pays où les pertes d’emplois suscitent la plus grande peur sont paradoxalement ceux où les emplois sont les mieux protégés et les statuts les plus difficiles à perdre (…). Plus les murailles qui protègent les statuts sont hautes, plus la chute risque d’être mortelle – peu importe qu’elle soit improbable. » C’est là précisément que l’analyse d’Eric Maurin pose problème à l’homme de gauche que je suis, car l’antidote paraît simple : si les protections sociales conduisent à la peur, alors le raccourci est vite fait et vive la précarité !

Ainsi, dans son chapitre 4, Eric Maurin compare les économies du Portugal et des Etats-Unis à l’appui d’une démonstration qui doit nous faire réfléchir. Il démontre en effet :

- qu’il n’y a pas de corrélation entre la protection des salariés et le niveau de chômage (ce qui n’est pas très étonnant),
- que les pays à forte protection (comme le Portugal, et donc la France) se caractérisent par des inégalités plus profondes, en « augmentant simultanément la durée de vie des emplois existants et la durée des périodes de chômage », et que la peur du déclassement, le pessimisme social et même l’insatisfaction des salariés en CDI y sont plus largement développés.

Dès lors, « le renforcement de la protection des emplois durcit la polarisation de la société et élargit le fossé qui sépare les salariés disposant d’un statut et tous les autres », avec toutes les conséquences induites sur la cohésion sociale, les logiques de repli y compris identitaire et les conflits ou mises en concurrence dans le corps social. Brrr…

Evidemment, il n’est pas question pour l’auteur (dont les convictions sont clairement à gauche) de plaider pour le dépeçage du code du travail ou la suppression des protections sociales, qui auraient des impacts encore plus négatifs. Il conclut plutôt par un plaidoyer pour le modèle danois de « flexisécurité », qui combine une protection de l’emploi parmi les plus faibles du monde et une indemnisation du chômage parmi les plus généreuse. Cette « flexisécurité » est portée en France par des libéraux comme par des responsables de gauche, et n’est d’ailleurs pas éloignée de la « sécurité sociale professionnelle » promue par la CGT, qui vise à attacher des droits à l’individu plutôt qu’à son emploi durant toute sa carrière.

Il n’en demeure pas moins que le constat d’Eric Maurin, rendu plus aigu avec la crise, rejoint la nécessité de tenir enfin compte des mutations de l’emploi dans une société globale et hyper mobile : qui peut prétendre que les droits sociaux nés après guerre et développés en période de croissance et de faible mobilité professionnelle peuvent rester en l’état ? Se limiter à une posture de défense des « droits acquis » est aujourd’hui le meilleur moyen de les rendre obsolètes et donc de donner du grain à moudre à ceux qui, à droite, ne rêvent que de les supprimer. Outre la question centrale des droits sociaux et professionnels, la thèse d’Eric Maurin pose une autre question douloureuse pour la gauche : n’avons-nous pas oublié les exclus en ne développant ces dernières années qu’un discours protecteur voire conservateur en directeur des inclus ? Notre discours n’a-t-il pas fait l’impasse sur les victimes véritables de notre système actuel, c’est  dire les précaires, les sans droits, les marginalisés ? Retrouver un discours cohérent sur la question sociale, qui construise un intérêt partagé entre les exclus et les salariés modestes, tel doit être notre défi, quand le discours de Nicolas Sarkozy continuera de les opposer, comme il oppose en permanence toutes les catégories sociales en les mettant en concurrence. Les véritables bénéficiaires de « la peur du déclassement », c’est bien évidemment l’UMP et la droite !

La gauche doit redevenir le camp du mouvement et de l’adaptation à la réalité sociale, pas celui du conservatisme et du cantique des temps passés glorieux. Nous devons opposer aux partis de la peur un projet de société qui rétablisse de la confiance et de l’intérêt collectif. A quand une réflexion collective à gauche sur ces questions essentielles ?

