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Mardi 22 mars 2011 2 22 /03 /Mars /2011 14:34

Depuis près d’une décennie, dans la foulée d’une recherche – action menée par la sociologue Marie-Claire Vanneuville, l’association « femmes sdf » s’attache à comprendre, à faire comprendre et à aider les femmes en errance.

Chacun sait combien la rue est destructrice. Par la perte du repère social fondamental qu’est le domicile, par la fragilisation de tous les aspects de sa vie, l’individu en situation d’exclusion se perd progressivement aux autres et à lui-même. Dans notre société d’exclusion grandissante, qui développe de plus en plus la culpabilisation, voire la pénalisation, de la pauvreté, qui tend à placer l’individu face a sa responsabilité personnelle plutôt que de considérer la pauvreté comme une responsabilité collective (voir ce post), les comportements de non recours aux services et aux aides sociales, d’auto-exclusion de la société, de repli sur soi ou sur un petit groupe se multiplient, avec des conséquences sociales dramatiques.

Derrière cette misère qui se cache de plus en plus se trouvent en effet non seulement des situations de souffrance individuelle ignorées mais aussi des pratiques à risque pour soi-même et les autres, de l’exploitation l’Homme (souvent la femme) par l’Homme, de la violence liée au désespoir, des stratégies de survie au mépris de la loi et du respect d’autrui. Ces situations inacceptables se développent, à Grenoble comme ailleurs, sur le terreau d’une exclusion massive et d’une idéologie de jungle sociale qui transparaît chaque jour davantage dans la politique menée par le gouvernement.

Les Femmes, bien sûr, subissent avec encore davantage de violence ces évolutions. Mais parce que leur errance est plus cachée, par nécessité de sécurité, parce que le monde de la rue est d’abord un monde masculin, ce particularisme de l’errance au féminin est largement ignoré, comme s’il était tabou.

C’est tout le mérite de Marie-Claire Vanneuville et de l’équipe de « femmes sdf » que de rendre visible et compréhensible cette réalité. Par un travail extraordinaire d’humilité et de patience, dans la rue, les foyers, et, surtout, à l’accueil de jour, « le local des femmes », ouvert depuis 2004, véritable cocon de douceur, de compréhension, de sécurité, de répit, elles ont permis l’expression du vécu de ces femmes. Il faut savoir prendre le temps de l’écoute, respecter et comprendre les silences, savoir finir une phrase laissée en suspend, interpréter certains mots pour révéler tout leur sens. Il faut surtout beaucoup d’attention à la dignité de l’Autre et une forme d’amour pour ces femmes marquées par l’épreuve pour mériter leur confiance, lever les inhibitions et recueillir ces témoignages bouleversants : ils évoquent la honte de l’exclusion, la perte de l’estime de soi, la négation progressive du corps puis le renoncement à l’identité sexuelle, la peur face à la violence, la volonté d’être invisible dans l’espace public… Une forme de déshumanisation progressive liée à une souffrance individuelle immense, mais aussi à une absence de regard sur soi, tant de la part d’individus que d’une société qui les rejette. Pour avoir travaillé sur l’importance de l’absence de regard dans la « déshumanisation » de certaines personnes âgées dépendantes (dans le cadre de la démarche dite « humanitude », voir ce post), je mesure combien le rôle du regard individuel comme collectif est essentiel : le regard de l’autre nous restitue notre « moi » en tant qu’être humain, celui de la société nous confère ce « moi » social qui est indispensable à la dignité de toute personne. C’est dire l’importance de la tâche des professionnels et des bénévoles de l’association « femmes sdf », qui apportent ce regard individuel dans les relations qu’elles nouent avec les femmes en errance, et qui militent pour que la société leur offre un autre regard que le déni culpabilisant qui prévaut aujourd’hui.

C’est cette action globale, qui passe par un travail quotidien, mais aussi la réalisation d’un film de témoignages « Malaimance, histoires de femmes en errance », d’une pièce de théâtre remarquable « L’errance est immobile », co-créée avec la compagnie « l’envol », et d’un livre de photos et de témoignages « C’est quand demain ? », qui ont été présentés et mis au débat public aujourd’hui, à l’occasion d’une journée de rencontres initiée par l’association au théâtre Prémol et à laquelle j’ai participé.

Au-delà de l’enjeu essentiel de rendre visible cette réalité sociale des femmes en errance, je souhaite que cette journée se traduise par une mobilisation nouvelle, associative comme institutionnelle, autour de l’enjeu de la création d’une structure d’hébergement adaptée aux réalités de vie de ces femmes. En plein accord avec le collectif des associations de bénévoles et les collectivités territoriales, « femmes sdf » élabore un projet depuis plusieurs mois en ce sens, dont je suivrai la bonne mise en œuvre pour le compte de la ville de la Métro.

Preuve s’il en était besoin, dans le contexte sombre qui est celui de l’action sociale actuelle, que l’action exemplaire de professionnels et de militants, comprise et appuyée par les pouvoirs publics, peut permettre de trouver des solutions aux difficultés sociales les plus lourdes, pour peu que ces bonnes volontés se rejoignent dans un travail collectif. Un peu de bleu dans le ciel grâce à « femmes sdf »…

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Lundi 31 janvier 2011 1 31 /01 /Jan /2011 20:56

Le constat est aussi simple que sombre : entre une crise sociale qui continue de se durcir et des politiques nationales qui réduisent les moyens de la solidarité, l’année 2011 s’annonce particulièrement mal pour les acteurs du champ social.

