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Lundi 6 septembre 2010 1 06 /09 /Sep /2010 08:52

Nous étions plusieurs milliers samedi à Grenoble pour dire notre indignation et notre refus de la politique ultra sécuritaire du gouvernement. Stigmatisation des étrangers, opposition des citoyens entre eux, instrumentalisation médiatique des faits divers, politique du coup de menton médiatique… beaucoup a été dit sur la gravité et l’irresponsabilité de la politique actuelle.

 

Alors que notre société a besoin de compréhension, de confiance, de capacité de rassemblement, le président de la République ne fait que dresser les uns contre les autres au mépris de l’intérêt général, du travail des acteurs de terrain et des valeurs de notre République.

C’est évidemment très grave au plan politique, car en attisant sans cesse les haines, en répondant à la violence par la violence, ce gouvernement fait le pari cynique que les citoyens, sous l’emprise de la peur (des étrangers, des pauvres, des jeunes etc.) feront le choix d’une droite dure censée les protéger d’ennemis virtuels qu’elle a popularisé par son emprise médiatique, et alors même que la lutte contre l’insécurité constitue un de ses principaux échecs. Les caricatures nauséabondes de M. Hortefeux sur la gauche « bien pensante de Saint-Germain-des-prés », forcément irresponsable, angélique et complaisante face à une délinquance dont les « honnêtes travailleurs français » seraient les victimes, témoignent d’un affaissement des valeurs de la droite républicaine extrêmement grave, car il atteint plus largement notre société. Comment accepter qu’il soit possible sans qu’aucune voix ne s’élève que des instituts de sondage, sur commande de médias, puissent interroger nos concitoyens sur leur accord avec « les expulsions de Roms » ? A-t-on sondé les Français en 1940 pour connaître leur sentiment sur le statut des juifs ? Devra-t-on demander demain aux Français s’ils souhaitent la déchéance de la nationalité des Asiatiques ? des Africains ? des musulmans ? des méthodistes ? Ainsi, « les Roms » sont-ils présentés comme une entité homogène et livrés à la vindicte publique, et le débat public s’empare de la question comme si elle était légitime, comme si, oui, il fallait bien avoir une position « pour » ou « contre » les Roms, c'est-à-dire des personnes, des familles, avec leur diversité de comportement, leurs histoires de vie… Même si la polémique récente et la mobilisation de ce samedi montrent que certaines digues morales tiennent encore, le simple fait que la question puisse être ainsi posée me semble gravissime : les leçons du passé ne semblent pas retenues.

 

Au-delà des inquiétantes conséquences politiques et morales de la dérive actuelle du pouvoir, je veux aujourd’hui insister sur son impact social.

Les évènements de cet été à la Villeneuve, j’aurai l’occasion d’y revenir prochainement, ont montré une nouvelle fois la colère sociale et la crise identitaire d’une jeunesse des quartiers que les politiques nationales actuelles privent d’avenir. Perspectives scolaires minées par la ségrégation à l’œuvre et la reproduction sociale (voir ce post et le rapport de la Cour des comptes sur le système éducatif), marché du travail obstrué par la crise et les discriminations, perspectives d’engagement dans la cité freinées par les instrumentalisations et le sentiment d’être mis à la marge de la société… de nombreux sociologues ont montré les mécanismes qui conduisent ces jeunes à se construire une « identité victimaire » hélas souvent trop fondée, qui légitime le recours à la violence ou à l’économie parallèle. Avec la menace de la déchéance de la nationalité (même si celle-ci semble fort heureusement juridiquement improbable ou très limitée et sans pouvoir concerner directement des jeunes nés en France), une violence symbolique supplémentaire est employée : c’est la citoyenneté, l’appartenance à la communauté française qui est directement attaquée, comme si on pouvait finir par leur retirer un fondement essentiel de leur identité. Inévitablement, cette menace, même théorique ou virtuelle, ne peut engendrer comme réaction que le renforcement d’une identité construite en dehors ou contre le reste de la société, et particulièrement les institutions républicaines et laïques. Le gouvernement aura beau jeu ensuite de regretter le développement de l’intégrisme religieux et d’une contre culture des quartiers avec ses codes, son langage et son système de survie… et d’accroître encore la stigmatisation et l’usage de la violence policière ou symbolique pour assimiler de force des jeunes auxquels l’Etat envoie depuis plusieurs années des messages de mépris et de rejet.

