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Mercredi 20 janvier 2010 3 20 /01 /Jan /2010 22:24

creche036.jpgLes signes avant-coureurs ne manquaient pas… nous y sommes : la France s’apprête à inclure le secteur de la petite enfance dans le champ de la directive service de la commission européenne (ex fameuse directive « Bolkenstein »), qui organise la « libéralisation » du marché des services en Europe et donc la marchandisation définitive de nombreux pans de l’action sociale.

L’Europe servira encore de bouc-émissaire à certains, trop heureux par exemple d’y voir une justification a posteriori du calamiteux « non » à la constitution de 2005. Ce serait malhonnête puisque la décision de libéraliser résulte d’un choix strictement national : l’Allemagne, le Danemark et la Belgique ont fait le choix d’exclure du champ d’application de la directive l’ensemble des activités relevant du secteur social ; l’Autriche a écarté de son champ les activités requérant un financement public. Il s’agit donc d’un choix politique qui nous ramène précisément à la politique du gouvernement, et celle-ci, malgré sa discrétion, est d’une clarté effrayante : il s’agit simplement de substituer aux services publics et aux accueils collectifs des solutions individuelles (assistantes maternelles indépendantes) pour les plus riches et des simili-crèches au rabais pour les autres (en faible quantité).

Parmi les signes avant-coureurs que j’évoquais, citons les plus graves :
- les nouvelles orientations de la CNAF, qui privilégient le développement quantitatif de l’offre de garde tout en diminuant les financements aux accueils collectifs ;

- la promotion des jardins d’éveil, avec un encadrement très faible (1 adulte pour 12 enfants) et une perspective de mise en cause des grandes sections de crèche et surtout des petites sections de maternelle ;

- la possibilité ouverte de compter 50% de personnels non qualifiés dans les crèches (et bientôt de comptabiliser les CAP petite enfance dans le personnel qualifié, alors que la formation est courte - un an - et ne comporte aucun module sur la santé).

En clair, la logique financière a gagné : tout est mis en œuvre pour baisser le coût des places de crèches, sans tenir compte de la qualité et de l’intérêt des enfants, notamment les plus fragiles. Ce gouvernement revient des décennies en arrière, privilégiant la seule logique familiale (offrir une solution de garde aux familles déjà actives) et niant la dimension sociale (réduire les déterminismes sociaux dès la petite enfance, favoriser le retour à l’emploi des femmes) des politiques d’accueil de la petite enfance.

A Grenoble, nous sommes à rebours total des récentes orientations nationales : notre service public de la petite enfance est accessible en priorité aux enfants des familles vivant sous le seuil de pauvreté (près d’un tiers des enfants Grenoblois et la même proportion dans nos crèches) et il est porté par un personnel intégralement qualifié. Cette exigence de qualité permet non seulement de réaliser notre priorité sociale, qui serait ingérable dans des crèches au rabais, mais aussi de porter de véritables projets pédagogiques pour l’épanouissement de l’enfant, l’accompagnement des parents, voire la vie du quartier, le lien social, les actions intergénérationnelles. Ce n’est pas un hasard si les crèches sont en liens réguliers avec le réseau des bibliothèques, les musées, les salles de danse et de musique : nous considérons le petit enfant comme une personne et nous entendons lui proposer à la fois une socialisation et une approche sensible du monde, par le goût, la pratique artistique, le développement langagier et corporel. Cette ouverture au monde, particulièrement nécessaire aux enfants des familles précaires, seul un service public de qualité peut l’offrir. A Grenoble, il est le produit d’une histoire municipale forte et constante, partie prenante de notre identité commune et incompatible avec la logique de marchandisation.

