Comme beaucoup d'habitants du secteur 6 et en tant qu'élu municipal, cet été restera pour moi largement marqué par le souvenir des "évènements" qui ont suivi la mort de Karim Boudouda. D'abord
parce qu'il y a eu la mort d'un homme, ce qui constitue un drame qui doit être respecté en tant que tel, indépendamment des circonstances. Ensuite parce que l'émotion qui a suivie ce drame, la
violence qui l'a accompagnée et l'instrumentalisation politique dont il a été l'objet doivent être analysées pour améliorer l'action publique, en dépit de conséquences qui semblent d'abord très
négatives, pour la Villeneuve comme pour l'ensemble de notre ville.
En plein accord avec les réactions publiques du Maire lors des évènements de la Villeneuve, il importe d'abord de ne pas céder au discours catastrophiste et anxiogène sur la sécurité, comme nous
y ont invité leur instrumentalisation politique et leur hypertrophie médiatique : ni la Villeneuve ni Grenoble ne sont des zones de non-droit. Par ailleurs, tout démontre que les réponses
sécuritaires ont non seulement échoué, mais sont même partie intégrante du problème : c'est bien la rupture du lien entre les habitants, notamment les jeunes, et la police, qui participe de la
violence latente qui explose régulièrement (voir les travaux de Sébastien Roché, notamment l'ouvrage Police de proximité, Le Seuil 2004 ).
Ainsi, ce qui me semble devoir retenir l'attention, c'est d'abord le reflexe de solidarité d'une partie des habitants vis-à-vis de la victime, la justification de la révolte voire de la violence
des jeunes, le crédit apporté aux rumeurs... Outre la question essentielle du rapport à la police, cette solidarité traduit une très grave perte de valeurs, mais aussi une colère et une
désespérance sociale, tant de la part de jeunes que de familles qui se sentent abandonnés ou privés de perspectives d'avenir (voir l'ouvrage de Luc Bronner, La loi du ghetto, Calmann-Levy 2010).
La Villeneuve connaît une forme de ségrégation latente qui, ajoutée aux difficultés sociales et aux impasses éducatives du quartier, construisent une "identité victimaire" (voir ce post) qui
pousse les exclus à s'exclurent davantage encore de la société. Qu'il s'agisse du développement inquiétant du non accès aux droits et aux services ou de la baisse de la participation aux
élections, les signes de cette "mise en retrait" de la société sont nombreux.
Pour beaucoup de familles et de jeunes, les pouvoirs publics nationaux comme locaux ainsi que leurs partenaires associatifs ne suscitent plus qu'une indifférence souvent hostile, comme si ce
monde institutionnel était intrinsèquement incapable de les représenter, de les comprendre et de les soutenir. L'aspiration à la dignité, au respect, à la compréhension voire à l'empathie prime
dès lors sur l'explicitation rationnelle de politiques publiques dont ils pensent qu'elles ne les concernent plus. Trois facteurs essentiels expliquent à mon sens ce déficit :
- un défaut de représentation concrète et quotidienne : les nombreux services publics présents sur le quartier ne comptent que peu d'agents issus des quartiers, c'est-à-dire dans lesquels les
habitants et les jeunes puissent se reconnaître et se projeter. C'est une rupture de lien tout à fait essentielle, parce qu'elle alimente le sentiment de défiance envers l'institution.
- une captation de la citoyenneté et donc de la représentation par des personnes militantes admirables, mais qui partagent une homogénéité culturelle et une vision du quartier parfois éloignée
des réalités sociales de nombre d'habitants. Là encore, cela participe d'un sentiment de ségrégation latente, dans la mesure où cela interdit l'émergence de "leaders positifs" parmi les habitants
du quartier.
- une logique de l'offre publique souvent vécue comme infantilisante, voire encourageant « l'assistanat » : nous avons une culture, tant au niveau des élus que des services, qui
privilégie la proposition et la logique de l'offre sur la construction partagée et la responsabilisation des habitants. De cette culture, renforcée par le primat accordé au renouvellement urbain
et aux enjeux de long terme, naît l'impression que l'on "s'occupe des habitants" en surplomb, avec la meilleure volonté du monde, mais qu'on ne leur fait pas confiance. Cette forme de défiance
institutionnelle implicite nourrit gravement la « culture de l’indifférence » évoquée, voire le sentiment de mépris que ressentent, certes injustement, de nombreux jeunes.