Au plan national, et les évènements de l’été l’ont dramatiquement démontré, la réponse aux inégalités sociales passe de plus en plus par l’ordre public, dans une spirale provocation – répression qui ne fait qu’accroître la désespérance, la colère, et la violence. L’accueil collectif pour la petite enfance est ignoré, l’école publique fragilisée par les suppressions de postes, les collèges et les lycées aggravent de plus en plus les déterminismes sociaux, la politique familiale s’essouffle et laisse prospérer un discours qui culpabilise les parents « démissionnaires », autorisant le lien inacceptable entre politique de soutien à la parentalité et prévention de la délinquance, la politique du logement n’est presque plus financée par la solidarité nationale, les capacités d’hébergement restent largement insuffisantes, notamment pour les demandeurs d’asile, la réforme de la dépendance aggravera les inégalités face à ce risque… sans parler d’un air du temps nauséabond, avec une extrême droite prétendument « laïque et sociale » surfant sur les digues abattues de la droite républicaine, qui a abdiqué beaucoup de ses valeurs en légitimant le fantasme du lien entre immigration et insécurité et en flattant les pulsions les plus primaires d’une partie de l’électorat dans la mise en scène éhontée du tout répressif et de la stigmatisation tour à tour des jeunes, des Roms, des immigrés…

Au plan local, les contraintes financières qui pèsent sur les collectivités limitent gravement leurs marges de manœuvre et leurs capacités à répondre à l’augmentation des besoins sociaux. Si la Métro porte un programme local de l’habitat très volontariste (voir ce post) et de nouvelles ambitions pour la politique de la ville (au moment où l’Etat s’en désengage massivement), si le Conseil général fait face aux augmentations massives d’allocataires du RSA et de l’APA, nombre de projets ou d’actions de proximité sont aujourd’hui limitées, à tel point que de plus en plus d’acteurs « s’autocensurent » dans leurs ambitions, faute d’espoir de les voir un jour financées.

Face à cela, les acteurs locaux de l’action sociale, professionnels, militants et bénévoles associatifs, ressentent souvent un isolement croissant, une fatigue grandissante, avec l’impression parfois d’écoper le Titanic à la petite cuiller. Ces sentiments se doublent parfois d’une forme de fierté face au travail accompli, d’une gratitude entre bénévoles, professionnels et militants devant le constat de tout le travail réalisé, au prix d’efforts redoublés… mais pour combien de temps encore ?

Au moment où le pessimisme ambiant ressassé par les médias semble avoir gagné les militants les plus dévoués de la solidarité, et ils sont nombreux sur Grenoble, je voudrais dresser ici quelques motifs d’espoir pour l’année à venir : certaines graines semées il y a quelques années commencent à germer et la mise en œuvre du plan d’actions du CCAS, porté par de nombreux acteurs du champ social, se traduit par de nombreuses réalisations.

Le premier enjeu concernait les politiques de redistribution. Nous avons doublé les moyens de l’aide sociale facultative (environ 700 000 € aujourd’hui dont les 2/3 pour de l’aide alimentaire), mis en place et élargi l’allocation municipale d’habitation pour les locataires pauvres du parc privé, créé une allocation de maintien en foyer de jeunes travailleurs pour les jeunes en insertion avec l’UMIJ, dépassé le seuil des 100 bénéficiaires du microcrédit personnel. En 2011 l’action sur le microcrédit sera élargie grâce à un partenariat avec la Banque postale, nous mettrons en place une plateforme d’accompagnement budgétaire pour conseiller les ménages en difficulté et expérimenterons un soutien spécifique aux jeunes de moins de 25 ans sous forme de « fond coup de pouce » pour solvabiliser les périodes de fragilités liées à l’arrivée d’un enfant ou au premier emménagement.

Dans le même esprit d’agir pour la redistribution, nous avons priorisé toutes les politiques d’accès aux droits et aux services sociaux, qui passent notamment par l’ouverture à de nouveaux publics des centres sociaux, transformés en des « Maisons des habitants » permettant l’implication citoyenne et l’accompagnement de nouvelles formes de pauvreté ou de fragilité sociale (voir ce post). C’est ainsi que des actions existantes ont été développées, comme les réseaux d’échanges réciproques de savoir ou les actions sociolinguistiques, et que de nouvelles initiatives ont démarré ou seront lancées en 2011 : paniers solidaires, plateforme mobilité et auto-école sociale, épicerie solidaire itinérante, outil d’accès à la culture pour tous, fonds de participation des habitants, comités de usagers, mise en place expérimentale d’un baromètre participatif d’accès aux droits sur le secteur 6 avec Odénore. Le nouveau projet des centres sociaux se traduira aussi en 2011 par des rapprochements avec l’antenne mairie, comme sur le secteur 4, ou avec l’éducation populaire, sur Prémol, Teisseire,  l’Abbaye ou les Eaux Claires. Sur la Villeneuve, à l’Arlequin, le nouveau projet du Patio avec un accueil commun au centre social et à l’antenne mairie concrétisera, avec la mise en place d’un café associatif, l’installation d’une véritable plateforme d’accès aux droits et aux services que nous voulons porter avec les services sociaux du conseil général. Enfin, le nouveau projet des centres sociaux est maintenant soutenu par plus de 20 jeunes volontaires engagés dans le cadre du service civique, qui apportent leur enthousiasme, leur créativité, leur envie d’agir.

Dans le domaine de la petite enfance, cette année 2011 verra l’arrivée de deux nouveaux équipements, la crèche dite T2A à proximité de Berriat, d’une capacité de près de 80 places, et une crèche associative chemin de Beauregard à proximité du nouveau quartier de Bonne, pour une quinzaine de places. Dans le même temps, nous lancerons – enfin – la réhabilitation de la crèche Vieux Temple et poursuivrons le développement de notre priorité sociale dans l’accès aux crèches accompagné du déploiement du programme Parler Bambin.