Car ne nous y trompons pas, derrière les propos rassurants qui seront certainement tenus par le gouvernement, c’est une machine à broyer le service public qui sera lancée, aussi discrète dans son action que déterminée et certaine de son succès final. Concrètement, les collectivités devront justifier non seulement de leur mode de gestion, mais aussi des modalités de leur financement, car la « loyauté de la concurrence » devra s’appliquer. Certaines collectivités se saisiront de l’aubaine : par la mise en concurrence, elles feront baisser les prix, sans se soucier de la qualité. Celles qui « en font trop » pour le secteur public, comme Grenoble, verront de doctes juristes leur exposer les risques auxquels elles s’exposent, quand d’autres marchands du Temple viendront les menacer insidieusement de contentieux si la puissance publique devient un obstacle à la liberté d’entreprendre, voire au « libre choix éclairé » des parents… 

Au final, la situation créée permettra à toutes les collectivités, et d’abord à l’Etat, de justifier un désengagement et ce sera la fin des services publics locaux, à l’exemple des conséquences dramatiques de la libéralisation des services à la personne décidée par Jean-Louis Borloo, qui a non seulement mis sur la paille les acteurs publics et associatifs, mais transféré une partie des coûts sur les usagers, entraînant une nouvelle sélection par l’argent. Voilà le destin qui attend la petite enfance si rien n’est fait.

Il est enfin un scandale supplémentaire sur ce dossier, c’est le déni de démocratie qu’il représente. Le Parlement a-t-il été saisi de cette question ? Il a fallu une « niche parlementaire » des socialistes pour imposer un débat (ce jeudi, je crois). Le  Gouvernement a-t-il saisi pour avis les associations d’élus et les acteurs du secteur de la petite enfance ? Bien sûr que non. L’Association des Maires de France (AMF), l’Union Nationale des CCAS (UNCCAS) et l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux (l’UNIOPSS) ont écrit au gouvernement pour demander l’exclusion de la petite enfance du champ de la directive. De gauche ou de droite, il y a en effet un consensus dans les territoires pour refuser la marchandisation de la petite enfance. Le gouvernement n’a même pas pris la peine de répondre.

Comme je l’ai déjà beaucoup développé sur ce blog, je suis convaincu que la logique de prestation ou la marchandisation, qui peuvent parfois présenter un intérêt, sont mortifères pour l’action sociale globalement, et a fortiori pour la petite enfance. Le choix de préserver ou de laisser broyer ce service public géré par les collectivités locales est plus qu’un choix politique gouvernemental, c’est un choix de société.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Mardi 12 janvier 2010 2 12 /01 /Jan /2010 20:56

Dans le dispositif global de réponse à la grande précarité et au sans-abrisme, les accueils de jour occupent une place particulière. La plupart du temps en gestion associative, ce sont des lieux très ouverts, par nature, qui proposent non seulement une écoute, un accompagnement, de l’accès aux droits, de la convivialité, un temps de répit et de sécurité, mais aussi des petits déjeuners, des repas le midi et parfois le soir, une bagagerie, des douches, ou une pièce pour dormir ou se reposer… A Grenoble, il s’agit principalement de Point d’eau, du Fournil, de Accueil SDF, de Femmes SDF, du Secours catholique, avec chacun leur spécificité et leur public.

Ce qui caractérise ces lieux, c’est un bas seuil d’exigence en terme de comportements, c'est-à-dire un accueil d’une grande tolérance, inconditionnel, anonyme et gratuit. Evidemment, ce sont des lieux de grande humanité, absolument essentiels pour les plus fragiles : plus que des services, eux-mêmes importants, ce sont des lieux de dignité, où chacun est à égalité, professionnels, bénévoles et « convives », et donc des lieux de prise avec la société pour ceux qui en sont le plus exclus. Bien des démarches « d’aller vers » et d’accès aux droits sont possibles grâce à ces lieux, car leur identité associative les protège de la défiance en direction des institutions (parfois légitime) d’une grande partie de leur public.

Depuis quelques années, avec la durée de la crise sociale et du chômage massif, le public des accueils de jour a évolué : des jeunes en errance plus nombreux, des jeunes issus de « quartiers » de l’agglomération, des personnes âgées précarisées, des déboutés de la demande d’asile, mais aussi davantage de personnes en grande souffrance : sortants de prisons, malades psychiatriques, individus déboussolés et sans droit… D’une certaine manière, les accueils de jour sont les derniers lieux de solidarité pour ceux qui n’ont plus rien, qui se sont découragés ou ont découragé d’autres accompagnements, d’autres prises en charge. Ils assurent un dernier filet pour ceux dont les institutions ne savent plus prendre soin, et pour lesquels bien des associations restent démunies.