 

(1) Eric Maurin, Le ghetto français, Seuil, 2004

(2) Eric Maurin, La nouvelle question scolaire, Seuil, 2007

(3) Camille Peugny, Le déclassement, Grasset, 2009

(4) Eric Maurin, La peur du déclassement, Seuil, 2009

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Notes de lecture
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Mardi 1 décembre 2009 2 01 /12 /2009 23:50

Au rang des paradoxes de notre société, les politiques publiques en direction des SDF font figure de parangon. Chacun sait que l’été est la saison la plus cruelle pour les exclus, celle où l’isolement et ses conséquences sociales se font le plus durement ressentir, celle qui compte le plus de victimes.

Pour autant, chaque année, à l’orée de l’hiver, c’est la mobilisation générale et l’assaut de bons sentiments, avec force complaisance médiatique et ministres aux effets d’annonce savamment préparés. Il est vrai que le froid peut encore tuer, même si les dispositifs se sont améliorés. Cette réalité exige de prévoir des capacités d’accueil en cas de vague de grand froid.

Mais il est une autre réalité, plus cruelle encore : les capacités d’hébergement étant globalement saturées, les « surcapacités » hivernales sont parfois devenues le seul moyen d’accès à l’hébergement pour bien des personnes. La ritualisation de l’accueil hivernal des SDF a produit un effet que personne n’avait anticipé : elle a fait de la période hivernale le seul temps de mouvement réel au sein des dispositifs, une opportunité unique de faire turbuler le système, de rebattre les cartes. Ainsi, alors que la saturation de l’hébergement est largement due aux difficultés d’accès au logement (malgré le DALO), les injonctions de l’Etat aux bailleurs sociaux de proposer des logements à une partie du public de l’hébergement (15% en 2008, 30% en 2009) produisent, à l’étonnement général, des effets réels. Ainsi, une immense majorité des personnes accueillies l’hiver se voient proposer au mois de mars une prise en charge, lors de la fermeture du dispositif hivernal, alors qu’elle avait essuyé nombre de refus auparavant…

Cette évolution explique la tension toujours forte qui accompagne la mise en place du dispositif hivernal (financé par l’Etat).

Il y a l’enjeu de trouver des lieux pour garantir la dignité de l’accueil. Nous y parvenons chaque année, par une succession de petits miracles. Ainsi, l’Isère propose 209 places supplémentaires (aux 5500 tous types d’hébergement confondus que compte le département), dont 193 places sur l’agglomération grenobloise qui se décomposent comme suit :

- 50 places du dispositif « Edelweiss » (quartier Hoche) et 15 places « perce-neige » (Ile Verte) gérées par l’AREPI

- 8 places à « la Chauve Souris » à Fontaine, gérées par le Secours Populaire

- 20 places en surcapacités CHRS

- 100 places pour les publics de la demande d’asile (50 pour les personnes isolées à Pont de Claix gérées par l’Adate, 50 pour les familles dans des logements diffus gérées par La Relève).

Cette années, ce dispositif, pour exceptionnel qu’il soit (le Rhône ne propose que 77 places et les autres départements de la région… aucune), a été élaboré alors que nous étions conscients qu’il répondrait difficilement à la demande sociale.

Les premiers effets de la crise sont là  : les demandes d’hébergement adressées au 115 ont progressé de 44% par rapport à 2008, le dispositif hôtelier est saturé, le centre d’accueil municipal est en surcapacité depuis des mois (environ 65 personnes pour 55 places, avec les conséquences sur la dignité des conditions d’accueil), les demandeurs d’asile attendent plusieurs mois une place en CADA, les personnes déboutées et non expulsables ne sont pas prises en charge, de nombreuses familles d’origine roumaine, souvent avec enfants, sont dans la même situation… sans parler des ménages ayant ouverts leurs droits sociaux dans d’autres départements et venant à Grenoble faute de solution ailleurs !