Ce développement de la violence, physique et sociale, est aujourd’hui la première gangrène de lien social car il alimente les discours d’opposition des citoyens entre eux au moment où la dure crise sociale avive le sentiment de déclassement des classes moyennes et des catégories populaires (voir ce post). Au moment où nous multiplions les initiatives pour favoriser la convivialité, le vire ensemble et « l’empowerment », c'est-à-dire la prise de responsabilité des habitants dans l’organisation sociale de leur quartier, la dérive actuelle du gouvernement contraint tous les acteurs mobilisés à « ramer à contre courant » alors que nous aurions besoin d’un Etat qui soutienne et accompagne au lieu de stigmatiser et de punir.

 

L’autre conséquence sociale lourde de cette dérive concerne évidemment l’accueil des étrangers et l’exacerbation de la concurrence des misères. Au moment où le gouvernement se gargarise de faire appliquer la loi et demande le concours des collectivités pour démanteler les « occupations illicites », l’Etat est incapable d’appliquer les lois concernant l’accueil des demandeurs d’asile et leur refuse le simple exercice de leurs droits, faute de moyens. C’est ainsi que de nombreuses personnes récemment arrivées à Grenoble en provenance de pays de l’est hors UE se sont regroupées sous des tentes dans le quartier Jean Macé, faute de places d’hébergement auxquelles leur statut régulier de demandeur d’asile leur donne droit. Cette grave carence de l’Etat, régulièrement condamné par la justice administrative, est non seulement préjudiciable aux personnes elles-mêmes, dont de nombreux enfants qui vivent dans des conditions d’extrême précarité malgré la mobilisation des associations et du CCAS, mais génère aussi des tensions avec les habitants du quartier qui, légitimement, ne comprennent pas qu’un jardin public puisse être ainsi durablement soustrait à leur usage et qui se plaignent des inévitables nuisances liées à ce type de campement précaire. En réunion lundi dernier avec l’union de quartier et les habitants de Jean Macé, comment répondre en tant qu’élu local quand l’Etat vous explique qu’en effet ces personnes devraient être prises en charge mais qu’il n’en a pas les moyens ? Entre les coups de menton médiatiques du gouvernement et les limites des services de l’Etat sur le terrain, il y a une schizophrénie et un cynisme insupportables (voir ce post), car ils alimentent l’opposition des misères : entre l’ancien salarié licencié et en fin de droits, les demandeurs d’asile livrés à eux mêmes, le public de la rue en errance, les travailleurs pauvres, les familles monoparentales, les jeunes des quartiers sans perspective, les retraités pauvres… chacun demande légitimement un soutien auquel il a droit au moment où les moyens diminuent et où l’Etat offre les étrangers en victimes expiatoires, comme coupables par nature de détourner la solidarité nationale à leur profit au détriment de tous les autres besoins sociaux. Cette présentation fantasmée « du » demandeur d’asile ou « du » Rom exacerbe la violence latente inhérente à la misère et aggrave les difficultés pour les services sociaux et les associations. Là encore, au lien d’être un appui ou un soutien pour les acteurs de terrain, le gouvernement, par ses discours et ses politiques, crée des obstacles et décourage bien des volontés.

 

En marchant de la Villeneuve à la Préfecture, c’est ce message de refus de la politique du gouvernement mais aussi de compréhension, de bienveillance et d’espoir vis-à-vis de ceux qui souffrent et qui sont aujourd’hui stigmatisés que nous avons voulu envoyer. Gageons que les prochaines mobilisations, dès demain contre le projet de réforme des retraites, permettront de l’amplifier.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Lundi 31 mai 2010 1 31 /05 /Mai /2010 18:38

Grenoble accueillait ces derniers jours les 12èmes rencontres de la démocratie locale, organisées par l’Adels (association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale) qui fêtait ses 50 ans. A cette occasion, j’ai animé un atelier sur le nouveau projet pour les centres sociaux issu du plan d’actions du CCAS, qui prévoit une forte participation des habitants.

