Lundi 11 octobre 2010 1 11 /10 /Oct /2010 18:02

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Après avoir été pendant 4 années directeur général adjoint du CCAS de Grenoble, Alexis Baron a rejoint le Conseil général de l’Isère, où il poursuit sa carrière dans l’action sociale territoriale parallèlement à son activité d’enseignement. Fort de cette double expérience, il vient de publier aux Presses universitaires de Grenoble un livre de pédagogie et d’analyse de l’action sociale territoriale (Dynamiques territoriales de l’action sociale et médico-sociale), dont je ne peux que recommander la lecture, au risque d’être accusé de « copinage ». A l’heure où les enjeux sociaux nationaux occupent le devant de la scène médiatique, cet ouvrage met en relief les contraintes et les enjeux de l’action quotidienne des collectivités locales, dont l’impact sur notre vie quotidienne est au moins aussi déterminant. Ayant eu l’honneur de préfacer ce livre, je vous en propose le contenu pour vous inviter à en entamer la consistante et enrichissante lecture…

 

« Selon l’organisme Eurostat, la France est devenue en 2006 le pays d’Europe qui consacre la part la plus importante de son produit intérieur brut (PIB) aux dépenses de protection sociale avec 31,1%, devant la Suède (30,7%) et la Belgique (30,1%). Plus globalement, jamais notre pays n’a consacré autant de sa richesse aux politiques de solidarité… alors que paradoxalement, jamais le « modèle français » n’a été autant remis en cause.

 

Cette remise en cause tient évidemment en premier lieu au coût de ce modèle par rapport à son efficacité, à ses imperfections voire aux inégalités qu’il produit entre inclus et exclus du marché du travail, principal pourvoyeur de droits sociaux, tant il est vrai que le modèle français de protection sociale s’est construit concomitamment à l’émergence de la société salariale. Les débats sur l’avenir des retraites ou sur le financement de la dépendance illustrent la difficulté à concilier rigueur budgétaire et protection sociale publique largement universelle.

Dès lors, il est logique que la critique sur « l’efficacité budgétaire » des politiques de solidarité s’accompagne d’une remise en cause de plus en plus assumée de leurs principes. Ainsi, alors que la prise en charge des différents risques de la vie par la solidarité publique était encore il y a peu une évidence qui faisait consensus, les dispositifs d’individualisation de l’assurance face aux risques comme de leur prise en charge se développent, à l’exemple de l’allocation personnalisée d’autonomie. Ce qui permet à François Dubet de regretter que notre modèle « d’égalité des places », c'est-à-dire de redistribution universelle en vue d’améliorer la réalité sociale des plus fragiles, se voit de plus en plus substituer celui de « l’égalité des chances », qui vise à combattre les discriminations ou les handicaps sociaux pour donner à chacun les mêmes possibilités d’évoluer dans la compétition de la vie professionnelle et sociale, plaçant de facto l’individu en situation de responsabilité personnelle sur sa réalité. C’est ainsi que le jugement moral sur les « mérites » de chacun prend peu à peu le pas, au sein même du travail social, sur l’analyse des déterminants sociaux et sociétaux de la situation de l’individu… ce qui fait écrire à François Dubet qu’on « échange une morale fondée sur la dignité des travailleurs contre une morale de sportifs de haut niveau ». Alain Ehrenberg va même plus loin dans le registre psychosocial en expliquant comment le modèle français de responsabilité collective se délite au profit du modèle anglo-saxon de responsabilité individuelle, avec les conséquences induites en termes de souffrance morale de l’ensemble du corps social.

Or, ce bouleversement dans la conception de l’action sociale, qu’on pourrait imaginer comme étant le fruit d’options politiques ou de postulats intellectuels, reflète bien l’évolution de l’opinion des citoyens sur les politiques de solidarité, comme le montrent les enquêtes « conditions de vie et aspirations des Français » du Credoc. Ainsi, alors qu’à la création du RMI seulement 29% des Français considéraient que cette allocation était déresponsabilisante en incitant les bénéficiaires à s’en contenter, ils étaient 51% début 2007 à mettre en avant davantage les effets pervers potentiels que les bénéfices pour les personnes. Cette tendance illustre  la « fatigue de la compassion » des Français, voire le désamour qui s’est installé vis-à-vis de leur modèle de solidarité.

 

 

Pour autant, si les politiques sociales au plan national sont clairement en crise, nos concitoyens continuent de plébisciter l’action sociale locale, et demandent toujours davantage d’implication des pouvoirs territoriaux tant dans les réponses au délitement du lien social qu’aux besoins de prises en charge des plus fragiles, qu’il s’agisse de la petite enfance, des personnes âgées, des familles ou des individus en situation d’exclusion. Ce paradoxe apparent témoigne d’une réalité qui laisse une place à l’optimisme : la confiance est encore forte dans les liens de proximité, même si celle-ci est de moins en moins acquise par principe. Car ne nous y trompons pas : l’action sociale territoriale n’échappe pas aux remises en cause évoquées précédemment. Elle peut même les aggraver.

 

En effet, parmi les mécanismes qui peuvent casser la confiance de nos concitoyens, l’absence de lisibilité des responsabilités, donc l’incapacité démocratique à demander des comptes, est particulièrement rédhibitoire. Et l’extrême complexité de l’enchevêtrement des compétences à l’échelle territoriale est un facteur grave de déresponsabilisation. Pire, cette complexité accentue souvent le « saucissonnage » des publics en fonction de leur prises en charge, qui fait disparaître l’individu derrière un symptôme social et ne permet qu’un accompagnement limité au traitement du seul symptôme, remettant en cause l’éthique de l’accompagnement global qui est au fondement du travail social – et une condition de son efficacité. Concrètement, en fonction de l’âge, de la forme du ménage, de la situation administrative au regard du séjour, ou parfois de l’inclusion ou non dans telle politique volontariste, les individus dépendront d’une collectivité différente et leur prise en charge variera de manière considérable. C’est ainsi qu’apparaît une seconde limite forte de l’action sociale territoriale : sa difficulté à concilier les principes d’adaptation des politiques et d’égalité des citoyens, quand seule apparaît aux yeux des bénéficiaires une forme d’arbitraire administratif. Si la logique de la décentralisation comme de la déconcentration est bien d’améliorer l’adaptation des politiques sociales aux réalités des territoires, force est de constater que celle-ci ne s’est pas accompagnée d’une amélioration de la justice sociale ressentie par les individus.