Ce constat posé, il est évident que si les politiques fondamentales classiques (accès à l'emploi, au logement, à la santé, à la culture) sont indispensables et constituent des réponses de fond
qu'il ne faut ni abdiquer ni réduire, il devient absolument nécessaire de proposer davantage, donc d'innover sur la forme comme sur le fond, pour ré-inclure dans nos politiques publiques ces
familles et ces jeunes qui oscillent entre renoncement et colère.
Alors que chacun a bien conscience, avec la future avancée du projet urbain, de la nécessité de mettre l'accent sur le lien social et la vie quotidienne, il me semble urgent, en préalable, de
renforcer voire de développer tout ce qui peut répondre aux limites évoquées, sous peine de développer des politiques publiques "hors sol".
En premier lieu, je pense qu’il est temps d’accélérer notre orientation claire vers le développement social communautaire (au sens de la communauté de vie) et
« l’empowerment », qui consiste à responsabiliser les habitants.
Cela suppose d’abord de faire évoluer la représentation de la ville en l’ouvrant à d’autres parcours personnels et professionnels (tout en refusant la "politique des grands frères"), de soutenir
les associations du secteur 6 qui, à l’image de Kiap, sont à la fois des lieux de vie intergénérationnels et des espaces d’activités, d’ouvrir de nouveaux champs de participation et de
mobilisation pour les habitants (comme les comités des usagers des centres sociaux, les fonds de participation des habitants, les carrefours de secteurs, les petits déjeuners collectifs, les
cafés politiques etc.).
Cela repose ensuite sur une organisation cohérente à l’échelle du secteur pour « territorialiser », c'est-à-dire faire pleinement dépendre du territoire, l’ensemble des équipements
publics et associatifs de proximité. C’est le sens de la nouvelle organisation dont le CCAS s’est doté avant l’été (j’y reviendrai), qui vient renforcer les projets de mutualisation que nous
portons entre les centres sociaux publics et les associations d’éducation populaire (à l’exemple de ce qui a été réalisé aux Baladins avec la MDH et du projet en cours à
Prémol).
Enfin, la dynamique de « l’empowerment » nécessite la multiplication des démarches participatives comme celles conduites sur la parentalité à l'Arlequin ou sur l'accès aux droits sur
Prémol, ainsi que l’émergence de « leaders habitants », donc le développement d’espaces de débats, de rencontres et de convivialité, à l'exemple du projet de réaménagement du Patio.
Cette évolution de posture politique est un préalable indispensable pour « briser le plafond de verre », réenclencher de la confiance et renforcer à la fois le contenu et l'impact de
nos politiques publiques. De ce point de vue, et sans que la ville soit seule à devoir en assumer la charge, deux larges domaines doivent faire l’objet d’un renforcement de leurs ambitions, voire
de leurs moyens compte tenu de l’ampleur des enjeux :
Renforcer le projet éducatif et le « droit à l’avenir »
J’ai été très frappé lors des échanges avec les habitants aux lendemains des évènements sur leur virulence vis-à-vis de la question éducative. Pour nombre d’entre eux, le plus grave c’est le
sacrifice de leur avenir que le système éducatif impose à leurs enfants. Eric Maurin a montré combien la question éducative détermine largement le « sentiment de déclassement » (voir
ce post), donc la colère sociale, des milieux populaires.
Parce que c’est l’inégalité la plus grave, le fondement d’une confiance renouée avec les familles me semble être le rétablissement de perspectives scolaires qui sont largement obérées par le
collège, notamment en accentuant les efforts dès la petite enfance.