Avec la crise récente, cette tendance, qui préexistait, s’est accélérée, et la violence de la rue a été de plus en plus présente dans les accueils de jour. Ces derniers ont vu non seulement leur public augmenter, mais aussi sa souffrance et donc sa violence réelle ou potentielle. C’est ainsi que les incidents se sont multipliés, avec des gravités variables, et que le climat a changé : comment préserver le rôle des accueils de jour si leur atmosphère se confond de plus en plus avec celle de la rue ? Si la violence est la même ? Il est évident que nombre de bénéficiaires ou de convives de ces lieux ne les fréquenteront plus si cette tendance se poursuit, et que des stratégies d’évitement sont déjà à l’œuvre chez certains, qui sont autant de personnes pour lesquelles le risque de perdre le contact est très grand.

Il est une autre conséquence très grave de cette évolution, qui concerne les professionnels et les bénévoles. Déjà peu nombreux, les professionnels font face à des situations qu’ils ont de plus en plus de mal à maîtriser, avec des prises de risques, y compris physiques, pour eux-mêmes qui sont inacceptables, sans parler de la perte du sens de leurs missions lorsque ces dernières se résument à gérer la sécurité du lieu. Pour les bénévoles, c’est pareil en pire : comment accepter d’exposer des retraités pleins de bonnes volontés à des individus dangereux souvent ni soignés ni suivis ? Comment leur demander de poursuivre leur engagement associatif si ce dernier doit les mettre en danger ? Le risque est grand de voir simplement disparaître cette forme indispensable d’accueil, parce notre société aura laissé, de manière irresponsable, ces lieux prendre en charge ceux dont plus personne ne veut (pour forcer un peu le trait), avec des conséquences inacceptables pour les personnes.

Depuis 18 mois, nous avons situé notre réponse à deux niveaux : celui du partenariat et celui du financement.

Ces lieux ne peuvent exister sans un partenariat exemplaire entre eux, mais aussi avec les autre associations et institutions oeuvrant dans le champ de la grande précarité. Par exemple, la présence régulière d’éducateurs d’autres structures, les liens avec des médecins, des infirmiers, des policiers, des magistrats, des assistantes sociales etc. permettent de proposer des réponses globales aux personnes et d’assurer leur suivi en fonction de leurs besoins sociaux réels. C’est aussi une réassurance pour les professionnels et les bénévoles des accueils de jour. Evidemment, la fragilité grave de l’ensemble des acteurs de l’action sociale a des conséquences sur ces partenariats : les pénuries de personnels rendent plus difficiles les présences régulières, quand ce n’est pas l’orientation de tel ou tel acteur qui se détourne de ce public si difficile… Le délitement induit du partenariat entraîne de facto celui du lieu d’accueil, et c’est le rôle du politique que de le prévenir.

Pour donner un exemple concret, la crise très grave de la psychiatrie publique et localement du CHS de Saint Egrève a eu des impacts très négatifs ces derniers mois sur l’ensemble des acteurs : le service « PPP » (pôle précarité psychiatrie, créé par la gauche en 1998) ayant dû réduire son activité, l’accès aux soins psychiatriques a été rendu encore plus difficile pour ce public qui est pourtant en très grande souffrance. Dans l’attente que la psychiatrie publique puisse de nouveau être un partenaire à part entière (et les responsables locaux y travaillent efficacement), nous avons proposé à l’Etat de financer des permanences de psychiatres libéraux dans les lieux d’urgence et les accueils de jour, coordonnées par le CCAS, ce qui est fait depuis près d’un an à la satisfaction de tous, même si ce n’est pas forcément suffisant. J’ai bon espoir que nous puissions proposer davantage de solutions avec le CHS dans les prochains mois, d’autant que les moyens des permanences d’accès aux soins (PASS) ont vu leurs moyens augmenter, après un long lobbying, tant au CHU (PASS somatique) qu’au CHS (PASS psychiatrique, qui sera créée).