 

Faut-il pour autant s’arrêter à ces constats cruels ? Bien sûr que non, tant il est vrai que l’action sociale des collectivités territoriales reste exemplaire en termes de maîtrise financière, de capacité à prendre en compte les évolutions de la réalité sociale et même d’innovation et de créativité. Il n’est en effet pas un domaine de l’action sociale qui échappe, de manière plus ou moins directe, aux collectivités territoriales, et l’actuel recul de l’Etat déconcentré, qui régionalise de plus en plus ses échelons décisionnels, ne fait qu’accroître la pression de la demande sociale sur les élus locaux et les responsables territoriaux. Au-delà des enjeux essentiels sur l’avenir de notre protection sociale et la redistribution fiscale, qui se jouent au plan national, l’effectivité de l’action sociale pour la plupart de nos concitoyens se décide à l’échelle locale, et c’est bien à partir de ce niveau que sa légitimité démocratique peut se refonder. Si notre pays n’entend pas renoncer à des politiques publiques de solidarité ambitieuse, il doit d’abord s’appuyer sur l’action sociale territoriale pour enrayer le « désamour » des Français et renouer avec la confiance dans la cohésion sociale.

 

Mais, pour enclencher cette dynamique vertueuse, il faut à mon sens réunir trois conditions.

 

Tout d’abord, simplifier la répartition des compétences et développer la contractualisation entre échelons territoriaux. Un trop grand nombre de politiques publiques sont encore co-pilotées, notamment entre l’Etat et les Conseils Généraux, ce qui rend difficile l’expression d’une vraie responsabilité et la capacité à faire des choix politiques, entraînant une « technicisation » de l’action sociale qui la rend incompréhensible pour une majorité d’habitants, sans même évoquer les jeux de ping-pong inhérents à cette organisation. Si la Loi est la même pour tous, il est nécessaire que la responsabilité de sa mise en œuvre soit clairement identifiée. Dans le même esprit, les logiques de contractualisation à l’échelle des territoires permettent de rapprocher les décideurs des habitants et de renouer le lien entre représentation démocratique et responsabilité sociale. Ainsi, les délégations de compétences des conseils généraux en direction des CIAS et des CCAS sont à la fois responsabilisantes et efficaces, tant il vrai que le pilotage des politiques sociales doit être lié à l’analyse des besoins sociaux, réalisée au niveau communal ou intercommunal.

 

Ensuite, il est urgent de développer dans l’action sociale la culture de la preuve, donc l’expérimentation. Pour paraphraser Max Weber, nous devons ajouter à l’éthique de responsabilité à l’éthique de conviction, c'est-à-dire sortir du tropisme français qui fait prévaloir les idées et les convictions sur les faits. Si notre modèle de protection sociale est le fruit d’une longue histoire militante politique et syndicale, et s’il n’est pas question d’abandonner la dimension militante de l’action sociale, force est de convenir que celle-ci ne suffit plus face aux remises en cause actuelles. Dans ces conditions, et alors que l’expérimentation sociale a déjà démontré son intérêt dans de nombreux pays, développer la capacité à objectiver les résultats d’une politique sociale, accepter les résultats d’une évaluation réellement scientifique permettront d’endiguer les critiques idéologiques qui prolifèrent, notamment avec l’association souvent faite entre action sociale et « assistanat ». Promouvoir l’expérimentation sociale, c’est à la fois permettre un débat démocratique dépassionné et objectivé sur les politiques sociales, garantir une meilleure adaptation des politiques aux besoins sociaux et relégitimer sur des résultats incontestables des actions publiques dont de plus en de plus de Français doutent de la pertinence. En ce sens, l’expérimentation est une voie essentielle pour sortir l’action sociale de son marasme actuel, et, comme l’a montré le bilan décevant de la réforme constitutionnelle de 2004, les collectivités territoriales sont davantage que l’Etat en situation de lui donner une réalité opérationnelle.

 

Enfin, pour faire rimer simplification, adaptation et égalité, il convient d’étalonner les pratiques des territoires, donc de faire émerger les bonnes pratiques et les expérimentations réussies afin de les mutualiser. Si la contractualisation entre les territoires se réduit à la seule logique du « small is beautifull », alors l’adaptation des politiques contreviendra aux objectifs d’égalité et l’action sociale territoriale offrira d’elle-même une caricature picrocholine au final insignifiante au regard des enjeux. C’est donc dans une dialectique rigoureuse entre intérêt général et politiques locales que se trouve l’avenir de l’action sociale territoriale, ce qui rend impérieuse la nécessité de constituer des réseaux d’acteurs capables de porter ensemble un discours face à l’Etat et des politiques ayant une masse critique suffisante pour que leur évaluation soit pertinente. Le développement de l’expérimentation suppose cette capacité nouvelle à sortir du chacun chez soi qui caractérise trop souvent les politiques territoriales pour mettre à disposition de tous les réussites constatées de manière objective.

 

Derrière ces enjeux d’organisation sur et entre les territoires, il y a l’essentiel, c'est-à-dire la capacité de nos politiques sociales à répondre demain aux besoins des hommes et des femmes en fragilité sociale. Quelles politiques sociales dans la petite enfance, quand tous les rapports placent cette politique au premier rang de la lutte contre les inégalités ? Quels accompagnements des familles pauvres et des ménages monoparentaux ? Quelles politiques de redistribution facultatives pour répondre aux nouvelles formes de pauvreté ? Quelles prises en charge effectives de la dépendance, au sein de quel réseau social et avec quels moyens ? Quelles capacités à maintenir le lien social au travers d’équipements et de lieux collectifs qui concilient mixités sociales, culturelles et générationnelles ? Tous ces enjeux trouveront – ou pas – leurs réponses concrètes dans les politiques territoriales.