Face à cette détresse sociale, les travailleurs sociaux écopent les contradictions des institutions, souvent prisonnières du fantasme de « l’appel d’air », qui est à ma connaissance la meilleure théorie pour justifier l’inaction et qu’il faut donc combattre en tant qu’argument global, sans pour autant verser dans l’angélisme. Entre ne rien faire pour ne pas avoir à faire plus et l’autre fantasme périlleux, celui de tout faire et de pouvoir régler à nous seuls les conséquences de la crise sociale (au risque d’accentuer la concurrence des misères et de provoquer de la violence, du racisme…), il y a une voie étroite à construire. Cela exige que nous soyons fermes sur les principes essentiels : refus absolu de toute discrimination, attachement à la dignité de l’accueil, prise en charge des familles respectant le lien entre les enfants et les parents. Mais cela exige aussi que nous acceptions de travailler avec des institutions et des associations en fonction de leurs priorités et de leurs contraintes… difficile équilibre !

Il y a une réalité aujourd’hui de l’aggravation de la misère sociale et une souffrance, des publics d’abord, des professionnels et des militants ensuite, devenue insupportable.

Nous devrons y répondre dans le cadre du prochain Plan Local de l’Habitat (PLH), piloté par la Métro et du futur schéma départemental de l’hébergement (piloté par l’Etat et le Conseil Général), notamment en prenant la responsabilité au niveau intercommunal de piloter les politiques d’accès l’hébergement et de lien entre hébergement et logement. J’aurais l’occasion d’y revenir tant ces sujets sont essentiels.

Mais nous savons que la réponse ne peut dépendre de notre seul territoire. Il y a évidemment des politiques à l’œuvre, au plan national, qui sont directement responsables de la souffrance sociale. Il y a aussi, ne l’oublions pas, des territoires qui s’exonèrent complètement de l’effort de solidarité, y compris dans notre région. Où est la République quand les inégalités territoriales ajoutent aux inégalités sociales ?

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /2009 23:32

Bien souvent, la question de la spécificité des femmes dans le domaine de l’exclusion est réduite à celle, essentielle, des femmes victimes de violence. Il n’y a qu’à écouter la litanie des dispositifs ou des annonces sur ce sujet, des plus importants aux plus anecdotiques, comme ce bracelet électronique dédié dont le gouvernement vante les mérites au mépris de toute rigueur intellectuelle (http://www.liberation.fr/societe/0101605286-morano-bracelet-en-toc). Pourtant, de l’absence d’accès aux ressources de la planification aux situations d’errance au long cours, en passant par les mariages forcés ou la prostitution, les femmes subissent nombre de situations d’exclusion, avec souvent une dureté et une souffrance accrue par rapport aux hommes. La rue est toujours plus destructrice pour les plus fragiles, et la pente qui mène à la destruction de soi est souvent plus raide pour les femmes.

 

Dans le sombre paysage de la crise actuelle, dont les femmes sont les premières victimes comme l’a très bien démontré le Secours Catholique dans un récent rapport (http://www.secours-catholique.org/telechargements/Rapport-Statistique-2008-Secours-Catholique.pdf), il est des lectures qui ouvrent un coin de ciel bleu. C’est le cas du livre d’Isabelle Affolter, « Accueillir des femmes en détresse, le quotidien d’un centre d’hébergement » (editions érès, 2008) qui illustre, au travers de l’histoire d’un CHRS spécialisé dans l’accueil des femmes, comment il est possible de rendre leur dignité et d’offrir une nouvelle vie à des femmes promises à l’exclusion et à la perte d’elles-mêmes.

 

C’est la vie quotidienne du CHRS qui est ici décrite et animée par les histoires singulières de femmes qui ont marqué l’auteur, de la création de la structure, qui se voulait cachée aux hommes au départ avant de devenir « visible », aux affres de la dérive gestionnaire, en passant par les besoins de professionnalisation, l’adaptation aux drames du sida, la montée des problématiques religieuses… Tout y est, avec une analyse très fine de l’équilibre entre d’une part l’engagement et l’équation humaine dans ce type d’aventure, y compris dans la gestion du partenariat, et d’autre part la dépendance aux contingences financières et institutionnelles. C’est dans cette voie que réside l’espoir du livre : le militantisme de l’équipe, sans lequel rien n’est possible, sa capacité à gérer la contrainte tout en refusant la perte de valeur et d’identité induite par l’hypertrophie des contingences gestionnaires ou les compromissions avec des politiques publiques au rabais.