L’autre réponse doit être financière, car les associations ne feront pas face à l’accroissement en volume comme en « dureté » de la demande sociale sans moyens supplémentaires, c'est-à-dire sans davantage de professionnels. Nous y travaillons avec l’Etat et le conseil général, d’une manière pour le moment trop lente, même si le CCAS a pris sur lui d’avancer seul sur certains besoins, par exemple en mettant une directrice à disposition du Fournil. En l’espèce, cette initiative a tourné court puisque la personne et l’association ne se sont pas entendus au bout de quelques mois, et que nous devons imaginer d’autre solutions de gouvernance pour le Fournil… qui a justement décidé de fermer suite à une rixe lors des fêtes de Noël, le personnel ayant très légitimement fait valoir son droit de retrait… et qui rouvrira prochainement, je l’espère, grâce à une forte mobilisation collective, notamment du CCAS.

Au final, il est évident que nous devons avoir un positionnement politique sur la question des accueils de jour : soit nous considérons que leurs missions sont devenues impossibles du fait de la crise sociale, en tout cas pour les plus importants, et nous nous résignons à ce que des personnes en grande souffrance n’aient plus de lieux de convivialité et de prise en charge ; soit nous acceptons de mettre des moyens pour leur permettre d’exercer leurs missions. Rester au milieu du gué, c’est se condamner à l’irresponsabilité, accepter la mise en danger de professionnels et de bénévoles militants et exemplaires, renoncer à aider les plus en souffrance de nos concitoyens.

A nous de faire bouger les lignes en 2010.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Samedi 9 janvier 2010 6 09 /01 /Jan /2010 20:13

J’ai déjà eu l’occasion, sur ce blog, de tenter d’analyser les dérives du travail social liées aux politiques nationales. Dans le secteur gérontologique, j’ai évoqué au sujet des Delphinelles la logique de gestion purement financière des établissements pour personnes âgées dépendantes, qui prend le pas sur les missions et les objectifs même de ces lieux de vie : prendre soin des personnes et accompagner, soulager, leur dépendance dans la dignité et l’attention.

meme-blog.JPGAujourd’hui, le manque de moyens et la logique financière atteignent un seuil insupportable, que les projets du gouvernement pour 2010 ne manqueront pas d’aggraver, avec de graves conséquences humaines. Par exemple, l’Etat a récemment décidé d’intégrer le coût des médicaments aux dotations de soins qu’il attribue aux établissements. Concrètement, cela signifie d’une part que les résidents ne sont plus des assurés sociaux comme les autres puisque ce n’est plus l’assurance-maladie qui rembourse leurs médicaments en fonction de leur consommation réelle (quand elle rembourse…), et d’autre part, plus grave encore, que les responsables d’établissements devront « tenir » leur budget de médicaments, et donc sélectionner les résidents en fonction de leur « coût médicaments », réel ou potentiel. Ainsi, les personnes âgées souffrant de polypathologies ou de maladies dont le traitement est particulièrement onéreux se verront refuser des admissions en EHPAD, au nom de cette seule logique financière.

Au plan local, notre première réponse est de maintenir dans les établissements gérés par le CCAS le niveau de personnel qui nous semble nécessaire (mais pas toujours suffisant…), et donc d’accepter des déficits puisque les tutelles (Etat et conseil général) ne couvrent pas ces moyens avec leurs dotations. Cela représente un effort considérable de plus de 2 millions d’euros en 2009, et une charge financière que nous ne pourrons supporter longtemps (je reviendrais prochainement de manière complète sur la situation budgétaire du CCAS).