 

Leur appréhension suppose évidemment d’abord une bonne compréhension du « capharnaüm » territorial, et une capacité à mettre en perspective ses nombreuses évolutions récentes. C’est ce que permet ce remarquable ouvrage d’Alexi Baron, fondé sur des connaissances théoriques approfondies, une expérience probante de praticien comme de décideur de l’action sociale territoriale, et une capacité pédagogique qui rend «digeste » la masse d’informations contenues dans ce livre. Faire connaître de manière théorique et pratique les réalités de l’action sociale et médico-sociale territoriale, ses forces et faiblesses… telle est à mon sens la réussite première de cet ouvrage didactique et complet, qui satisfera les appétits intellectuels des étudiants comme des praticiens de l’action sociale, et nourrira utilement les nombreuses réflexions collectives qu’il faut d’urgence approfondir. »

voir Eric Maurin, Le ghetto français (Seuil, 2004) et La peur du déclassement (Seuil 2009)

François Dubet, La place et les chances, Seuil, 2010

Alain Ehrenberg, La société du malaise, Odile Jacob, 2010

Julien Damon, Questions sociales : analyses anglo-saxonnes, socialement incorrect ?, PUF, 2009

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Notes de lecture
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Mardi 5 octobre 2010 2 05 /10 /Oct /2010 17:06

Depuis plusieurs mois, la Métro élabore, sous la houlette de Jean-Philippe Motte, vice-président chargé de l’habitat et du logement, son nouveau programme local de l’habitat (PLH) pour la période 2010 – 2015, outil majeur de la politique du logement à l’échelle de l’agglomération.

 

Chacun sait combien l’enjeu du logement est fondamental au plan social, dans un territoire particulièrement dense qui concentre beaucoup de richesses et de potentialités de développement, mais aussi une forte précarité assumée par un nombre trop limité de communes. Si Grenoble atteint aujourd’hui le seuil légal des 20% de logements sociaux (et ce, en dépit des nombreuses démolitions imposées par le renouvellement urbain) et réunit avec 6 autres communes 84% des logements sociaux de l’agglomération, il est évident pour tous que la réponse à l’énorme demande de logements sociaux (13 000 sur l’agglo pour environ 2500 attributions par an) nécessite un effort partagé par toutes les communes de la Métro, notamment celles qui disposent de réserves foncières importantes.

 

C’est pourquoi le nouveau PLH constitue une avancée majeure : avec un rythme annuel de 2300 logement familiaux et 550 lits supplémentaires en résidence (soit 2700 « équivalents logements »), il prévoit la construction sur 6 années de plus de 16000 logements nouveaux (contre 13 000 pour le précédent PLH 2004 – 2009), dont plus de 40% réellement sociaux (PLUS et le plus possible de PLAI). Avec 188 000 logements sur le territoire de la Métro, cet effort représente une augmentation annuelle de 1,5% du parc, donc une ambition réaliste compte tenu de la densité existante et des contraintes géographiques. Au-delà de l’offre nouvelle, le PLH propose un engagement très lourd pour l’amélioration du parc existant, tant public que privé (rappelons que 2/3 des ménages pauvres habitent le parc privé). Ce sont ainsi 10 000 logements (moitié publics, moitié privés) qui feront l’objet d’une réhabilitation thermique et 2400 logements qui seront entièrement réhabilités dans les copropriétés fragilisées. Ces deux premiers axes du futur PLH représentent un effort budgétaire sans précédent pour la Métro : pas moins de 153 M€ sur 6 années, pour un investissement global lié au PLH estimé à 1,3 milliard d’euros, soit un impact considérable en terme d’activité économique.

Alors que le débat politique se focalise souvent sur la réflexion binaire entre communes qui construisent et communes qui refusent du logement social (débat qui recouvre des réalités politiques tout à fait concrètes) le PLH marque un réel engagement de l’ensemble des communes, malgré les contraintes de certaines (risques naturels, technologiques etc.)

 

A ces deux politiques liées à l’offre de logement (développer son volume, améliorer sa qualité), la Métro a décidé d’ajouter un troisième axe du PLH intitulé « s’impliquer dans l’accès au logement social et dans l’hébergement », dont j’ai animé les ateliers de réflexion (compte rendu ici) en tant que co-président de la commission logement.

La première partie de cet axe du PLH est liée à l’accès au logement : de l’accueil de la demande au traitement des attributions « très sociales » par l’expérimentation d’une commission sociale (en lien avec la mise en œuvre du Dalo, droit au logement opposable), en passant par l’accès à un logement adapté des jeunes, des étudiants, des personnes âgées ou des gens du voyages par la réalisation du schéma départemental, l’enjeu est d’animer une politique d’agglomération qui rende possibles les « parcours résidentiels » par un traitement équitable de toutes les demandes et la recherche d’orientations communes sur les politiques d’attributions, dans un équilibre entre le respect des prérogatives des communes et la nécessité d’apporter aux difficiles réalités sociales des réponses à l’échelle de l’agglomération.

L’autre aspect concerne la volonté de la Métro de s’impliquer dans l’hébergement. C’est une compétence nouvelle dans la mesure où elle ne s’engageait dans le passé que sur l’investissement et ne participait pas à l’animation globale du dispositif. Aujourd’hui, à l’instar des autres intercommunalités du département, la Métro souhaite prendre sa place, sans se substituer aux compétences de l’Etat et du Conseil Général, pour piloter à leurs côtés une politique de l’hébergement cohérente au niveau de l’agglomération, c'est-à-dire imbriquée dans une politique globale logement – hébergement.

L’enjeu est d’importance. Malgré une très forte augmentation de l’offre d’hébergement (6000 places dans le département dont 4000 sur le territoire de la Métro), celle-ci peine à répondre aux besoins, du fait de la saturation des dispositifs d’urgence par la demande d’asile (voir ce post), d’une relative inadaptation à certains publics (jeunes, femmes isolées, « grands exclus », roms, etc.), et d’une trop faible sortie vers le logement (en 2008, seuls 50% des ménages hébergés ont accédé à un logement autonome). En outre, l’accès à l’hébergement reste largement tributaire de la « porte d’entrée » dans les dispositifs, accentuant une distinction artificielle entre l’hébergement dit d’urgence et l’hébergement dit d’insertion.

De longue date, la ville de Grenoble et son CCAS ont joué un rôle central, avec l’Etat, dans l’animation de l’hébergement au niveau de l’agglomération, puisque notre ville concentre 70% des capacités de l’agglomération et la quasi-totalité des places d’urgence. Dans le contexte actuel, cette responsabilité doit être partagée à l’échelle de l’agglomération, afin de mieux mutualiser les efforts des communes et de définir une stratégie globale qui cesse de faire porter l’effort de solidarité sur les plus vertueux, concentrant de fait la précarité et aggravant les inégalités entre les territoires.