Sans entrer ici dans le détail de propositions qui font l’objet de débats collectifs, de nombreuses politiques doivent à mon sens être renforcées : celles concernant l’accès au langage
(après « Parler Bambin » à la crèche, le programme « Parler peut être mise en place dans toutes les écoles maternelles), le développement émotionnel des enfants (au travers du
projet PRODAS, qui vise dès l’école élémentaire à travailler sur la violence, le respect, la différence des genres…),
les activités périscolaires au travers des PEL (notamment en maternelle où ils sont encore limités), en lien avec les sociaux pour accompagner la parentalité, et enfin l’amélioration de la pause
méridienne en développant l’expérimentation déjà conduite pour permettre aux enfants de bénéficier d’une plage horaire apaisée le midi, indispensable aux apprentissages. Au-delà de ces politiques
qui relèvent des compétences municipales (écoles maternelles et élémentaires), il me semble urgent de rouvrir avec le conseil général le débat sur l’avenir du collège Lucie Aubrac et d’obtenir
enfin (voir ce post) qu’il augmente les moyens alloués au
planning familial pour développer les interventions dans les collèges, alors que chacun sait combien la question des rapports garçons – filles est essentielle, notamment pour endiguer les
tensions communautaires. C’est un point absolument central.
Faciliter l’accès aux droits et aux services sociaux des familles et des jeunes
Si la Villeneuve compte un grand nombre de services sociaux et d’associations, cet accès est encore mal assuré pour deux raisons : d’une part cette multiplication des acteurs génère de
l’incompréhension et des logiques de filières enfermantes, et d’autre part les services sociaux suscitent une défiance des habitants qui ne peut être levée qu’avec un fort partenariat associatif
et une implication des usagers. Les mutualisations en cours ainsi que les démarches participatives et l’instauration de comité des usagers doivent nous permettre de progresser (avec le concours
précieux d’Odenore).
Pour autant, des améliorations peuvent être décidées, en faisant du Patio un espace de convivialité et un pôle central d’accès aux droits et aux services, en renforçant les moyens d’écrivains
publics et les actions d’apprentissage du français, ou en instaurant un véritable partenariat d’accompagnement social avec les bailleurs sociaux et les copropriétés. En effet, pour atteindre
largement les habitants, l’engagement des bailleurs est indispensable, notamment en termes d’information. Des actions concrètes peuvent être développées tant en matière de convivialité que
d’accès aux droits (tarification sociale de l’énergie, APL, RSA…) et aux services (épicerie et paniers solidaires, accompagnement à la parentalité, sorties familles, aide à domicile des personnes
âgées, accompagnement budgétaire du ménage etc.). Dans le même esprit, il nous faut créer davantage de liens entre les acteurs sociaux et les jeunes, par le déploiement d’une équipe complète
comprenant un correspondant jeunesse, l’association Kiap, un référent dans chaque centre social et une présence régulière de la mission locale. Ces liens peuvent aussi être renforcés par les
chantiers éducatifs, pour lesquels le CCAS s’est doté cette année d’une organisation qui lui permet dorénavant d’accueillir 200 jeunes chaque année, et par la mise en place du service civique
afin de déployer de nombreuses actions dans les domaines qui souffrent de la crise du bénévolat (lien social, soutien aux personnes âgées, actions linguistiques, accès au sport, à la culture
etc.) tout en constituant de véritables opportunités pour des jeunes en panne de projet d’avenir et en besoin de remobilisation. Enfin, nous devons engager une dynamique intergénérationnelle dans
les centres sociaux et les logements foyers. La territorialisation du CCAS permettra d’intégrer aux centres sociaux les équipes d’animation gérontologique, donc de sortir les personnes âgées du
ghetto de leurs espaces dédiés. Cette dynamique doit se prolonger dans les logements foyers, qui sont l’objet d’une démarche participative et qui peuvent devenir des lieux ouverts à tous, à la
fois pour de l’animation intergénérationnelle, des temps de convivialité sur l’espace public et une offre de services à destination des personnes âgées fragiles et isolées (qui vont constituer un
enjeu social majeur à VN dans les prochaines années).
Ces actions concrètes ne pourront être développées sans consensus et mobilisation globale. J’espère que le Carrefour de
secteur du prochain week-end permettra d’en débattre le plus largement possible avec les habitants pour réenclencher une dynamique vertueuse de confiance, fondée sur le respect et la
responsabilité partagée. C’est à ce prix que nos politiques publiques trouveront une meilleure efficacité et accompagneront véritablement la transformation urbaine et le développement économique
indispensables à l’avenir de la Villeneuve.