 

Beaucoup de CHRS sont dans cette situation de recherche d’un projet qui maintienne l’engagement collectif d’une équipe de professionnels et garantisse un véritable soutien pour les résidents… tout en vivant l’asservissement à des financements normés de plus en plus revus à la baisse. Je pense en particulier aux équipes de La Boussole ou de La Place, à Grenoble, qui prennent en charge les personnes les plus exclues avec des « dotations » qui ne tiennent pas compte de leur spécificité. Grâce à la subvention municipale, et parce qu’elle est gérée par le CCAS, la Boussole n’est pas en danger. Il n’en est pas de même pour La Place, malgré des subventions de la Ville et de la Métro, car l’association qui la gère (Le relais Ozanam) ne peut absorber de déficit. J’y reviendrais, mais il est clair qu’à trop vouloir normer le travail social, on le détruit : c’est à partir du besoin des personnes que nous devons construire des réponses, et non les adapter en fonction de ressources fixées administrativement.

 

Un dernier mot sur ce livre, pour dire qu’il nourrit utilement une réflexion conduite à Grenoble par l’association « Femmes SDF », au nom du collectif des associations de bénévoles, sur la prise en charge des femmes en errance. Issue d’une recherche – action exemplaire sur les femmes de la rue, dont a été tiré un film non moins exemplaire, cette association gère aujourd’hui un local à destination des femmes qui propose un accueil de jour, un cocon pour prendre soin de soi, un lieu de convivialité non mixte, un lieu de sécurité et de réappropriation de son corps comme de son esprit. J’espère que la réflexion engagée aboutira prochainement à des propositions concrètes pour permettre la naissance à Grenoble d’un lieu aussi humain et beau que celui porté par Isabelle Affolter.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Notes de lecture
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Vendredi 27 novembre 2009 5 27 /11 /2009 22:38

J’ai participé récemment au 20ème anniversaire des réseaux d’échanges réciproques de savoir (RERS), au centre social Vieux Temple. La très forte mobilisation de professionnels et de bénévoles témoigne, s’il le fallait, de la vitalité de ces réseaux qui concourent sans emphase mais avec efficacité à la qualité du lien social dans notre ville.

Fondés sur des valeurs de gratuité, de réciprocité, ces réseaux proposent d’abord une belle vision de l’Autre : chacun est considéré comme détenteur de compétences et de savoirs propres, qui peuvent être mutualisées. Loin des modes de sélection ou de classement à l’œuvre dans la plupart des champs de notre société, ces réseaux proposent une égalité réelle fondée sur l’acceptation que l’Autre peut nous enrichir, qu’il peut nous apprendre. Dans la période actuelle, les militants des RERS sont une belle raison de ne pas désespérer.

De même, ces réseaux participent d’une animation des centres sociaux qui en font de véritables lieux de vie, de rencontres et d’échanges : quoi de plus intergénérationnel, de plus « mixte » aux plans social et culturel que ces lieux où chacun peut abandonner sa représentation sociale pour être simplement disponible, proposer et recevoir des savoirs sans jugement ou hiérarchie ?

C’est cette vision des centres sociaux comme « lieux de vie » que nous voulons promouvoir avec les responsables du CCAS, avec notre image de « place de village », lieu de rencontre, de reconnaissance mutuelle entre habitants, d’engagements et de projets partagés. J’avais un temps douté de la valeur ajouté du travail de professionnels du CCAS pour les RERS : ne valait-il pas mieux donner pleine liberté à l’initiative associative et laisser les réseaux s’autogérer ? Une évaluation récente a au contraire montré que l’action des professionnels non seulement ni limitait pas l’initiative associative, mais permettait encore au public le plus fragile (précaires, en souffrance psychologique, isolés…) d’y trouver vraiment sa place. C’est pour garantir cette capacité à faire des RERS des outils de lien mais aussi d’insertion sociale que nous poursuivrons l’engagement du CCAS dans ces réseaux.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Jeudi 26 novembre 2009 4 26 /11 /2009 01:01

delpSi Grenoble est d’abord un berceau historique des politiques de maintien à domicile des personnes âgées, notre ville compte aussi une belle tradition, à mi-chemin entre le domicile et l’établissement : celle des « docos », les domiciles collectifs, qui permettaient à des personnes de vivre de manière autonome dans un logement tout en mutualisant des services de prise en charge de leur dépendance. Ce modèle est aujourd’hui encore présent aux « Vignes », dans le quartier de l’Ile Verte.