Pour les personnes âgées, l’année 2011 verra l’aboutissement de la démarche participative d’élaboration du nouveau projet des logements-foyers, l’ouverture de l’EHPAD du Bois d’Artas, de l’espace « convivi’âge », et d’une petite unité de vie pour personnes dépendantes sur l’Abbaye. Les actions d’animation gérontologique, désormais pilotées à partir des besoins des quartiers, seront renforcées et mieux coordonnées pour lutter contre l’isolement. En outre, nous espérons l’aboutissement de projets partenariaux avec les associations, le secteur médical et le conseil général, comme la création d’un service partagé pour l’aide et les soins à domicile (spassad), la mise en place d’une filière de géronto-psychiatrie ou la mise en place d’une plateforme unifiée d’accès aux services de maintien à domicile avec les téléalarmes et le réseau vivial-ESP38. Enfin, j’ai bon espoir que la mobilisation collective pour rétablir une tarification spécifique dans les transports en commun pour les personnes âgées afin de lutter contre l’isolement connaisse dans les semaines qui viennent une issue positive, à la suite des travaux de la commission d’évaluation de la tarification solidaire du SMTC dans laquelle je me suis beaucoup investi.

Enfin, dans le domaine de l’hébergement qui connaît actuellement de très fortes tensions, cette année sera d’abord celle de l’ouverture du nouveau centre d’accueil à vocation intercommunal, d’une capacité de 70 places au lieu des 55 actuelles, dans un équipement qui accueillera aussi les nouveaux locaux du CHRS Henri Tarze. Pour les professionnels comme pour les personnes hébergées, ces deux équipements neufs constitueront une véritable amélioration, après de longues années d’attente. Autre bonne nouvelle, l’ouverture de lits « halte soin santé » au centre d’accueil et à la Boussole, qui permettront de mieux prendre en charge les lourdes difficultés de santé rencontrées par les publics de l’hébergement. Dans la suite du plan départemental d’hébergement, la Métro  portera avec le CCAS, en lien avec l’Etat le conseil général, un nouveau service d’accueil et d’orientation des demandes d’hébergement, avec pour mission de rendre plus transparent et plus fluide l’accès à l’hébergement et l’accompagnement vers le logement. Enfin, nous travaillons avec les associations et les institutions à la création d’un dispositif d’hébergement et d’insertion sociale et professionnelle des familles Roms, à l’échelle de l’agglomération, que nous espérons mettre en place avant l’été.

Bien sûr, cet inventaire non exhaustif des projets en cours ne tient compte que des bonnes nouvelles, alors que les inquiétudes sont nombreuses pour de nombreux autres dispositifs.

Bien sûr, ces avancées ne suffisent pas toujours à endiguer les tendances actuelles de régression sociale issues des politiques nationales.

Bien sûr, la satisfaction de voir avancer des projets locaux ne doit pas prendre le pas sur l’humilité nécessaire pour toujours essayer de comprendre l’évolution des besoins sociaux et s’y adapter avec le maximum de réactivité et d’efficacité.

Mais tous ces projets montrent que la mobilisation collective et l’envie d’agir ensemble n’ont pas abdiqué, malgré la morosité ambiante et les nombreuses situations de souffrance auxquelles nous sommes confrontés. J’aurai l’occasion de revenir ici sur chacun de ces projets pour rendre compte de leurs avancées, de leurs éventuelles difficultés, des premiers résultats de leur mise en œuvre. A nous d’être, en 2011 plus encore que les années passées, mobilisés, collectifs et imaginatifs pour faire progresser l’action sociale et lutter contre les inégalités.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Lundi 11 octobre 2010 1 11 /10 /Oct /2010 18:02

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Après avoir été pendant 4 années directeur général adjoint du CCAS de Grenoble, Alexis Baron a rejoint le Conseil général de l’Isère, où il poursuit sa carrière dans l’action sociale territoriale parallèlement à son activité d’enseignement. Fort de cette double expérience, il vient de publier aux Presses universitaires de Grenoble un livre de pédagogie et d’analyse de l’action sociale territoriale (Dynamiques territoriales de l’action sociale et médico-sociale), dont je ne peux que recommander la lecture, au risque d’être accusé de « copinage ». A l’heure où les enjeux sociaux nationaux occupent le devant de la scène médiatique, cet ouvrage met en relief les contraintes et les enjeux de l’action quotidienne des collectivités locales, dont l’impact sur notre vie quotidienne est au moins aussi déterminant. Ayant eu l’honneur de préfacer ce livre, je vous en propose le contenu pour vous inviter à en entamer la consistante et enrichissante lecture…

 

« Selon l’organisme Eurostat, la France est devenue en 2006 le pays d’Europe qui consacre la part la plus importante de son produit intérieur brut (PIB) aux dépenses de protection sociale avec 31,1%, devant la Suède (30,7%) et la Belgique (30,1%). Plus globalement, jamais notre pays n’a consacré autant de sa richesse aux politiques de solidarité… alors que paradoxalement, jamais le « modèle français » n’a été autant remis en cause.

 

Cette remise en cause tient évidemment en premier lieu au coût de ce modèle par rapport à son efficacité, à ses imperfections voire aux inégalités qu’il produit entre inclus et exclus du marché du travail, principal pourvoyeur de droits sociaux, tant il est vrai que le modèle français de protection sociale s’est construit concomitamment à l’émergence de la société salariale. Les débats sur l’avenir des retraites ou sur le financement de la dépendance illustrent la difficulté à concilier rigueur budgétaire et protection sociale publique largement universelle.

Dès lors, il est logique que la critique sur « l’efficacité budgétaire » des politiques de solidarité s’accompagne d’une remise en cause de plus en plus assumée de leurs principes. Ainsi, alors que la prise en charge des différents risques de la vie par la solidarité publique était encore il y a peu une évidence qui faisait consensus, les dispositifs d’individualisation de l’assurance face aux risques comme de leur prise en charge se développent, à l’exemple de l’allocation personnalisée d’autonomie. Ce qui permet à François Dubet de regretter que notre modèle « d’égalité des places », c'est-à-dire de redistribution universelle en vue d’améliorer la réalité sociale des plus fragiles, se voit de plus en plus substituer celui de « l’égalité des chances », qui vise à combattre les discriminations ou les handicaps sociaux pour donner à chacun les mêmes possibilités d’évoluer dans la compétition de la vie professionnelle et sociale, plaçant de facto l’individu en situation de responsabilité personnelle sur sa réalité. C’est ainsi que le jugement moral sur les « mérites » de chacun prend peu à peu le pas, au sein même du travail social, sur l’analyse des déterminants sociaux et sociétaux de la situation de l’individu… ce qui fait écrire à François Dubet qu’on « échange une morale fondée sur la dignité des travailleurs contre une morale de sportifs de haut niveau ». Alain Ehrenberg va même plus loin dans le registre psychosocial en expliquant comment le modèle français de responsabilité collective se délite au profit du modèle anglo-saxon de responsabilité individuelle, avec les conséquences induites en termes de souffrance morale de l’ensemble du corps social.