L’autre effort que nous avons décidé concerne la formation des agents, qui souffrent eux aussi grandement de la situation actuelle, avec des conséquences évidentes pour les personnes âgées : rythmes trop importants, fortes rotations des équipes, stress, perte du sens des missions, découragement… Dans un secteur de l’action sociale que les agents choisissent rarement par hasard, tant il exige des qualités de cœur au-delà des compétences professionnelles, le risque est grand d’aggraver encore la pénurie d’agents constatées par tous les acteurs, y compris hospitaliers. La crise de la démographie médicale, qui touche particulièrement les infirmières et les aides soignantes, ne se règlera pas sans une volonté politique claire de mettre des moyens pour relever le « défi de la dépendance », comme le professent les ministres successifs tout en faisant l’inverse depuis 2002.  

humanitudeC’est pour répondre à la situation des agents, et donc pour améliorer l’accompagnement des personnes âgées, que nous avons expérimenté à l’EHPAD Narvick la méthode dite de « l’humanitude » (http://www.igm-formation.net). Ce terme bizarre ne nous vient pas de la Grande muraille de Chine, mais d’une forme de philosophie de l’action sociale qui s’est beaucoup développée au Canada et dans de nombreux pays européens, fondée sur la recherche de la relation humaine… dans sa complétude (je ne résiste pas ;-)). Au départ, les promoteurs de cette méthodologie (MM. Gineste et Marescotti) sont partis d’un constat : à force d’être dans le « faire », dans la réalisation d’actes techniques parfois complexes, les personnels de maisons de retraite, souvent sans s’en rendre compte, « déshumanisent » leurs relations aux personnes âgées. Il est évident que le contexte français décrit plus haut aggrave cette tendance. Concrètement, cela signifie que la personne âgée très dépendante, présentant des démence de type Alzheimer, ne croise plus directement le regard des soignants, n’entend plus de paroles humanisantes, ne perçoit plus d’autres contacts physiques que contraignants. A titre d’exemple, le temps de regard partagé « de pupille à pupille » est estimé à 2 secondes par jour… On comprend dans ces conditions que ces personnes âgées déjà très fragiles, souvent mutiques et ayant perdu la perception du réel, se retirent définitivement du monde… et de leur humanité. Ce qui nous fait humain, c’est la relation aux Autres, leurs regards, leurs paroles, leurs contacts. C’est l’Autre qui nous confère notre humanité. C’est cette absence de l’Autre qui fait que des êtres humains, placés dans une situation déjà extrême par la maladie, se retirent de leur propre humanité. Que ce constat est cruel et accablant.

 Pour y répondre, Gineste et Marescotti ont élaboré une méthodologie fondée sur le regard, la parole et le contact qui rétablit la douceur, la tendresse, l’attention bienveillante dans l’acte médical ou d’aide à la vie. Pour prendre l’exemple de la toilette, souvent particulièrement délicate pour les personnes âgées démentes qui refusent, résistent, se plaignent, agressent parfois, incapables qu’elles sont de comprendre pourquoi une inconnue vient les déshabiller et les laver, dans une intimité non désirée et donc insupportable, cette méthode permet de nouer rapidement un lien physique de confiance et d’humanité bienveillante, et donc de faire tomber les difficultés que je viens d’évoquer. Tout le monde y gagne : la personne âgée d’abord, qui ne subit plus une contrainte et est pleinement respectée dans sa dignité, l’agent qui effectue plus facilement son acte, et même l’établissement car derrière cet apaisement, il y a une meilleure efficacité, moins de stress, plus de plaisir et de convivialité au travail.

Cette méthodologie a été évaluée de manière scientifique sur 111 femmes présentant une démence de type Alzheimer. Les résultats sont édifiants : 83% des soins habituellement difficiles sont améliorés de manière importante. A Grenoble, le personnel de l’EHPAD Narvick a constaté cette réelle amélioration à la suite de la formation, qui s’est déroulée sur leur lieu de travail, en accompagnement de leurs gestes quotidiens. Au-delà de l’acquisition individuelle de compétence, cette formation a aussi été l’occasion d’un travail et d’une réflexion d’équipe sur leurs pratiques professionnelles et permis d’engager une dynamique nouvelle au service des personnes âgées.

Au regard des résultats de cette première formation originale, dont la réputation et le sérieux sont établis au plan international, nous avons décidé d’engager la formation de l’ensemble des professionnels du CCAS intervenant auprès des personnes âgées dépendantes, en établissements comme au domicile. Plus de 300 professionnels seront ainsi formés sur les 3 prochaines années, ce qui représente plus de 1600 personnes âgées concernées !