 

Dans ce cadre, le président la Métro, Marc Baietto, et Michel Destot, en accord avec Jean-Philippe Motte qui pilote l’ensemble de la politique de l’habitat, ont décidé de créer une nouvelle vice-présidence à l’hébergement dont la responsabilité m’a été confiée lors du conseil de communauté du 24 septembre. C’est une responsabilité d’agglomération, forcément collective puisqu’elle suppose non seulement l’implication de toutes les communes, mais aussi un partenariat étroit avec l’Etat, le conseil général et l’ensemble des acteurs associatifs. Déjà fortement impliqué sur ces enjeux à la Ville de Grenoble et au CCAS, je compte mettre mon énergie à animer le travail collectif important et indispensable pour améliorer le fonctionnement de l’hébergement dans notre agglomération, pour mieux répondre aux considérables besoins humains et sociaux que nous connaissons.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Lundi 13 septembre 2010 1 13 /09 /Sep /2010 14:29

 

Comme beaucoup d'habitants du secteur 6 et en tant qu'élu municipal, cet été restera pour moi largement marqué par le souvenir des "évènements" qui ont suivi la mort de Karim Boudouda. D'abord parce qu'il y a eu la mort d'un homme, ce qui constitue un drame qui doit être respecté en tant que tel, indépendamment des circonstances. Ensuite parce que l'émotion qui a suivie ce drame, la violence qui l'a accompagnée et l'instrumentalisation politique dont il a été l'objet doivent être analysées pour améliorer l'action publique, en dépit de conséquences qui semblent d'abord très négatives, pour la Villeneuve comme pour l'ensemble de notre ville.

 

En plein accord avec les réactions publiques du Maire lors des évènements de la Villeneuve, il importe d'abord de ne pas céder au discours catastrophiste et anxiogène sur la sécurité, comme nous y ont invité leur instrumentalisation politique et leur hypertrophie médiatique : ni la Villeneuve ni Grenoble ne sont des zones de non-droit. Par ailleurs, tout démontre que les réponses sécuritaires ont non seulement échoué, mais sont même partie intégrante du problème : c'est bien la rupture du lien entre les habitants, notamment les jeunes, et la police, qui participe de la violence latente qui explose régulièrement (voir les travaux de Sébastien Roché, notamment l'ouvrage Police de proximité, Le Seuil 2004 ).

 

Ainsi, ce qui me semble devoir retenir l'attention, c'est d'abord le reflexe de solidarité d'une partie des habitants vis-à-vis de la victime, la justification de la révolte voire de la violence des jeunes, le crédit apporté aux rumeurs... Outre la question essentielle du rapport à la police, cette solidarité traduit une très grave perte de valeurs, mais aussi une colère et une désespérance sociale, tant de la part de jeunes que de familles qui se sentent abandonnés ou privés de perspectives d'avenir (voir l'ouvrage de Luc Bronner, La loi du ghetto, Calmann-Levy 2010). La Villeneuve connaît une forme de ségrégation latente qui, ajoutée aux difficultés sociales et aux impasses éducatives du quartier, construisent une "identité victimaire" (voir ce post) qui pousse les exclus à s'exclurent davantage encore de la société. Qu'il s'agisse du développement inquiétant du non accès aux droits et aux services ou de la baisse de la participation aux élections, les signes de cette "mise en retrait" de la société sont nombreux.

 

Pour beaucoup de familles et de jeunes, les pouvoirs publics nationaux comme locaux ainsi que leurs partenaires associatifs ne suscitent plus qu'une indifférence souvent hostile, comme si ce monde institutionnel était intrinsèquement incapable de les représenter, de les comprendre et de les soutenir. L'aspiration à la dignité, au respect, à la compréhension voire à l'empathie prime dès lors sur l'explicitation rationnelle de politiques publiques dont ils pensent qu'elles ne les concernent plus. Trois facteurs essentiels expliquent à mon sens ce déficit :

- un défaut de représentation concrète et quotidienne : les nombreux services publics présents sur le quartier ne comptent que peu d'agents issus des quartiers, c'est-à-dire dans lesquels les habitants et les jeunes puissent se reconnaître et se projeter. C'est une rupture de lien tout à fait essentielle, parce qu'elle alimente le sentiment de défiance envers l'institution.

- une captation de la citoyenneté et donc de la représentation par des personnes militantes admirables, mais qui partagent une homogénéité culturelle et une vision du quartier parfois éloignée des réalités sociales de nombre d'habitants. Là encore, cela participe d'un sentiment de ségrégation latente, dans la mesure où cela interdit l'émergence de "leaders positifs" parmi les habitants du quartier.

- une logique de l'offre publique souvent vécue comme infantilisante, voire encourageant « l'assistanat » : nous avons une culture, tant au niveau des élus que des services, qui privilégie la proposition et la logique de l'offre sur la construction partagée et la responsabilisation des habitants. De cette culture, renforcée par le primat accordé au renouvellement urbain et aux enjeux de long terme, naît l'impression que l'on "s'occupe des habitants" en surplomb, avec la meilleure volonté du monde, mais qu'on ne leur fait pas confiance. Cette forme de défiance institutionnelle implicite nourrit gravement la « culture de l’indifférence » évoquée, voire le sentiment de mépris que ressentent, certes injustement, de nombreux jeunes.

 

Ce constat posé, il est évident que si les politiques fondamentales classiques (accès à l'emploi, au logement, à la santé, à la culture) sont indispensables et constituent des réponses de fond qu'il ne faut ni abdiquer ni réduire, il devient absolument nécessaire de proposer davantage, donc d'innover sur la forme comme sur le fond, pour ré-inclure dans nos politiques publiques ces familles et ces jeunes qui oscillent entre renoncement et colère.

 

Alors que chacun a bien conscience, avec la future avancée du projet urbain, de la nécessité de mettre l'accent sur le lien social et la vie quotidienne, il me semble urgent, en préalable, de renforcer voire de développer tout ce qui peut répondre aux limites évoquées, sous peine de développer des politiques publiques "hors sol".