Or, ce bouleversement dans la conception de l’action sociale, qu’on pourrait imaginer comme étant le fruit d’options politiques ou de postulats intellectuels, reflète bien l’évolution de l’opinion des citoyens sur les politiques de solidarité, comme le montrent les enquêtes « conditions de vie et aspirations des Français » du Credoc. Ainsi, alors qu’à la création du RMI seulement 29% des Français considéraient que cette allocation était déresponsabilisante en incitant les bénéficiaires à s’en contenter, ils étaient 51% début 2007 à mettre en avant davantage les effets pervers potentiels que les bénéfices pour les personnes. Cette tendance illustre  la « fatigue de la compassion » des Français, voire le désamour qui s’est installé vis-à-vis de leur modèle de solidarité.

 

 

Pour autant, si les politiques sociales au plan national sont clairement en crise, nos concitoyens continuent de plébisciter l’action sociale locale, et demandent toujours davantage d’implication des pouvoirs territoriaux tant dans les réponses au délitement du lien social qu’aux besoins de prises en charge des plus fragiles, qu’il s’agisse de la petite enfance, des personnes âgées, des familles ou des individus en situation d’exclusion. Ce paradoxe apparent témoigne d’une réalité qui laisse une place à l’optimisme : la confiance est encore forte dans les liens de proximité, même si celle-ci est de moins en moins acquise par principe. Car ne nous y trompons pas : l’action sociale territoriale n’échappe pas aux remises en cause évoquées précédemment. Elle peut même les aggraver.

 

En effet, parmi les mécanismes qui peuvent casser la confiance de nos concitoyens, l’absence de lisibilité des responsabilités, donc l’incapacité démocratique à demander des comptes, est particulièrement rédhibitoire. Et l’extrême complexité de l’enchevêtrement des compétences à l’échelle territoriale est un facteur grave de déresponsabilisation. Pire, cette complexité accentue souvent le « saucissonnage » des publics en fonction de leur prises en charge, qui fait disparaître l’individu derrière un symptôme social et ne permet qu’un accompagnement limité au traitement du seul symptôme, remettant en cause l’éthique de l’accompagnement global qui est au fondement du travail social – et une condition de son efficacité. Concrètement, en fonction de l’âge, de la forme du ménage, de la situation administrative au regard du séjour, ou parfois de l’inclusion ou non dans telle politique volontariste, les individus dépendront d’une collectivité différente et leur prise en charge variera de manière considérable. C’est ainsi qu’apparaît une seconde limite forte de l’action sociale territoriale : sa difficulté à concilier les principes d’adaptation des politiques et d’égalité des citoyens, quand seule apparaît aux yeux des bénéficiaires une forme d’arbitraire administratif. Si la logique de la décentralisation comme de la déconcentration est bien d’améliorer l’adaptation des politiques sociales aux réalités des territoires, force est de constater que celle-ci ne s’est pas accompagnée d’une amélioration de la justice sociale ressentie par les individus.

 

Faut-il pour autant s’arrêter à ces constats cruels ? Bien sûr que non, tant il est vrai que l’action sociale des collectivités territoriales reste exemplaire en termes de maîtrise financière, de capacité à prendre en compte les évolutions de la réalité sociale et même d’innovation et de créativité. Il n’est en effet pas un domaine de l’action sociale qui échappe, de manière plus ou moins directe, aux collectivités territoriales, et l’actuel recul de l’Etat déconcentré, qui régionalise de plus en plus ses échelons décisionnels, ne fait qu’accroître la pression de la demande sociale sur les élus locaux et les responsables territoriaux. Au-delà des enjeux essentiels sur l’avenir de notre protection sociale et la redistribution fiscale, qui se jouent au plan national, l’effectivité de l’action sociale pour la plupart de nos concitoyens se décide à l’échelle locale, et c’est bien à partir de ce niveau que sa légitimité démocratique peut se refonder. Si notre pays n’entend pas renoncer à des politiques publiques de solidarité ambitieuse, il doit d’abord s’appuyer sur l’action sociale territoriale pour enrayer le « désamour » des Français et renouer avec la confiance dans la cohésion sociale.

 

Mais, pour enclencher cette dynamique vertueuse, il faut à mon sens réunir trois conditions.

 

Tout d’abord, simplifier la répartition des compétences et développer la contractualisation entre échelons territoriaux. Un trop grand nombre de politiques publiques sont encore co-pilotées, notamment entre l’Etat et les Conseils Généraux, ce qui rend difficile l’expression d’une vraie responsabilité et la capacité à faire des choix politiques, entraînant une « technicisation » de l’action sociale qui la rend incompréhensible pour une majorité d’habitants, sans même évoquer les jeux de ping-pong inhérents à cette organisation. Si la Loi est la même pour tous, il est nécessaire que la responsabilité de sa mise en œuvre soit clairement identifiée. Dans le même esprit, les logiques de contractualisation à l’échelle des territoires permettent de rapprocher les décideurs des habitants et de renouer le lien entre représentation démocratique et responsabilité sociale. Ainsi, les délégations de compétences des conseils généraux en direction des CIAS et des CCAS sont à la fois responsabilisantes et efficaces, tant il vrai que le pilotage des politiques sociales doit être lié à l’analyse des besoins sociaux, réalisée au niveau communal ou intercommunal.