Pour autant, devenus trop déséquilibrés financièrement au gré de l’évolution de la dépendance, les « docos » avaient fermé à la fin des années 1990 et avaient été remplacés par un projet novateur : les petites unités de vie médicalisés. Nées sous les auspices de Paulette Guinchard-Kunstler, alors ministre de Lionel Jospin, Les Delphinelles étaient un EHPAD (établissement d’hébergement de personnes âgées dépendantes) de 63 lits répartis dans trois petites unités de vie à Vaucanson, l’Abbaye et Teisseire, cette dernière unité ayant été ouverte à l’automne 2007. Innovant, ce projet l’était parce qu’il conciliait la nécessité d’adapter la prise en charge de la dépendance à de nouvelles contraintes de qualité (la norme EHPAD), tout en préservant à la fois la taille humaine des structures et leur ancrage dans un quartier, en lien avec la ville et son environnement social. Soutenu par un gouvernement de gauche, ce projet se voulait une réponse solidaire à la dépendance, capable de prendre en compte la personne âgée dépendante dans toutes ses dimensions, y compris celle de son environnement social et urbain.

Las ! Avec le changement de politique nationale de 2002, la mise en place de la « triple tarification » (soins payés par l’assurance maladie, dépendance par le département et hébergement par l’usager) s’est avérée une redoutable broyeuse d’illusions : faute de prise en compte de sa spécificité (trois sites, donc trois contraintes de permanence de soins 24h/24), Les Delphinelles ont toujours été financées comme un seul établissement de 63 lits, alors même que les dotations étaient calculées pour un équilibre financier atteint… à 80 lits. Lorsque la nouvelle équipe est arrivée à la tête du CCAS en mars 2008, les premiers chiffres de déficit annuel en pleine exploitation faisaient froid dans le dos : 1,2 M€ de déficit, malgré un tarif parmi les plus élevés du département ! Comment justifier la prise en charge par les Grenoblois d’un tel déficit, alors que ni la Ville ni le CCAS ne sont légalement compétents ? A titre d’exemple, ce déficit pour 63 lits a le même coût pour le CCAS que la gestion du service social personnes âgées… qui suit plus de 6400 personnes ! Difficile question de justice sociale.

Au moment où le CCAS rencontrait de grave difficultés budgétaires, je n’ai pas hésité et j’ai proposé aux tutelles (DDASS et conseil général) d’engager une démarche commune. Nous avons d’abord expertisé la gestion, et vérifié si un autre gestionnaire était en mesure de conserver le même projet. L’analyse menée par la Mutualité française a été négative : même en améliorant la gestion (notamment le recours à l’intérim, excessif au CCAS faute de candidatures sur nos postes médicaux), le projet n’était pas viable. Nous avons donc réfléchi à un nouveau projet pour chaque unité.

Sur Vaucanson, compte tenu de la grande taille des chambres, la piste du handicap s’est imposée naturellement. Nous avons décidé de confier la gestion de cette unité à l’Apajh (association pour l’aide aux adultes et jeunes handicapés).

Sur l’Abbaye, nous voulions revenir au modèle original par des « appartements regroupés à services partagés ». Malheureusement, les contraintes du bâti et les incertitudes financières (sur le coût à charge des usagers, en particulier) nous ont obligé à revoir notre copie. C’est ainsi qu’est née l’idée d’une petite unité de vie non médicalisée, pour personnes âgées moyennement dépendantes, qui sera gérée par la Mutualité française.

Sur Teisseire, l’association « Les petits frères des pauvres » a porté un projet de petite unité de vie médicalisée à destination des immigrés vieillissants et proposant des hébergements temporaires… qui n’a pas été finançable, son prix de journée étant trop élevé (près de 100€ !). Nous réfléchissons encore pour proposer un avenir à ce véritable joyau qu’est cette unité des Delphinelles, de préférence dans le secteur gérontologique.