 

En premier lieu, je pense qu’il est temps d’accélérer notre orientation claire vers le développement social communautaire (au sens de la communauté de vie) et « l’empowerment », qui consiste à responsabiliser les habitants.

Cela suppose d’abord de faire évoluer la représentation de la ville en l’ouvrant à d’autres parcours personnels et professionnels (tout en refusant la "politique des grands frères"), de soutenir les associations du secteur 6 qui, à l’image de Kiap, sont à la fois des lieux de vie intergénérationnels et des espaces d’activités, d’ouvrir de nouveaux champs de participation et de mobilisation pour les habitants (comme les comités des usagers des centres sociaux, les fonds de participation des habitants, les carrefours de secteurs, les petits déjeuners collectifs, les cafés politiques etc.).

Cela repose ensuite sur une organisation cohérente à l’échelle du secteur pour « territorialiser », c'est-à-dire faire pleinement dépendre du territoire, l’ensemble des équipements publics et associatifs de proximité. C’est le sens de la nouvelle organisation dont le CCAS s’est doté avant l’été (j’y reviendrai), qui vient renforcer les projets de mutualisation que nous portons entre les centres sociaux publics et les associations d’éducation populaire (à l’exemple de ce qui a été réalisé aux Baladins avec la MDH  et du projet en cours à Prémol).

Enfin, la dynamique de « l’empowerment » nécessite la multiplication des démarches participatives comme celles conduites sur la parentalité à l'Arlequin ou sur l'accès aux droits sur Prémol, ainsi que l’émergence de « leaders habitants », donc le développement d’espaces de débats, de rencontres et de convivialité, à l'exemple du projet de réaménagement du Patio.

 

Cette évolution de posture politique est un préalable indispensable pour « briser le plafond de verre », réenclencher de la confiance et renforcer à la fois le contenu et l'impact de nos politiques publiques. De ce point de vue, et sans que la ville soit seule à devoir en assumer la charge, deux larges domaines doivent faire l’objet d’un renforcement de leurs ambitions, voire de leurs moyens compte tenu de l’ampleur des enjeux :

 

Renforcer le projet éducatif et le « droit à l’avenir »

 

J’ai été très frappé lors des échanges avec les habitants aux lendemains des évènements sur leur virulence vis-à-vis de la question éducative. Pour nombre d’entre eux, le plus grave c’est le sacrifice de leur avenir que le système éducatif impose à leurs enfants. Eric Maurin a montré combien la question éducative détermine largement le « sentiment de déclassement » (voir ce post), donc la colère sociale, des milieux populaires. Parce que c’est l’inégalité la plus grave, le fondement d’une confiance renouée avec les familles me semble être le rétablissement de perspectives scolaires qui sont largement obérées par le collège, notamment en accentuant les efforts dès la petite enfance.

 

Sans entrer ici dans le détail de propositions qui font l’objet de débats collectifs, de nombreuses politiques doivent à mon sens être renforcées  : celles concernant l’accès au langage (après « Parler Bambin » à la crèche, le programme « Parler peut être mise en place dans toutes les écoles maternelles), le développement émotionnel des enfants (au travers du projet PRODAS, qui vise dès l’école élémentaire à travailler sur la violence, le respect, la différence des genres…), les activités périscolaires au travers des PEL (notamment en maternelle où ils sont encore limités), en lien avec les sociaux pour accompagner la parentalité, et enfin l’amélioration de la pause méridienne en développant l’expérimentation déjà conduite pour permettre aux enfants de bénéficier d’une plage horaire apaisée le midi, indispensable aux apprentissages. Au-delà de ces politiques qui relèvent des compétences municipales (écoles maternelles et élémentaires), il me semble urgent de rouvrir avec le conseil général le débat sur l’avenir du collège Lucie Aubrac et d’obtenir enfin (voir ce post) qu’il augmente les moyens alloués au planning familial pour développer les interventions dans les collèges, alors que chacun sait combien la question des rapports garçons – filles est essentielle, notamment pour endiguer les tensions communautaires. C’est un point absolument central.

 

Faciliter l’accès aux droits et aux services sociaux des familles et des jeunes

 

Si la Villeneuve compte un grand nombre de services sociaux et d’associations, cet accès est encore mal assuré pour deux raisons : d’une part cette multiplication des acteurs génère de l’incompréhension et des logiques de filières enfermantes, et d’autre part les services sociaux suscitent une défiance des habitants qui ne peut être levée qu’avec un fort partenariat associatif et une implication des usagers. Les mutualisations en cours ainsi que les démarches participatives et l’instauration de comité des usagers doivent nous permettre de progresser (avec le concours précieux d’Odenore).

 

Pour autant, des améliorations peuvent être décidées, en faisant du Patio un espace de convivialité et un pôle central d’accès aux droits et aux services, en renforçant les moyens d’écrivains publics et les actions d’apprentissage du français, ou en instaurant un véritable partenariat d’accompagnement social avec les bailleurs sociaux et les copropriétés. En effet, pour atteindre largement les habitants, l’engagement des bailleurs est indispensable, notamment en termes d’information. Des actions concrètes peuvent être développées tant en matière de convivialité que d’accès aux droits (tarification sociale de l’énergie, APL, RSA…) et aux services (épicerie et paniers solidaires, accompagnement à la parentalité, sorties familles, aide à domicile des personnes âgées, accompagnement budgétaire du ménage etc.). Dans le même esprit, il nous faut créer davantage de liens entre les acteurs sociaux et les jeunes, par le déploiement d’une équipe complète comprenant un correspondant jeunesse, l’association Kiap, un référent dans chaque centre social et une présence régulière de la mission locale. Ces liens peuvent aussi être renforcés par les chantiers éducatifs, pour lesquels le CCAS s’est doté cette année d’une organisation qui lui permet dorénavant d’accueillir 200 jeunes chaque année, et par la mise en place du service civique afin de déployer de nombreuses actions dans les domaines qui souffrent de la crise du bénévolat (lien social, soutien aux personnes âgées, actions linguistiques, accès au sport, à la culture etc.) tout en constituant de véritables opportunités pour des jeunes en panne de projet d’avenir et en besoin de remobilisation. Enfin, nous devons engager une dynamique intergénérationnelle dans les centres sociaux et les logements foyers. La territorialisation du CCAS permettra d’intégrer aux centres sociaux les équipes d’animation gérontologique, donc de sortir les personnes âgées du ghetto de leurs espaces dédiés. Cette dynamique doit se prolonger dans les logements foyers, qui sont l’objet d’une démarche participative et qui peuvent devenir des lieux ouverts à tous, à la fois pour de l’animation intergénérationnelle, des temps de convivialité sur l’espace public et une offre de services à destination des personnes âgées fragiles et isolées (qui vont constituer un enjeu social majeur à VN dans les prochaines années).

