Grenoble accueillait ces derniers jours les 12èmes rencontres de la démocratie locale, organisées par l’Adels (association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale) qui fêtait ses 50 ans. A cette occasion, j’ai animé un atelier sur le nouveau projet pour les centres sociaux issu du plan d’actions du CCAS, qui prévoit une forte participation des habitants.
L’origine des centres sociaux, qui remonte en France à l’entre-deux guerres, est associative : il s’agissait d’abord de permettre aux habitants des quartiers populaires de « prendre leur vie en mains » et de développer des projets sociaux d’intérêt local, en lien avec les valeurs de l’éducation populaire naissante. A Grenoble, depuis l’époque Dubedout, les 11 centres sociaux sont gérés dans une logique de service public d’action sociale, porté par le CCAS. Depuis la décentralisation, ils se sont ainsi construits, pour l’essentiel, sur un partenariat fort avec le conseil général, dont les services sociaux sont présents au sein même des équipements, et avec la CAF qui les agrée et finance leur dimension de politique familiale.
Cette logique de service public, qui s’est développée au détriment de la dimension associative, a des avantages évidents, comme d’offrir un accès égal à tous, en proximité, à un accompagnement et des services sociaux. En plaçant les travailleurs sociaux au cœur des quartiers, elle leur permet de développer une offre d’actions collectives qui ont montré leurs pertinences : soutien à la parentalité, actions socio-linguistiques, permanences d’écrivains publics et de conseils juridiques, réseaux d’échanges réciproques de savoirs… les exemples de réussites ne manquent pas.
Pour autant, ce modèle très « municipalisé » montre depuis plusieurs années ses limites. Du fait de l’individualisation du travail social, d’une part, qui limite la capacité des professionnels à porter de l’action collective et tend à mettre l’habitant en situation de seul « bénéficiaire » de services sociaux. Et d’autre part parce que l’image des centres sociaux s’est peu à peu réduite au seul public de ces services sociaux, comme si ces lieux étaient réservés aux personnes en grande difficulté sociale. Ainsi, et même si ce constat mériterait mille nuances, de nombreux habitants ont développé des stratégies d’évitement des centres sociaux, comme si y avoir recours était l’aveu, souvent public à l’échelle d’un quartier, que l’on n’avait « pas d’autre choix ». Avec le développement de nouvelles formes de pauvreté (les travailleurs pauvres, les jeunes sans soutien familial, les personnes âgées, les mères célibataires…), une grande partie des personnes qui pourraient utilement bénéficier des services des centres sociaux s’en trouve donc de facto exclues, soit par ignorance de la réalité de leurs missions, soit par refus de s’assimiler à un public perçu souvent comme celui de « l’assistance sociale ». Enfin, ce rétrécissement du champ d’action des centres sociaux, leur limitation de fait à certains publics (essentiellement celui des assistantes sociales du conseil général) concourre au morcellement et à la spécialisation des équipements publics : celui pour les personnes âgées, celui pour la petite enfance, celui pour les « pauvres » etc.
C’est ce constat qui a amené les nombreux participants à l’élaboration du plan d’actions du CCAS à proposer une nouvelle étape dans l’histoire de nos centres sociaux, fondée sur deux stratégies complémentaires : la mutualisation avec d’autres équipements et le développement de la participation des habitants.
A Chorier-Berriat comme à Bajatière, les centres sociaux sont de longue date co-gérés avec une association d’éducation populaire, à la satisfaction commune. Les associations adossées au service public sont dégagées de certaines charges de gestion tout en conservant leur pleine autonomie de projet. Pour le CCAS, l’action associative et l’implication d’habitants – administrateurs est un enrichissement évident, qui permet en sus d’attirer un public différent de celui des services sociaux et donc de proposer davantage d’actions collectives. Ayant démontré sa pertinence, ce modèle de mutualisation, respectueux de l’identité de chacun, fondé sur des valeurs et un projet partagés, doit être développé. C’est ainsi que nous avons lancé la mutualisation du centre social et de la maison des habitants aux Baladins et que nous réfléchissons à des rapprochements dans plusieurs quartiers, comme à l’Abbaye ou aux Eaux Claires. Lorsque la proximité géographique rejoint la cohérence de projet, ces mutualisations (qui ne portent pas d’objectif de « rationalisation » des moyens) semblent naturelles et sont à l’évidence porteuses d’un meilleur service pour les habitants.
Nous expérimentons aussi sur Mistral – Eaux Claires une autre forme de mutualisation, entre le centre social et une antenne mairie. Il s’agit là de renforcer l’offre de services publics sur un secteur et de croiser les publics de ces équipements afin de leur proposer davantage de services. Combien de familles qui utilisent les antennes municipales pour les inscriptions scolaires ignorent par exemple l’offre de vacances portée par les centres sociaux ? Combien pourraient bénéficier des espaces familles, des centres de planification ou des réseaux d’échanges réciproques de savoirs ? Là encore, nous voulons enrayer les logiques de cloisonnement et faire des centres sociaux des lieux ouverts et disponibles pour tous.