 

L’origine des centres sociaux, qui remonte en France à l’entre-deux guerres, est associative : il s’agissait d’abord de permettre aux habitants des quartiers populaires de « prendre leur vie en mains » et de développer des projets sociaux d’intérêt local, en lien avec les valeurs de l’éducation populaire naissante. A Grenoble, depuis l’époque Dubedout, les 11 centres sociaux sont gérés dans une logique de service public d’action sociale, porté par le CCAS. Depuis la décentralisation, ils se sont ainsi construits, pour l’essentiel, sur un partenariat fort avec le conseil général, dont les services sociaux sont présents au sein même des équipements, et avec la CAF qui les agrée et finance leur dimension de politique familiale.

 

Cette logique de service public, qui s’est développée au détriment de la dimension associative, a des avantages évidents, comme d’offrir un accès égal à tous, en proximité, à un accompagnement et des services sociaux. En plaçant les travailleurs sociaux au cœur des quartiers, elle leur permet de développer une offre d’actions collectives qui ont montré leurs pertinences : soutien à la parentalité, actions socio-linguistiques, permanences d’écrivains publics et de conseils juridiques, réseaux d’échanges réciproques de savoirs… les exemples de réussites ne manquent pas.

 

Pour autant, ce modèle très « municipalisé » montre depuis plusieurs années ses limites. Du fait de l’individualisation du travail social, d’une part, qui limite la capacité des professionnels à porter de l’action collective et tend à mettre l’habitant en situation de seul « bénéficiaire » de services sociaux. Et d’autre part parce que l’image des centres sociaux s’est peu à peu réduite au seul public de ces services sociaux, comme si ces lieux étaient réservés aux personnes en grande difficulté sociale. Ainsi, et même si ce constat mériterait mille nuances, de nombreux habitants ont développé des stratégies d’évitement des centres sociaux, comme si y avoir recours était l’aveu, souvent public à l’échelle d’un quartier, que l’on n’avait « pas d’autre choix ». Avec le développement de nouvelles formes de pauvreté (les travailleurs pauvres, les jeunes sans soutien familial, les personnes âgées, les mères célibataires…), une grande partie des personnes qui pourraient utilement bénéficier des services des centres sociaux s’en trouve donc de facto exclues, soit par ignorance de la réalité de leurs missions, soit par refus de s’assimiler à un public perçu souvent comme celui de « l’assistance sociale ». Enfin, ce rétrécissement du champ d’action des centres sociaux, leur limitation de fait à certains publics (essentiellement celui des assistantes sociales du conseil général) concourre au morcellement et à la spécialisation des équipements publics : celui pour les personnes âgées, celui pour la petite enfance, celui pour les « pauvres » etc.

 

C’est ce constat qui a amené les nombreux participants à l’élaboration du plan d’actions du CCAS à proposer une nouvelle étape dans l’histoire de nos centres sociaux, fondée sur deux stratégies complémentaires : la mutualisation avec d’autres équipements et le développement de la participation des habitants.

 

A Chorier-Berriat comme à Bajatière, les centres sociaux sont de longue date co-gérés avec une association d’éducation populaire, à la satisfaction commune. Les associations adossées au service public sont dégagées de certaines charges de gestion tout en conservant leur pleine autonomie de projet. Pour le CCAS, l’action associative et l’implication d’habitants – administrateurs est un enrichissement évident, qui permet en sus d’attirer un public différent de celui des services sociaux et donc de proposer davantage d’actions collectives. Ayant démontré sa pertinence, ce modèle de mutualisation, respectueux de l’identité de chacun, fondé sur des valeurs et un projet partagés, doit être développé. C’est ainsi que nous avons lancé la mutualisation du centre social et de la maison des habitants aux Baladins et que nous réfléchissons à des rapprochements dans plusieurs quartiers, comme à l’Abbaye ou aux Eaux Claires. Lorsque la proximité géographique rejoint la cohérence de projet, ces mutualisations (qui ne portent pas d’objectif de « rationalisation » des moyens) semblent naturelles et sont à l’évidence porteuses d’un meilleur service pour les habitants.

Nous expérimentons aussi sur Mistral – Eaux Claires une autre forme de mutualisation, entre le centre social et une antenne mairie. Il s’agit là de renforcer l’offre de services publics sur un secteur et de croiser les publics de ces équipements afin de leur proposer davantage de services. Combien de familles qui utilisent les antennes municipales pour les inscriptions scolaires ignorent par exemple l’offre de vacances portée par les centres sociaux ? Combien pourraient bénéficier des espaces familles, des centres de planification ou des réseaux d’échanges réciproques de savoirs ? Là encore, nous voulons enrayer les logiques de cloisonnement et faire des centres sociaux des lieux ouverts et disponibles pour tous.