 

Ces actions concrètes ne pourront être développées sans consensus et mobilisation globale. J’espère que le Carrefour de secteur du prochain week-end permettra d’en débattre le plus largement possible avec les habitants pour réenclencher une dynamique vertueuse de confiance, fondée sur le respect et la responsabilité partagée. C’est à ce prix que nos politiques publiques trouveront une meilleure efficacité et accompagneront véritablement la transformation urbaine et le développement économique indispensables à l’avenir de la Villeneuve.

 

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Lundi 6 septembre 2010 1 06 /09 /Sep /2010 08:52

Nous étions plusieurs milliers samedi à Grenoble pour dire notre indignation et notre refus de la politique ultra sécuritaire du gouvernement. Stigmatisation des étrangers, opposition des citoyens entre eux, instrumentalisation médiatique des faits divers, politique du coup de menton médiatique… beaucoup a été dit sur la gravité et l’irresponsabilité de la politique actuelle.

 

Alors que notre société a besoin de compréhension, de confiance, de capacité de rassemblement, le président de la République ne fait que dresser les uns contre les autres au mépris de l’intérêt général, du travail des acteurs de terrain et des valeurs de notre République.

C’est évidemment très grave au plan politique, car en attisant sans cesse les haines, en répondant à la violence par la violence, ce gouvernement fait le pari cynique que les citoyens, sous l’emprise de la peur (des étrangers, des pauvres, des jeunes etc.) feront le choix d’une droite dure censée les protéger d’ennemis virtuels qu’elle a popularisé par son emprise médiatique, et alors même que la lutte contre l’insécurité constitue un de ses principaux échecs. Les caricatures nauséabondes de M. Hortefeux sur la gauche « bien pensante de Saint-Germain-des-prés », forcément irresponsable, angélique et complaisante face à une délinquance dont les « honnêtes travailleurs français » seraient les victimes, témoignent d’un affaissement des valeurs de la droite républicaine extrêmement grave, car il atteint plus largement notre société. Comment accepter qu’il soit possible sans qu’aucune voix ne s’élève que des instituts de sondage, sur commande de médias, puissent interroger nos concitoyens sur leur accord avec « les expulsions de Roms » ? A-t-on sondé les Français en 1940 pour connaître leur sentiment sur le statut des juifs ? Devra-t-on demander demain aux Français s’ils souhaitent la déchéance de la nationalité des Asiatiques ? des Africains ? des musulmans ? des méthodistes ? Ainsi, « les Roms » sont-ils présentés comme une entité homogène et livrés à la vindicte publique, et le débat public s’empare de la question comme si elle était légitime, comme si, oui, il fallait bien avoir une position « pour » ou « contre » les Roms, c'est-à-dire des personnes, des familles, avec leur diversité de comportement, leurs histoires de vie… Même si la polémique récente et la mobilisation de ce samedi montrent que certaines digues morales tiennent encore, le simple fait que la question puisse être ainsi posée me semble gravissime : les leçons du passé ne semblent pas retenues.

 

Au-delà des inquiétantes conséquences politiques et morales de la dérive actuelle du pouvoir, je veux aujourd’hui insister sur son impact social.

Les évènements de cet été à la Villeneuve, j’aurai l’occasion d’y revenir prochainement, ont montré une nouvelle fois la colère sociale et la crise identitaire d’une jeunesse des quartiers que les politiques nationales actuelles privent d’avenir. Perspectives scolaires minées par la ségrégation à l’œuvre et la reproduction sociale (voir ce post et le rapport de la Cour des comptes sur le système éducatif), marché du travail obstrué par la crise et les discriminations, perspectives d’engagement dans la cité freinées par les instrumentalisations et le sentiment d’être mis à la marge de la société… de nombreux sociologues ont montré les mécanismes qui conduisent ces jeunes à se construire une « identité victimaire » hélas souvent trop fondée, qui légitime le recours à la violence ou à l’économie parallèle. Avec la menace de la déchéance de la nationalité (même si celle-ci semble fort heureusement juridiquement improbable ou très limitée et sans pouvoir concerner directement des jeunes nés en France), une violence symbolique supplémentaire est employée : c’est la citoyenneté, l’appartenance à la communauté française qui est directement attaquée, comme si on pouvait finir par leur retirer un fondement essentiel de leur identité. Inévitablement, cette menace, même théorique ou virtuelle, ne peut engendrer comme réaction que le renforcement d’une identité construite en dehors ou contre le reste de la société, et particulièrement les institutions républicaines et laïques. Le gouvernement aura beau jeu ensuite de regretter le développement de l’intégrisme religieux et d’une contre culture des quartiers avec ses codes, son langage et son système de survie… et d’accroître encore la stigmatisation et l’usage de la violence policière ou symbolique pour assimiler de force des jeunes auxquels l’Etat envoie depuis plusieurs années des messages de mépris et de rejet.

Ce développement de la violence, physique et sociale, est aujourd’hui la première gangrène de lien social car il alimente les discours d’opposition des citoyens entre eux au moment où la dure crise sociale avive le sentiment de déclassement des classes moyennes et des catégories populaires (voir ce post). Au moment où nous multiplions les initiatives pour favoriser la convivialité, le vire ensemble et « l’empowerment », c'est-à-dire la prise de responsabilité des habitants dans l’organisation sociale de leur quartier, la dérive actuelle du gouvernement contraint tous les acteurs mobilisés à « ramer à contre courant » alors que nous aurions besoin d’un Etat qui soutienne et accompagne au lieu de stigmatiser et de punir.