 Face aux violences et aux souffrances humaines engendrées par la crise actuelle de l’action sociale et les attaques dont elle est l’objet de la part du gouvernement, il est donc possible de résister et de proposer des politiques publiques, au plan local, qui préservent la dimension humaine de notre action. Espérons que ces efforts pourrons tenir face à ce qui s’annonce…

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Mardi 22 décembre 2009 2 22 /12 /Déc /2009 23:24

Il est des moments, dans la fonction d'élu, qui constituent de véritables privilèges.

 

C'est le cas des remises de médailles du travail aux agents du service public. En tant que vice-président du CCAS, j'ai eu la chance de vivre un tel moment le 10 décembre, pour la deuxième fois, dans une atmosphère de convivialité et de sympathie qui m'a beaucoup touché.

Inutile de dire combien on se sent petit et humble, à peine en responsabilité depuis 18 mois, de féliciter pour l'ensemble de leur carrière des agents présents dans l'institution depuis 20, 30 voire 35 années. On peut dire qu'ils n'en sont pas à leur premier élu ! Ce qui me frappe, c'est bien sûr la longévité de ces carrières, signe d'un attachement indéfectible au CCAS et aux missions du service public de l'action sociale, mais c'est aussi, et peut-être surtout, les évolutions de ces carrières, souvent importantes, qui démontrent combien la fonction publique territoriale peut être un formidable vecteur de promotion sociale et d'épanouissement professionnel. Que de compétences acquises au sein du CCAS, de changements de carrières, de diversité dans les responsabilités ! C'est évidemment une chance pour les personnes, mais c'en est aussi une pour l'institution, capable de conserver, de qualifier et de promouvoir des agents publics engagés dans leurs missions. Une grande part de la beauté du service public réside dans cet intérêt réciproque et implicite, noué sur des valeurs et un engagement communs. Nous devons être fiers de la qualité de la politique du personnel du CCAS de Grenoble depuis de nombreuses années, qui engage beaucoup de moyens et de dévouements des agents chargés des ressources humaines.

Avec la politique gouvernementale actuelle, qui attaque aussi bien le service public que l'action sociale, cette qualité est en danger. Quand un établissement public comme le CCAS, pris dans la tenaille de l'augmentation des besoins sociaux et de la baisse des financements, se trouve en grave déficit, comme c'est le cas, la tentation peut-être grande de diminuer l'effort en direction des agents pour réaliser des économies. C'est un mauvais calcul et je considère qu'il faut au contraire maintenir, voire développer, notre effort. C'est en effet le lien entre les agents et l'institution qui est à la base de la qualité du service public, donc de l'efficacité de l'action sociale.

Concrètement, cela signifie que nous avons acté, au conseil d'administration du CCAS, des orientations simples, qui visent à "sanctuariser", en période de rigueur, le budget du personnel.

Ainsi, les budgets consacrés à la promotion, au reclassement, à la formation, au fonctionnement des instances paritaires sont intégralement maintenus, voire augmentés.

Ainsi, dans cette période de doute sur le sens des missions de l'action sociale, j'ai tenu à ce que nous offrions davantage de formations qualifiantes et valorisantes aux agents du CCAS : dans la petite enfance, avec le développement du programme "Parler Bambin", auquel l'ensemble des agents sera formé, ou dans l'action gérontologique, avec une formation sur la "bientraitance" pour les agents des EHPAD sur laquelle je reviendrais tant elle est passionnante.

Ainsi, nous poursuivons les efforts engagés dans la prévention des risques professionnels, l'accompagnement social des agents, l'écoute et le conseil sur leur pratique professionnelle.