 

Ensuite, il est urgent de développer dans l’action sociale la culture de la preuve, donc l’expérimentation. Pour paraphraser Max Weber, nous devons ajouter à l’éthique de responsabilité à l’éthique de conviction, c'est-à-dire sortir du tropisme français qui fait prévaloir les idées et les convictions sur les faits. Si notre modèle de protection sociale est le fruit d’une longue histoire militante politique et syndicale, et s’il n’est pas question d’abandonner la dimension militante de l’action sociale, force est de convenir que celle-ci ne suffit plus face aux remises en cause actuelles. Dans ces conditions, et alors que l’expérimentation sociale a déjà démontré son intérêt dans de nombreux pays, développer la capacité à objectiver les résultats d’une politique sociale, accepter les résultats d’une évaluation réellement scientifique permettront d’endiguer les critiques idéologiques qui prolifèrent, notamment avec l’association souvent faite entre action sociale et « assistanat ». Promouvoir l’expérimentation sociale, c’est à la fois permettre un débat démocratique dépassionné et objectivé sur les politiques sociales, garantir une meilleure adaptation des politiques aux besoins sociaux et relégitimer sur des résultats incontestables des actions publiques dont de plus en de plus de Français doutent de la pertinence. En ce sens, l’expérimentation est une voie essentielle pour sortir l’action sociale de son marasme actuel, et, comme l’a montré le bilan décevant de la réforme constitutionnelle de 2004, les collectivités territoriales sont davantage que l’Etat en situation de lui donner une réalité opérationnelle.

 

Enfin, pour faire rimer simplification, adaptation et égalité, il convient d’étalonner les pratiques des territoires, donc de faire émerger les bonnes pratiques et les expérimentations réussies afin de les mutualiser. Si la contractualisation entre les territoires se réduit à la seule logique du « small is beautifull », alors l’adaptation des politiques contreviendra aux objectifs d’égalité et l’action sociale territoriale offrira d’elle-même une caricature picrocholine au final insignifiante au regard des enjeux. C’est donc dans une dialectique rigoureuse entre intérêt général et politiques locales que se trouve l’avenir de l’action sociale territoriale, ce qui rend impérieuse la nécessité de constituer des réseaux d’acteurs capables de porter ensemble un discours face à l’Etat et des politiques ayant une masse critique suffisante pour que leur évaluation soit pertinente. Le développement de l’expérimentation suppose cette capacité nouvelle à sortir du chacun chez soi qui caractérise trop souvent les politiques territoriales pour mettre à disposition de tous les réussites constatées de manière objective.

 

Derrière ces enjeux d’organisation sur et entre les territoires, il y a l’essentiel, c'est-à-dire la capacité de nos politiques sociales à répondre demain aux besoins des hommes et des femmes en fragilité sociale. Quelles politiques sociales dans la petite enfance, quand tous les rapports placent cette politique au premier rang de la lutte contre les inégalités ? Quels accompagnements des familles pauvres et des ménages monoparentaux ? Quelles politiques de redistribution facultatives pour répondre aux nouvelles formes de pauvreté ? Quelles prises en charge effectives de la dépendance, au sein de quel réseau social et avec quels moyens ? Quelles capacités à maintenir le lien social au travers d’équipements et de lieux collectifs qui concilient mixités sociales, culturelles et générationnelles ? Tous ces enjeux trouveront – ou pas – leurs réponses concrètes dans les politiques territoriales.

 

Leur appréhension suppose évidemment d’abord une bonne compréhension du « capharnaüm » territorial, et une capacité à mettre en perspective ses nombreuses évolutions récentes. C’est ce que permet ce remarquable ouvrage d’Alexi Baron, fondé sur des connaissances théoriques approfondies, une expérience probante de praticien comme de décideur de l’action sociale territoriale, et une capacité pédagogique qui rend «digeste » la masse d’informations contenues dans ce livre. Faire connaître de manière théorique et pratique les réalités de l’action sociale et médico-sociale territoriale, ses forces et faiblesses… telle est à mon sens la réussite première de cet ouvrage didactique et complet, qui satisfera les appétits intellectuels des étudiants comme des praticiens de l’action sociale, et nourrira utilement les nombreuses réflexions collectives qu’il faut d’urgence approfondir. »

voir Eric Maurin, Le ghetto français (Seuil, 2004) et La peur du déclassement (Seuil 2009)

François Dubet, La place et les chances, Seuil, 2010

Alain Ehrenberg, La société du malaise, Odile Jacob, 2010

Julien Damon, Questions sociales : analyses anglo-saxonnes, socialement incorrect ?, PUF, 2009

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Notes de lecture
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Mardi 5 octobre 2010 2 05 /10 /Oct /2010 17:06

Depuis plusieurs mois, la Métro élabore, sous la houlette de Jean-Philippe Motte, vice-président chargé de l’habitat et du logement, son nouveau programme local de l’habitat (PLH) pour la période 2010 – 2015, outil majeur de la politique du logement à l’échelle de l’agglomération.

 

Chacun sait combien l’enjeu du logement est fondamental au plan social, dans un territoire particulièrement dense qui concentre beaucoup de richesses et de potentialités de développement, mais aussi une forte précarité assumée par un nombre trop limité de communes. Si Grenoble atteint aujourd’hui le seuil légal des 20% de logements sociaux (et ce, en dépit des nombreuses démolitions imposées par le renouvellement urbain) et réunit avec 6 autres communes 84% des logements sociaux de l’agglomération, il est évident pour tous que la réponse à l’énorme demande de logements sociaux (13 000 sur l’agglo pour environ 2500 attributions par an) nécessite un effort partagé par toutes les communes de la Métro, notamment celles qui disposent de réserves foncières importantes.