 

L’autre conséquence sociale lourde de cette dérive concerne évidemment l’accueil des étrangers et l’exacerbation de la concurrence des misères. Au moment où le gouvernement se gargarise de faire appliquer la loi et demande le concours des collectivités pour démanteler les « occupations illicites », l’Etat est incapable d’appliquer les lois concernant l’accueil des demandeurs d’asile et leur refuse le simple exercice de leurs droits, faute de moyens. C’est ainsi que de nombreuses personnes récemment arrivées à Grenoble en provenance de pays de l’est hors UE se sont regroupées sous des tentes dans le quartier Jean Macé, faute de places d’hébergement auxquelles leur statut régulier de demandeur d’asile leur donne droit. Cette grave carence de l’Etat, régulièrement condamné par la justice administrative, est non seulement préjudiciable aux personnes elles-mêmes, dont de nombreux enfants qui vivent dans des conditions d’extrême précarité malgré la mobilisation des associations et du CCAS, mais génère aussi des tensions avec les habitants du quartier qui, légitimement, ne comprennent pas qu’un jardin public puisse être ainsi durablement soustrait à leur usage et qui se plaignent des inévitables nuisances liées à ce type de campement précaire. En réunion lundi dernier avec l’union de quartier et les habitants de Jean Macé, comment répondre en tant qu’élu local quand l’Etat vous explique qu’en effet ces personnes devraient être prises en charge mais qu’il n’en a pas les moyens ? Entre les coups de menton médiatiques du gouvernement et les limites des services de l’Etat sur le terrain, il y a une schizophrénie et un cynisme insupportables (voir ce post), car ils alimentent l’opposition des misères : entre l’ancien salarié licencié et en fin de droits, les demandeurs d’asile livrés à eux mêmes, le public de la rue en errance, les travailleurs pauvres, les familles monoparentales, les jeunes des quartiers sans perspective, les retraités pauvres… chacun demande légitimement un soutien auquel il a droit au moment où les moyens diminuent et où l’Etat offre les étrangers en victimes expiatoires, comme coupables par nature de détourner la solidarité nationale à leur profit au détriment de tous les autres besoins sociaux. Cette présentation fantasmée « du » demandeur d’asile ou « du » Rom exacerbe la violence latente inhérente à la misère et aggrave les difficultés pour les services sociaux et les associations. Là encore, au lien d’être un appui ou un soutien pour les acteurs de terrain, le gouvernement, par ses discours et ses politiques, crée des obstacles et décourage bien des volontés.

 

En marchant de la Villeneuve à la Préfecture, c’est ce message de refus de la politique du gouvernement mais aussi de compréhension, de bienveillance et d’espoir vis-à-vis de ceux qui souffrent et qui sont aujourd’hui stigmatisés que nous avons voulu envoyer. Gageons que les prochaines mobilisations, dès demain contre le projet de réforme des retraites, permettront de l’amplifier.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Lundi 31 mai 2010 1 31 /05 /Mai /2010 18:38

Grenoble accueillait ces derniers jours les 12èmes rencontres de la démocratie locale, organisées par l’Adels (association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale) qui fêtait ses 50 ans. A cette occasion, j’ai animé un atelier sur le nouveau projet pour les centres sociaux issu du plan d’actions du CCAS, qui prévoit une forte participation des habitants.

 

L’origine des centres sociaux, qui remonte en France à l’entre-deux guerres, est associative : il s’agissait d’abord de permettre aux habitants des quartiers populaires de « prendre leur vie en mains » et de développer des projets sociaux d’intérêt local, en lien avec les valeurs de l’éducation populaire naissante. A Grenoble, depuis l’époque Dubedout, les 11 centres sociaux sont gérés dans une logique de service public d’action sociale, porté par le CCAS. Depuis la décentralisation, ils se sont ainsi construits, pour l’essentiel, sur un partenariat fort avec le conseil général, dont les services sociaux sont présents au sein même des équipements, et avec la CAF qui les agrée et finance leur dimension de politique familiale.

 

Cette logique de service public, qui s’est développée au détriment de la dimension associative, a des avantages évidents, comme d’offrir un accès égal à tous, en proximité, à un accompagnement et des services sociaux. En plaçant les travailleurs sociaux au cœur des quartiers, elle leur permet de développer une offre d’actions collectives qui ont montré leurs pertinences : soutien à la parentalité, actions socio-linguistiques, permanences d’écrivains publics et de conseils juridiques, réseaux d’échanges réciproques de savoirs… les exemples de réussites ne manquent pas.

 

Pour autant, ce modèle très « municipalisé » montre depuis plusieurs années ses limites. Du fait de l’individualisation du travail social, d’une part, qui limite la capacité des professionnels à porter de l’action collective et tend à mettre l’habitant en situation de seul « bénéficiaire » de services sociaux. Et d’autre part parce que l’image des centres sociaux s’est peu à peu réduite au seul public de ces services sociaux, comme si ces lieux étaient réservés aux personnes en grande difficulté sociale. Ainsi, et même si ce constat mériterait mille nuances, de nombreux habitants ont développé des stratégies d’évitement des centres sociaux, comme si y avoir recours était l’aveu, souvent public à l’échelle d’un quartier, que l’on n’avait « pas d’autre choix ». Avec le développement de nouvelles formes de pauvreté (les travailleurs pauvres, les jeunes sans soutien familial, les personnes âgées, les mères célibataires…), une grande partie des personnes qui pourraient utilement bénéficier des services des centres sociaux s’en trouve donc de facto exclues, soit par ignorance de la réalité de leurs missions, soit par refus de s’assimiler à un public perçu souvent comme celui de « l’assistance sociale ». Enfin, ce rétrécissement du champ d’action des centres sociaux, leur limitation de fait à certains publics (essentiellement celui des assistantes sociales du conseil général) concourre au morcellement et à la spécialisation des équipements publics : celui pour les personnes âgées, celui pour la petite enfance, celui pour les « pauvres » etc.

 

C’est ce constat qui a amené les nombreux participants à l’élaboration du plan d’actions du CCAS à proposer une nouvelle étape dans l’histoire de nos centres sociaux, fondée sur deux stratégies complémentaires : la mutualisation avec d’autres équipements et le développement de la participation des habitants.