 

Parallèlement à cette stratégie de l’offre, essentielle mais qui repose d’abord sur la volonté des acteurs institutionnels et associatifs, nous développons une stratégie fondée sur la demande des habitants, en leur proposant un cadre nouveau d’implication : la création de comités des usagers des centres sociaux, afin que les habitants puissent exprimer leurs critiques, leurs attentes et proposer de nouvelles actions ou d’autre modes de mobilisation collective. Nous voulons reconnaître « l’expertise d’usage » des habitants, et au-delà de leur proposer un cadre d’expression et d’échange, nous engagerons à l’automne la création de fonds de soutien aux projets des habitants, afin qu’ils puissent eux-mêmes décider le financement d’actions collectives à l’échelle de leur quartier. C’est une façon de mettre les ressources des centres sociaux à disposition des habitants, et donc de développer ce que certains appellent le travail social « communautaire » (au sens de la communauté de vie, par de l’identité communautaire), « l’empowerment » ou la « capacitation citoyenne ». En clair, c’est l’implication des habitants qui fera le projet d’action sociale des centres sociaux, dans le respect des logiques de service public qui sont déjà mises en oeuvre.

 

Cette double stratégie constitue une évolution importante des centres sociaux, qui demande du temps, de la compréhension entre les acteurs pour faire cohabiter des cultures professionnelles et militantes différentes, et évidemment des moyens, car cette forme de travail social repose sur une présence humaine effective et disponible (ce qui explique par exemple la priorité que nous donnons à l’accueil dans les démarches de mutualisation). Elle vise à concilier quatre objectifs politiques portés par la municipalité et mis en œuvre par le CCAS :

- favoriser l’accès aux droits et aux services sociaux, mais aussi administratifs et socioculturels,

- adapter l’action sociale aux réalités des territoires pour la rendre plus efficace,

- promouvoir l’action collective à l’heure de l’individualisation des besoins et des réponses sociales,

- développer les liens sociaux, la fraternité dans la ville, la mixité entre les générations, les cultures, les catégories sociales.

 

Avec ce nouveau projet, les centres sociaux essaient de répondre aux enjeux sociaux auxquels renvoient ces objectifs politiques.

Il s’agit d’abord de ne pas accentuer le repli des individus sur ceux qui leur ressemblent par des équipements qui se spécialiseraient et aggraveraient de fait l’homogénéité sociale. Les centres sociaux doivent être des lieux où la rencontre de l’Autre, dans sa différence, est possible et même encouragée. Les peurs collectives (des jeunes, des immigrés, des pauvres…) sur lesquelles le gouvernement actuel appuie en permanence pour remettre en cause notre modèle social sont d’abord fondées sur la méconnaissance de l’Autre. Combattre ces peurs suppose d’abord de connaître et de reconnaître nos concitoyens dans leurs différences, et ensuite de parvenir à s’en enrichir dans des projets collectifs pour « vivre ensemble ». En mutualisant l’accueil d’équipements, en favorisant l’implication directe des habitants, nous cessons d’aggraver la pente actuelle par notre propre organisation.

Ensuite, l’ouverture des centres sociaux à de nouveaux publics devra permettre à la fois de toucher des personnes qui méconnaissent ou ne se sentent pas concernées par l’offre des services sociaux, donc d’accentuer les politiques de redistribution, et de porter des politiques publiques plus larges qui doivent bénéficier à tous, comme les paniers solidaires, le microcrédit, la médiation culturelle, l’accès à la santé, les aides à la mobilité…

Enfin, en créant des lieux de brassage entre les habitants, nous voulons favoriser la convivialité, le plaisir à être ensemble, et donc la dynamique de projets collectifs avec ce qu’elle suppose de créativité, d’imagination, d’espoir. Pourquoi ne pas imaginer que l’on puisse aller au centre social simplement pour le plaisir de boire un café, d’échanger sur l’actualité ou la vie de chacun, de s’informer sur le quartier ? Alors que tant de cafés qui jouaient ce rôle ont disparu, il est essentiel de proposer des espaces collectifs ouverts et bienveillants envers chacun, capables d’écouter un besoin social et d’y répondre, mais aussi d’accompagner une envie d’agir et d’être utile.