 

C’est pourquoi le nouveau PLH constitue une avancée majeure : avec un rythme annuel de 2300 logement familiaux et 550 lits supplémentaires en résidence (soit 2700 « équivalents logements »), il prévoit la construction sur 6 années de plus de 16000 logements nouveaux (contre 13 000 pour le précédent PLH 2004 – 2009), dont plus de 40% réellement sociaux (PLUS et le plus possible de PLAI). Avec 188 000 logements sur le territoire de la Métro, cet effort représente une augmentation annuelle de 1,5% du parc, donc une ambition réaliste compte tenu de la densité existante et des contraintes géographiques. Au-delà de l’offre nouvelle, le PLH propose un engagement très lourd pour l’amélioration du parc existant, tant public que privé (rappelons que 2/3 des ménages pauvres habitent le parc privé). Ce sont ainsi 10 000 logements (moitié publics, moitié privés) qui feront l’objet d’une réhabilitation thermique et 2400 logements qui seront entièrement réhabilités dans les copropriétés fragilisées. Ces deux premiers axes du futur PLH représentent un effort budgétaire sans précédent pour la Métro : pas moins de 153 M€ sur 6 années, pour un investissement global lié au PLH estimé à 1,3 milliard d’euros, soit un impact considérable en terme d’activité économique.

Alors que le débat politique se focalise souvent sur la réflexion binaire entre communes qui construisent et communes qui refusent du logement social (débat qui recouvre des réalités politiques tout à fait concrètes) le PLH marque un réel engagement de l’ensemble des communes, malgré les contraintes de certaines (risques naturels, technologiques etc.)

 

A ces deux politiques liées à l’offre de logement (développer son volume, améliorer sa qualité), la Métro a décidé d’ajouter un troisième axe du PLH intitulé « s’impliquer dans l’accès au logement social et dans l’hébergement », dont j’ai animé les ateliers de réflexion (compte rendu ici) en tant que co-président de la commission logement.

La première partie de cet axe du PLH est liée à l’accès au logement : de l’accueil de la demande au traitement des attributions « très sociales » par l’expérimentation d’une commission sociale (en lien avec la mise en œuvre du Dalo, droit au logement opposable), en passant par l’accès à un logement adapté des jeunes, des étudiants, des personnes âgées ou des gens du voyages par la réalisation du schéma départemental, l’enjeu est d’animer une politique d’agglomération qui rende possibles les « parcours résidentiels » par un traitement équitable de toutes les demandes et la recherche d’orientations communes sur les politiques d’attributions, dans un équilibre entre le respect des prérogatives des communes et la nécessité d’apporter aux difficiles réalités sociales des réponses à l’échelle de l’agglomération.

L’autre aspect concerne la volonté de la Métro de s’impliquer dans l’hébergement. C’est une compétence nouvelle dans la mesure où elle ne s’engageait dans le passé que sur l’investissement et ne participait pas à l’animation globale du dispositif. Aujourd’hui, à l’instar des autres intercommunalités du département, la Métro souhaite prendre sa place, sans se substituer aux compétences de l’Etat et du Conseil Général, pour piloter à leurs côtés une politique de l’hébergement cohérente au niveau de l’agglomération, c'est-à-dire imbriquée dans une politique globale logement – hébergement.

L’enjeu est d’importance. Malgré une très forte augmentation de l’offre d’hébergement (6000 places dans le département dont 4000 sur le territoire de la Métro), celle-ci peine à répondre aux besoins, du fait de la saturation des dispositifs d’urgence par la demande d’asile (voir ce post), d’une relative inadaptation à certains publics (jeunes, femmes isolées, « grands exclus », roms, etc.), et d’une trop faible sortie vers le logement (en 2008, seuls 50% des ménages hébergés ont accédé à un logement autonome). En outre, l’accès à l’hébergement reste largement tributaire de la « porte d’entrée » dans les dispositifs, accentuant une distinction artificielle entre l’hébergement dit d’urgence et l’hébergement dit d’insertion.

De longue date, la ville de Grenoble et son CCAS ont joué un rôle central, avec l’Etat, dans l’animation de l’hébergement au niveau de l’agglomération, puisque notre ville concentre 70% des capacités de l’agglomération et la quasi-totalité des places d’urgence. Dans le contexte actuel, cette responsabilité doit être partagée à l’échelle de l’agglomération, afin de mieux mutualiser les efforts des communes et de définir une stratégie globale qui cesse de faire porter l’effort de solidarité sur les plus vertueux, concentrant de fait la précarité et aggravant les inégalités entre les territoires.

 

Dans ce cadre, le président la Métro, Marc Baietto, et Michel Destot, en accord avec Jean-Philippe Motte qui pilote l’ensemble de la politique de l’habitat, ont décidé de créer une nouvelle vice-présidence à l’hébergement dont la responsabilité m’a été confiée lors du conseil de communauté du 24 septembre. C’est une responsabilité d’agglomération, forcément collective puisqu’elle suppose non seulement l’implication de toutes les communes, mais aussi un partenariat étroit avec l’Etat, le conseil général et l’ensemble des acteurs associatifs. Déjà fortement impliqué sur ces enjeux à la Ville de Grenoble et au CCAS, je compte mettre mon énergie à animer le travail collectif important et indispensable pour améliorer le fonctionnement de l’hébergement dans notre agglomération, pour mieux répondre aux considérables besoins humains et sociaux que nous connaissons.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Lundi 13 septembre 2010 1 13 /09 /Sep /2010 14:29

 

Comme beaucoup d'habitants du secteur 6 et en tant qu'élu municipal, cet été restera pour moi largement marqué par le souvenir des "évènements" qui ont suivi la mort de Karim Boudouda. D'abord parce qu'il y a eu la mort d'un homme, ce qui constitue un drame qui doit être respecté en tant que tel, indépendamment des circonstances. Ensuite parce que l'émotion qui a suivie ce drame, la violence qui l'a accompagnée et l'instrumentalisation politique dont il a été l'objet doivent être analysées pour améliorer l'action publique, en dépit de conséquences qui semblent d'abord très négatives, pour la Villeneuve comme pour l'ensemble de notre ville.