 

A Chorier-Berriat comme à Bajatière, les centres sociaux sont de longue date co-gérés avec une association d’éducation populaire, à la satisfaction commune. Les associations adossées au service public sont dégagées de certaines charges de gestion tout en conservant leur pleine autonomie de projet. Pour le CCAS, l’action associative et l’implication d’habitants – administrateurs est un enrichissement évident, qui permet en sus d’attirer un public différent de celui des services sociaux et donc de proposer davantage d’actions collectives. Ayant démontré sa pertinence, ce modèle de mutualisation, respectueux de l’identité de chacun, fondé sur des valeurs et un projet partagés, doit être développé. C’est ainsi que nous avons lancé la mutualisation du centre social et de la maison des habitants aux Baladins et que nous réfléchissons à des rapprochements dans plusieurs quartiers, comme à l’Abbaye ou aux Eaux Claires. Lorsque la proximité géographique rejoint la cohérence de projet, ces mutualisations (qui ne portent pas d’objectif de « rationalisation » des moyens) semblent naturelles et sont à l’évidence porteuses d’un meilleur service pour les habitants.

Nous expérimentons aussi sur Mistral – Eaux Claires une autre forme de mutualisation, entre le centre social et une antenne mairie. Il s’agit là de renforcer l’offre de services publics sur un secteur et de croiser les publics de ces équipements afin de leur proposer davantage de services. Combien de familles qui utilisent les antennes municipales pour les inscriptions scolaires ignorent par exemple l’offre de vacances portée par les centres sociaux ? Combien pourraient bénéficier des espaces familles, des centres de planification ou des réseaux d’échanges réciproques de savoirs ? Là encore, nous voulons enrayer les logiques de cloisonnement et faire des centres sociaux des lieux ouverts et disponibles pour tous.

 

Parallèlement à cette stratégie de l’offre, essentielle mais qui repose d’abord sur la volonté des acteurs institutionnels et associatifs, nous développons une stratégie fondée sur la demande des habitants, en leur proposant un cadre nouveau d’implication : la création de comités des usagers des centres sociaux, afin que les habitants puissent exprimer leurs critiques, leurs attentes et proposer de nouvelles actions ou d’autre modes de mobilisation collective. Nous voulons reconnaître « l’expertise d’usage » des habitants, et au-delà de leur proposer un cadre d’expression et d’échange, nous engagerons à l’automne la création de fonds de soutien aux projets des habitants, afin qu’ils puissent eux-mêmes décider le financement d’actions collectives à l’échelle de leur quartier. C’est une façon de mettre les ressources des centres sociaux à disposition des habitants, et donc de développer ce que certains appellent le travail social « communautaire » (au sens de la communauté de vie, par de l’identité communautaire), « l’empowerment » ou la « capacitation citoyenne ». En clair, c’est l’implication des habitants qui fera le projet d’action sociale des centres sociaux, dans le respect des logiques de service public qui sont déjà mises en oeuvre.

 

Cette double stratégie constitue une évolution importante des centres sociaux, qui demande du temps, de la compréhension entre les acteurs pour faire cohabiter des cultures professionnelles et militantes différentes, et évidemment des moyens, car cette forme de travail social repose sur une présence humaine effective et disponible (ce qui explique par exemple la priorité que nous donnons à l’accueil dans les démarches de mutualisation). Elle vise à concilier quatre objectifs politiques portés par la municipalité et mis en œuvre par le CCAS :

- favoriser l’accès aux droits et aux services sociaux, mais aussi administratifs et socioculturels,

- adapter l’action sociale aux réalités des territoires pour la rendre plus efficace,

- promouvoir l’action collective à l’heure de l’individualisation des besoins et des réponses sociales,

- développer les liens sociaux, la fraternité dans la ville, la mixité entre les générations, les cultures, les catégories sociales.

 

Avec ce nouveau projet, les centres sociaux essaient de répondre aux enjeux sociaux auxquels renvoient ces objectifs politiques.

Il s’agit d’abord de ne pas accentuer le repli des individus sur ceux qui leur ressemblent par des équipements qui se spécialiseraient et aggraveraient de fait l’homogénéité sociale. Les centres sociaux doivent être des lieux où la rencontre de l’Autre, dans sa différence, est possible et même encouragée. Les peurs collectives (des jeunes, des immigrés, des pauvres…) sur lesquelles le gouvernement actuel appuie en permanence pour remettre en cause notre modèle social sont d’abord fondées sur la méconnaissance de l’Autre. Combattre ces peurs suppose d’abord de connaître et de reconnaître nos concitoyens dans leurs différences, et ensuite de parvenir à s’en enrichir dans des projets collectifs pour « vivre ensemble ». En mutualisant l’accueil d’équipements, en favorisant l’implication directe des habitants, nous cessons d’aggraver la pente actuelle par notre propre organisation.

Ensuite, l’ouverture des centres sociaux à de nouveaux publics devra permettre à la fois de toucher des personnes qui méconnaissent ou ne se sentent pas concernées par l’offre des services sociaux, donc d’accentuer les politiques de redistribution, et de porter des politiques publiques plus larges qui doivent bénéficier à tous, comme les paniers solidaires, le microcrédit, la médiation culturelle, l’accès à la santé, les aides à la mobilité…

Enfin, en créant des lieux de brassage entre les habitants, nous voulons favoriser la convivialité, le plaisir à être ensemble, et donc la dynamique de projets collectifs avec ce qu’elle suppose de créativité, d’imagination, d’espoir. Pourquoi ne pas imaginer que l’on puisse aller au centre social simplement pour le plaisir de boire un café, d’échanger sur l’actualité ou la vie de chacun, de s’informer sur le quartier ? Alors que tant de cafés qui jouaient ce rôle ont disparu, il est essentiel de proposer des espaces collectifs ouverts et bienveillants envers chacun, capables d’écouter un besoin social et d’y répondre, mais aussi d’accompagner une envie d’agir et d’être utile.

 

C’est cette envie, certes optimiste tant il est vrai que la réalité sociale actuelle est terriblement dure, qui nous a fait définir les futurs centres sociaux comme des « places de village ». Dans notre mythologie urbaine commune, la place du village, c’est la mairie, l’église et le bistrot, c’est le lieu du croisement inévitable entre habitants, de la rencontre permanente. Si notre église laïque, c’est la République sociale, si nous pouvons proposer des services publics et avoir un véritable espace de convivialité, alors les centres sociaux pourront tenter de faire vivre cette « place de village », au service de tous les habitants. C’est ce projet que traduira la future dénomination des centres sociaux en « Maisons des Habitants », à partir de l’automne prochain.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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