C'est une banalité de le dire, mais c'est une conviction essentielle : les orientations politiques ne sont riens sans agents mobilisés pour les mettre en œuvre. Mobilisés, cela ne veut pas dire contraints, dociles ou complices. Cela signifie que les agents publics, avec leur éthique, leur valeur et leur engagement, doivent au minimum être informés et si possible adhérer aux orientations de leur institution, dans un échange loyal, chacun dans son rôle, avec l'exécutif politique. C'est cet échange que j'ai recherché en permanence depuis mon arrivée à la tête du CCAS. De fait, et c'est une première dans l'institution, j'ai instauré des assemblées générales du personnel (6 réunions chaque année) qui m'ont permis de présenter en 2008 les orientations politiques du nouveau conseil d'administration et en 2009 le plan d'actions élaboré avec nos partenaires, avec un débat riche, libre, parfois passionné, pendant près de 2 heures à chaque réunion. Ces échanges directs ont été essentiels pour ma compréhension de la réalité vécue par les agents du CCAS, et je pense que les agents qui y ont participé (plus de 1000 chaque année) ont eu l'opportunité d'une discussion libre avec "leur" élu, sans mise en scène ni langue de bois.

Par ailleurs, j'ai instauré une présentation ouverte à tous les agents du budget du CCAS, qui permet là encore un échange direct et toutes les interpellations utiles sur la vie de notre institution. Enfin, j'ai multiplié les participations aux réunions d'équipe entre professionnels, parfois dans leur rythme normal, parfois lorsqu'une situation de tension se présentait, de façon à mieux écouter et comprendre le travail des agents, qu'ils soient au siège du CCAS ou dans les équipements sur le terrain. Je considère que c'est aussi de mon rôle d'élu que d'être un vecteur de l'analyse et des aspirations des agents de l'institution, pour éviter de devenir un élu "désincarné", coupé de la réalité vécue par les professionnels. Là encore, toutes ces rencontres sont de beaux moments d'écoute et d'humilité pour moi, qui me permettent de mesurer la responsabilité dont je ne suis que le dépositaire du moment, quand les agents en sont les garants au long cours.

 

Refuser les logiques d'injonction ou d'autorité, chercher à comprendre en écoutant, représenter et prendre en compte dans la décision politique les compétences et l'expérience des professionnels, tels sont à mon sens les seules voies pour que les orientations politiques puissent se transformer en actions sociales efficaces. Puisque nous sommes en fin d'année, je forme le vœu que la casse sociale à l'œuvre dans notre pays préserve l'engagement des agents du service public… en tout cas je me battrais en ce sens, avec ma modeste responsabilité !

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Samedi 12 décembre 2009 6 12 /12 /Déc /2009 18:58

L’association Miléna organisait le 23 novembre dernier un colloque sur les mariages forcés, principalement à destination des professionnels de l’action sociale, venus nombreux.

 

Cette initiative remarquable visait d’abord à appréhender la réalité de ce phénomène. En 2003, le Haut conseil à l’intégration avançait le chiffre de 70 000 mariages forcés par an, chiffre contesté par de nombreuses associations. A Grenoble, sans pouvoir donner de chiffre, c’est en tout cas une réalité souvent observée par les travailleurs sociaux, notamment ceux du centre d’accueil municipal, qui gère l’hébergement d’urgence.

Si le conseil de l’Europe, en 2005, rappelait que les mariages forcés sont « une atteinte aux droits fondamentaux de la personne humaine », force est de reconnaître qu’ils recouvrent des réalités particulièrement complexes qui mettent en jeu plusieurs niveaux d’analyses  : sociologiques, culturels, sociaux, politiques.

 

Intervenant sur ces deux derniers aspects, j’ai convenu de la faiblesse des réponses politiques locales, tout en dénonçant les instrumentalisations sur l’identité nationale et leurs risques, y compris sur ce sujet.

Aujourd’hui, même si la violence entre époux et le viol conjugal sont pleinement réprimés par le droit pénal, il est clair que les moyens politiques, au plan local, de s’opposer à un mariage forcé restent limités : au titre de sa compétence d’officier d’Etat civil, le maire ou son adjoint peut signaler au Procureur une suspicion… mais l’arsenal législatif dans ce cas est davantage prévu pour combattre les mariages blancs (en attendant les « mariages gris » du consternant Eric Besson) plutôt que les mariages forcés. Sur ce point, la position de la municipalité grenobloise est claire : notre mobilisation ne doit porter que sur les mariages forcés.