 

En plein accord avec les réactions publiques du Maire lors des évènements de la Villeneuve, il importe d'abord de ne pas céder au discours catastrophiste et anxiogène sur la sécurité, comme nous y ont invité leur instrumentalisation politique et leur hypertrophie médiatique : ni la Villeneuve ni Grenoble ne sont des zones de non-droit. Par ailleurs, tout démontre que les réponses sécuritaires ont non seulement échoué, mais sont même partie intégrante du problème : c'est bien la rupture du lien entre les habitants, notamment les jeunes, et la police, qui participe de la violence latente qui explose régulièrement (voir les travaux de Sébastien Roché, notamment l'ouvrage Police de proximité, Le Seuil 2004 ).

 

Ainsi, ce qui me semble devoir retenir l'attention, c'est d'abord le reflexe de solidarité d'une partie des habitants vis-à-vis de la victime, la justification de la révolte voire de la violence des jeunes, le crédit apporté aux rumeurs... Outre la question essentielle du rapport à la police, cette solidarité traduit une très grave perte de valeurs, mais aussi une colère et une désespérance sociale, tant de la part de jeunes que de familles qui se sentent abandonnés ou privés de perspectives d'avenir (voir l'ouvrage de Luc Bronner, La loi du ghetto, Calmann-Levy 2010). La Villeneuve connaît une forme de ségrégation latente qui, ajoutée aux difficultés sociales et aux impasses éducatives du quartier, construisent une "identité victimaire" (voir ce post) qui pousse les exclus à s'exclurent davantage encore de la société. Qu'il s'agisse du développement inquiétant du non accès aux droits et aux services ou de la baisse de la participation aux élections, les signes de cette "mise en retrait" de la société sont nombreux.

 

Pour beaucoup de familles et de jeunes, les pouvoirs publics nationaux comme locaux ainsi que leurs partenaires associatifs ne suscitent plus qu'une indifférence souvent hostile, comme si ce monde institutionnel était intrinsèquement incapable de les représenter, de les comprendre et de les soutenir. L'aspiration à la dignité, au respect, à la compréhension voire à l'empathie prime dès lors sur l'explicitation rationnelle de politiques publiques dont ils pensent qu'elles ne les concernent plus. Trois facteurs essentiels expliquent à mon sens ce déficit :

- un défaut de représentation concrète et quotidienne : les nombreux services publics présents sur le quartier ne comptent que peu d'agents issus des quartiers, c'est-à-dire dans lesquels les habitants et les jeunes puissent se reconnaître et se projeter. C'est une rupture de lien tout à fait essentielle, parce qu'elle alimente le sentiment de défiance envers l'institution.

- une captation de la citoyenneté et donc de la représentation par des personnes militantes admirables, mais qui partagent une homogénéité culturelle et une vision du quartier parfois éloignée des réalités sociales de nombre d'habitants. Là encore, cela participe d'un sentiment de ségrégation latente, dans la mesure où cela interdit l'émergence de "leaders positifs" parmi les habitants du quartier.

- une logique de l'offre publique souvent vécue comme infantilisante, voire encourageant « l'assistanat » : nous avons une culture, tant au niveau des élus que des services, qui privilégie la proposition et la logique de l'offre sur la construction partagée et la responsabilisation des habitants. De cette culture, renforcée par le primat accordé au renouvellement urbain et aux enjeux de long terme, naît l'impression que l'on "s'occupe des habitants" en surplomb, avec la meilleure volonté du monde, mais qu'on ne leur fait pas confiance. Cette forme de défiance institutionnelle implicite nourrit gravement la « culture de l’indifférence » évoquée, voire le sentiment de mépris que ressentent, certes injustement, de nombreux jeunes.

 

Ce constat posé, il est évident que si les politiques fondamentales classiques (accès à l'emploi, au logement, à la santé, à la culture) sont indispensables et constituent des réponses de fond qu'il ne faut ni abdiquer ni réduire, il devient absolument nécessaire de proposer davantage, donc d'innover sur la forme comme sur le fond, pour ré-inclure dans nos politiques publiques ces familles et ces jeunes qui oscillent entre renoncement et colère.

 

Alors que chacun a bien conscience, avec la future avancée du projet urbain, de la nécessité de mettre l'accent sur le lien social et la vie quotidienne, il me semble urgent, en préalable, de renforcer voire de développer tout ce qui peut répondre aux limites évoquées, sous peine de développer des politiques publiques "hors sol".

 

En premier lieu, je pense qu’il est temps d’accélérer notre orientation claire vers le développement social communautaire (au sens de la communauté de vie) et « l’empowerment », qui consiste à responsabiliser les habitants.

Cela suppose d’abord de faire évoluer la représentation de la ville en l’ouvrant à d’autres parcours personnels et professionnels (tout en refusant la "politique des grands frères"), de soutenir les associations du secteur 6 qui, à l’image de Kiap, sont à la fois des lieux de vie intergénérationnels et des espaces d’activités, d’ouvrir de nouveaux champs de participation et de mobilisation pour les habitants (comme les comités des usagers des centres sociaux, les fonds de participation des habitants, les carrefours de secteurs, les petits déjeuners collectifs, les cafés politiques etc.).

Cela repose ensuite sur une organisation cohérente à l’échelle du secteur pour « territorialiser », c'est-à-dire faire pleinement dépendre du territoire, l’ensemble des équipements publics et associatifs de proximité. C’est le sens de la nouvelle organisation dont le CCAS s’est doté avant l’été (j’y reviendrai), qui vient renforcer les projets de mutualisation que nous portons entre les centres sociaux publics et les associations d’éducation populaire (à l’exemple de ce qui a été réalisé aux Baladins avec la MDH  et du projet en cours à Prémol).