Partager des décisions avec des collectivités est une chose, les mettre en œuvre dans la durée en est une autre. Il faut mesurer le drame qu’a été l’annonce de l’arrêt du projet des Delphinelles pour nombre d’agents du CCAS qui s’étaient investis durant des années pour la réussite de cette innovation grenobloise, sans parler des résidents et de leurs familles à la fois tristes et inquiets et de l’avenir. Je me suis efforcé, à l’automne 2008 de partager au maximum notre réflexion avec les agents, les résidents et leurs familles, mais aussi les organisations syndicales du CCAS. Plusieurs réunions ont été nécessaires. Nous avons joué la transparence, assumé la décision, proposé un accompagnement. Pour les résidents, la perspective de l’ouverture du nouvel EHPAD « Chante soleil » à Vigny Musset a été une réponse satisfaisante. Pour les agents, un dispositif spécifique a été organisé par les ressources humaines, pour tenir l’engagement que j’avais pris que tous les agents titulaires soient reclassés dans de bonnes conditions. Durant ces mois de travail chargés en émotion pour les agents comme pour les résidents, le rôle de la directrice, Muriel Malka, a été déterminant. Au croisement de la logique de l’institution et de celle des usagers, en contact permanent avec son équipe, elle a absorbé bien des chocs et réconforté bien des cœurs durant de longs mois. Nous lui devons une bonne part du bon déroulement de ce triste changement.

Enfin est arrivé le moment où le changement devenait effectif : le 10 novembre pour Vaucanson et le 24 novembre pour l’Abbaye, les résidents ont déménagé pour Vigny-Musset. Pour avoir partagé ces moments avec les résidents, leurs familles, mais aussi les professionnels, c’est peu dire qu’ils ont été émouvants. S’y mêlaient de la tristesse, de la nostalgie, de la crainte pour certains résidents, de l’espoir pour des professionnels qui débutaient une nouvelle carrière (par exemple dans la petite enfance), et surtout beaucoup de « qualité humaine », de respect de l’autre, de souci de dignité, d’empathie. Voir pleurer des professionnelles au soir d’une journée de déménagement est le meilleur démenti à tous les jugements expéditifs sur le secteur gérontologique. Même si nous partagions un sentiment de tristesse, j’ai aussi vu la fierté du service public, dans toute son humanité dans bien des regards. Sans emphase, je dois confesser que c’est un des plus beaux moments, même douloureux, de ma courte vie d’élu.

Nous avons été capables, me semble-t-il, de bien gérer un changement contraint par la logique financière. Cela ne doit pas nous faire taire le sentiment de révolte politique qui nous a étreint tout au long de cette démarche : que dire de la continuité de la parole de l’Etat ? Que penser de politiques exclusivement déterminées par la contrainte financière, qui interdisent l’adaptation au besoin social des personnes ? Notre innovation n’a pas survécu à la financiarisation de la santé, et le pire est à venir  : notre système est déjà terriblement inégalitaire, accessible soit aux plus fragiles grâce à l’aide sociale (financée par les départements) soit aux plus riches (près de 2000€ par mois pour une place en EHAPD), et on nous annonce des réformes prochaines visant à faire converger le public vers la logique du privé, et à intégrer tous les coûts dans des systèmes de dotations, même les médicaments. Ainsi, demain, il y a fort à parier que certaines personnes âgées, dont les pathologies seraient trop coûteuses en médicaments, se verront refuser l’accès à certains EHPAD. Ainsi, demain, les personnes âgées dépendantes ne seront plus des assurés sociaux normaux et n’auront plus le choix de leur médecin traitant etc… J’aurai l’occasion d’y revenir, en particulier sur ce que le gouvernement veut faire sur le « 5ème risque ».

C’est en tout cas un chantier absolument majeur pour la gauche que d’élaborer une alternative crédible aux politiques de droite depuis 2002, sur un sujet aussi essentiel dans la vie quotidienne de millions de Français. Pour que vivent d’autres Delphinelles.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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