Parallèlement à cette stratégie de l’offre, essentielle mais qui repose d’abord sur la volonté des acteurs institutionnels et associatifs, nous développons une stratégie fondée sur la demande des habitants, en leur proposant un cadre nouveau d’implication : la création de comités des usagers des centres sociaux, afin que les habitants puissent exprimer leurs critiques, leurs attentes et proposer de nouvelles actions ou d’autre modes de mobilisation collective. Nous voulons reconnaître « l’expertise d’usage » des habitants, et au-delà de leur proposer un cadre d’expression et d’échange, nous engagerons à l’automne la création de fonds de soutien aux projets des habitants, afin qu’ils puissent eux-mêmes décider le financement d’actions collectives à l’échelle de leur quartier. C’est une façon de mettre les ressources des centres sociaux à disposition des habitants, et donc de développer ce que certains appellent le travail social « communautaire » (au sens de la communauté de vie, par de l’identité communautaire), « l’empowerment » ou la « capacitation citoyenne ». En clair, c’est l’implication des habitants qui fera le projet d’action sociale des centres sociaux, dans le respect des logiques de service public qui sont déjà mises en oeuvre.
Cette double stratégie constitue une évolution importante des centres sociaux, qui demande du temps, de la compréhension entre les acteurs pour faire cohabiter des cultures professionnelles et militantes différentes, et évidemment des moyens, car cette forme de travail social repose sur une présence humaine effective et disponible (ce qui explique par exemple la priorité que nous donnons à l’accueil dans les démarches de mutualisation). Elle vise à concilier quatre objectifs politiques portés par la municipalité et mis en œuvre par le CCAS :
- favoriser l’accès aux droits et aux services sociaux, mais aussi administratifs et socioculturels,
- adapter l’action sociale aux réalités des territoires pour la rendre plus efficace,
- promouvoir l’action collective à l’heure de l’individualisation des besoins et des réponses sociales,
- développer les liens sociaux, la fraternité dans la ville, la mixité entre les générations, les cultures, les catégories sociales.
Avec ce nouveau projet, les centres sociaux essaient de répondre aux enjeux sociaux auxquels renvoient ces objectifs politiques.
Il s’agit d’abord de ne pas accentuer le repli des individus sur ceux qui leur ressemblent par des équipements qui se spécialiseraient et aggraveraient de fait l’homogénéité sociale. Les centres sociaux doivent être des lieux où la rencontre de l’Autre, dans sa différence, est possible et même encouragée. Les peurs collectives (des jeunes, des immigrés, des pauvres…) sur lesquelles le gouvernement actuel appuie en permanence pour remettre en cause notre modèle social sont d’abord fondées sur la méconnaissance de l’Autre. Combattre ces peurs suppose d’abord de connaître et de reconnaître nos concitoyens dans leurs différences, et ensuite de parvenir à s’en enrichir dans des projets collectifs pour « vivre ensemble ». En mutualisant l’accueil d’équipements, en favorisant l’implication directe des habitants, nous cessons d’aggraver la pente actuelle par notre propre organisation.
Ensuite, l’ouverture des centres sociaux à de nouveaux publics devra permettre à la fois de toucher des personnes qui méconnaissent ou ne se sentent pas concernées par l’offre des services sociaux, donc d’accentuer les politiques de redistribution, et de porter des politiques publiques plus larges qui doivent bénéficier à tous, comme les paniers solidaires, le microcrédit, la médiation culturelle, l’accès à la santé, les aides à la mobilité…
Enfin, en créant des lieux de brassage entre les habitants, nous voulons favoriser la convivialité, le plaisir à être ensemble, et donc la dynamique de projets collectifs avec ce qu’elle suppose de créativité, d’imagination, d’espoir. Pourquoi ne pas imaginer que l’on puisse aller au centre social simplement pour le plaisir de boire un café, d’échanger sur l’actualité ou la vie de chacun, de s’informer sur le quartier ? Alors que tant de cafés qui jouaient ce rôle ont disparu, il est essentiel de proposer des espaces collectifs ouverts et bienveillants envers chacun, capables d’écouter un besoin social et d’y répondre, mais aussi d’accompagner une envie d’agir et d’être utile.
C’est cette envie, certes optimiste tant il est vrai que la réalité sociale actuelle est terriblement dure, qui nous a fait définir les futurs centres sociaux comme des « places de village ». Dans notre mythologie urbaine commune, la place du village, c’est la mairie, l’église et le bistrot, c’est le lieu du croisement inévitable entre habitants, de la rencontre permanente. Si notre église laïque, c’est la République sociale, si nous pouvons proposer des services publics et avoir un véritable espace de convivialité, alors les centres sociaux pourront tenter de faire vivre cette « place de village », au service de tous les habitants. C’est ce projet que traduira la future dénomination des centres sociaux en « Maisons des Habitants », à partir de l’automne prochain.