Enfin, la dynamique de « l’empowerment » nécessite la multiplication des démarches participatives comme celles conduites sur la parentalité à l'Arlequin ou sur l'accès aux droits sur Prémol, ainsi que l’émergence de « leaders habitants », donc le développement d’espaces de débats, de rencontres et de convivialité, à l'exemple du projet de réaménagement du Patio.

 

Cette évolution de posture politique est un préalable indispensable pour « briser le plafond de verre », réenclencher de la confiance et renforcer à la fois le contenu et l'impact de nos politiques publiques. De ce point de vue, et sans que la ville soit seule à devoir en assumer la charge, deux larges domaines doivent faire l’objet d’un renforcement de leurs ambitions, voire de leurs moyens compte tenu de l’ampleur des enjeux :

 

Renforcer le projet éducatif et le « droit à l’avenir »

 

J’ai été très frappé lors des échanges avec les habitants aux lendemains des évènements sur leur virulence vis-à-vis de la question éducative. Pour nombre d’entre eux, le plus grave c’est le sacrifice de leur avenir que le système éducatif impose à leurs enfants. Eric Maurin a montré combien la question éducative détermine largement le « sentiment de déclassement » (voir ce post), donc la colère sociale, des milieux populaires. Parce que c’est l’inégalité la plus grave, le fondement d’une confiance renouée avec les familles me semble être le rétablissement de perspectives scolaires qui sont largement obérées par le collège, notamment en accentuant les efforts dès la petite enfance.

 

Sans entrer ici dans le détail de propositions qui font l’objet de débats collectifs, de nombreuses politiques doivent à mon sens être renforcées  : celles concernant l’accès au langage (après « Parler Bambin » à la crèche, le programme « Parler peut être mise en place dans toutes les écoles maternelles), le développement émotionnel des enfants (au travers du projet PRODAS, qui vise dès l’école élémentaire à travailler sur la violence, le respect, la différence des genres…), les activités périscolaires au travers des PEL (notamment en maternelle où ils sont encore limités), en lien avec les sociaux pour accompagner la parentalité, et enfin l’amélioration de la pause méridienne en développant l’expérimentation déjà conduite pour permettre aux enfants de bénéficier d’une plage horaire apaisée le midi, indispensable aux apprentissages. Au-delà de ces politiques qui relèvent des compétences municipales (écoles maternelles et élémentaires), il me semble urgent de rouvrir avec le conseil général le débat sur l’avenir du collège Lucie Aubrac et d’obtenir enfin (voir ce post) qu’il augmente les moyens alloués au planning familial pour développer les interventions dans les collèges, alors que chacun sait combien la question des rapports garçons – filles est essentielle, notamment pour endiguer les tensions communautaires. C’est un point absolument central.

 

Faciliter l’accès aux droits et aux services sociaux des familles et des jeunes

 

Si la Villeneuve compte un grand nombre de services sociaux et d’associations, cet accès est encore mal assuré pour deux raisons : d’une part cette multiplication des acteurs génère de l’incompréhension et des logiques de filières enfermantes, et d’autre part les services sociaux suscitent une défiance des habitants qui ne peut être levée qu’avec un fort partenariat associatif et une implication des usagers. Les mutualisations en cours ainsi que les démarches participatives et l’instauration de comité des usagers doivent nous permettre de progresser (avec le concours précieux d’Odenore).

 

Pour autant, des améliorations peuvent être décidées, en faisant du Patio un espace de convivialité et un pôle central d’accès aux droits et aux services, en renforçant les moyens d’écrivains publics et les actions d’apprentissage du français, ou en instaurant un véritable partenariat d’accompagnement social avec les bailleurs sociaux et les copropriétés. En effet, pour atteindre largement les habitants, l’engagement des bailleurs est indispensable, notamment en termes d’information. Des actions concrètes peuvent être développées tant en matière de convivialité que d’accès aux droits (tarification sociale de l’énergie, APL, RSA…) et aux services (épicerie et paniers solidaires, accompagnement à la parentalité, sorties familles, aide à domicile des personnes âgées, accompagnement budgétaire du ménage etc.). Dans le même esprit, il nous faut créer davantage de liens entre les acteurs sociaux et les jeunes, par le déploiement d’une équipe complète comprenant un correspondant jeunesse, l’association Kiap, un référent dans chaque centre social et une présence régulière de la mission locale. Ces liens peuvent aussi être renforcés par les chantiers éducatifs, pour lesquels le CCAS s’est doté cette année d’une organisation qui lui permet dorénavant d’accueillir 200 jeunes chaque année, et par la mise en place du service civique afin de déployer de nombreuses actions dans les domaines qui souffrent de la crise du bénévolat (lien social, soutien aux personnes âgées, actions linguistiques, accès au sport, à la culture etc.) tout en constituant de véritables opportunités pour des jeunes en panne de projet d’avenir et en besoin de remobilisation. Enfin, nous devons engager une dynamique intergénérationnelle dans les centres sociaux et les logements foyers. La territorialisation du CCAS permettra d’intégrer aux centres sociaux les équipes d’animation gérontologique, donc de sortir les personnes âgées du ghetto de leurs espaces dédiés. Cette dynamique doit se prolonger dans les logements foyers, qui sont l’objet d’une démarche participative et qui peuvent devenir des lieux ouverts à tous, à la fois pour de l’animation intergénérationnelle, des temps de convivialité sur l’espace public et une offre de services à destination des personnes âgées fragiles et isolées (qui vont constituer un enjeu social majeur à VN dans les prochaines années).

 

Ces actions concrètes ne pourront être développées sans consensus et mobilisation globale. J’espère que le Carrefour de secteur du prochain week-end permettra d’en débattre le plus largement possible avec les habitants pour réenclencher une dynamique vertueuse de confiance, fondée sur le respect et la responsabilité partagée. C’est à ce prix que nos politiques publiques trouveront une meilleure efficacité et accompagneront véritablement la transformation urbaine et le développement économique indispensables à l’avenir de la Villeneuve.

 

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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