Bien plus grave que cette impuissance locale, le climat actuel sur l’identité nationale peut être lourd de conséquences, tant il est vrai que la question des mariages forcés interroge nos politiques à l’égard des cultures d’origine étrangère. L’atmosphère de repli sur soi, la défense d’une identité française passéiste voire maurassienne, le retour larvé d’une logique assimilationniste, la récente instrumentalisation de la polémique sur les minarets… tout concourt actuellement à refermer les identités culturelles sur elles-mêmes et à empêcher le dialogue. Quand l’Etat, au plan national, montre autant d’incapacité à comprendre et à accepter la différence culturelle, il encourage de fait le communautarisme et les pratiques identitaires, notamment dans le cercle familial, le maintien des traditions… comme l’excision ou le mariage forcé. La réponse politique au mariage forcé passe nécessairement par un autre rapport à la diversité culturelle, par l’acceptation du caractère cosmopolite de notre société française, par la recherche de l’ouverture et du métissage des cultures, plutôt que la stigmatisation à l’œuvre en ce moment. Il ne serait jamais assez dit combien les manipulations politiciennes du thème de l’identité sont à la fois dangereuses politiquement, cela a été beaucoup débattu, mais aussi graves socialement. Le message reçu par de nombreuses jeunes filles est un message de rejet et peut conduire à des résignations ou à des soumissions, faute d’espoir d’être comprises, entendues ou simplement respectées. Notre société doit leur tendre la main, pas les mettre à l’index.

 

Au plan social, nous devons aller plus loin que ce qui est fait actuellement pour combattre les mariages forcés, pour la simple raison que nous agissons souvent trop tard : c’est souvent lorsque l’épouse contrainte aura atteint ses propres limites que les services sociaux interviendront, efficacement au demeurant. Sans réduire cet effort auprès des femmes victimes et en souffrance, nous devons développer une politique de prévention vigoureuse :

- en investissant dans l’information collective, dès l’école (projet de développement affectif porté par le CCAS) et davantage encore au collège et au lycée. Ce travail peut être mené en lien avec celui de la planification, dont les moyens sont encore très insuffisants sur Grenoble (j’y reviendrais).

- en développant les espaces de parole avec les parents, notamment les mères. C’est l’esprit de notre déploiement d’espaces « famille » dans les centres sociaux, qui doivent s’enrichir d’apports de professionnels du champ psychosocial : il s’agit non seulement de mériter la confiance de ces femmes souvent craintives vis-à-vis des services sociaux, mais aussi de les aider à déconstruire certaines représentations, à accepter des réalités psychologiques (comme la dépression, niée dans certaines cultures), à remettre en cause des acquis culturels qui ne peuvent être transmis en l’état. Ce travail exige beaucoup d’humilité et de respect vis-à-vis de ces mères.

- en visant, plus largement, à recréer une logique de confiance dans le travail social. La peur des services sociaux doit être bannie. Les professionnels doivent avoir les moyens d’appréhender dans sa globalité la réalité sociale d’un individu, et ne pas viser à la faire entrer dans une « case » de traitement social. C’est le sens du nouveau projet des centres sociaux, dont nous voulons faire des lieux de vie (des « places de village ») avec les « maison des habitants ». C’est notre engagement dans le travail avec les associations, si nécessaires dans le contact avec celles et ceux qui ont perdu confiance dans l’action publique. C’est plus largement une volonté de promouvoir un service social ouvert et disponible, qui aide sans juger, qui reconnaisse l’individu dans sa complexité.

 

Vaste chantier… mais directement relié à la complexité du phénomène que nous voulons combattre. Les mariages forcés ne cesseront pas sous l’effet d’une injonction politique, ou d’une seule mobilisation sociale. Les combattre suppose une confiance réelle entre des acteurs politiques, sociaux et citoyens. C’est le sens d’une charte initiée par de nombreuses associations et dont le CCAS de Grenoble sera très prochainement signataire.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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