 

C’est cette envie, certes optimiste tant il est vrai que la réalité sociale actuelle est terriblement dure, qui nous a fait définir les futurs centres sociaux comme des « places de village ». Dans notre mythologie urbaine commune, la place du village, c’est la mairie, l’église et le bistrot, c’est le lieu du croisement inévitable entre habitants, de la rencontre permanente. Si notre église laïque, c’est la République sociale, si nous pouvons proposer des services publics et avoir un véritable espace de convivialité, alors les centres sociaux pourront tenter de faire vivre cette « place de village », au service de tous les habitants. C’est ce projet que traduira la future dénomination des centres sociaux en « Maisons des Habitants », à partir de l’automne prochain.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Lundi 12 avril 2010 1 12 /04 /Avr /2010 08:08

Sociologue émérite, spécialiste reconnu des questions d’éducation et de travail, François Dubet livre dans son dernier ouvrage, « Les places et les chances » (La républiques des idées, Seuil, 2010) une analyse aussi édifiante qu’indispensable de la dérive inquiétante de notre société, et plus spécialement de l’action sociale et éducative, qui consiste à substituer la « justice des chances » à la « justice des places ».

 

En clair, notre modèle social s’est construit depuis la révolution industrielle sur la lutte pour des droits démocratiques et sociaux visant à l’amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière, du salariat, et plus globalement, de tous les travailleurs qui produisent la richesse de la société et n’en reçoivent qu’une fraction marginale. Cette conception du progrès social est au fondement de la gauche syndicale et politique, qui a fait du recul des inégalités le moteur et le substrat de son identité. Cet engagement pour améliorer la vie des plus fragiles repose sur une vision de la justice sociale fondée sur « l’égalité des places », c'est-à-dire l’idée que l’ordre social de la société importe moins que la limitation des écarts sociaux. Ce modèle, qui privilégie l’amélioration de la place de chacun et le resserrement des positions à l’ambition de la mobilité sociale, est au fondement de notre conception de l’Etat providence et de la République sociale issue du programme commun de la Résistance.

 

Concrètement, l’égalité des places suppose une politique active de redistribution fiscale, illustrée en France par l’importance des transferts sociaux (l’écart de revenus entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres est d’un facteur 6 avant impôts et tombe à 3,5 après les transferts sociaux, preuve selon F. Dubet que le « capitalisme est réformable »). Elle induit aussi des services publics forts et la création d’équipements collectifs qui visent à « démarchandiser » l’accès à certains biens en les mettant à disposition de tous. Enfin, elle enserre les individus « dans un système de créances et de dettes sociales » vis-à-vis de la société : c’est l’idée du contrat social qui fonde l’appartenance à la communauté nationale sur l’utilité sociale, avec pour conséquence notre modèle laïque d’intégration.

 

Depuis plusieurs années, ce modèle d’égalité des places est critiqué, avec raison, pour son caractère « conservateur » vis-à-vis de l’ordre social et, plus grave, pour son incapacité à intégrer les exclus dans la mesure où son système social est organisé autour du travail. C’est ainsi que l’égalité des places, dans le contexte d’une crise économique et sociale longue et dure, produit une société à deux vitesses  : celle des « insiders » qui se battent pour conserver leur position et celle des « outsiders » qui doivent lutter durement pour intégrer la partie protégée de la société. Les conséquences de cette tension, et la façon dont elle détruit le lien social, sont notamment analysées par Eric Maurin dans son dernier ouvrage, « La peur du déclassement » (voir ce post). François Dubet à son tour, pose le risque que « la protection des places entrave la réduction des inégalités entre ces places » et reprend à son compte l’interrogation conclusive d’Eric Maurin : faut-il accepter plus d’inégalités (donc revenir sur des protections et favoriser la mobilité sociale) ou plus de chômeurs (et donc maintenir les frontières entre inclus et exclus) ?

 

Par ailleurs, et c’est très éclairant sur la concurrence idéologique entre « première » et « deuxième » gauche, l’égalité des places privilégie une organisation centralisée et descendante de la société, fondée en France sur la place de l’Etat, que la deuxième gauche critiquait pour son conservatisme social, sa propension à infantiliser les citoyens, son incapacité à « domestiquer » le capitalisme en se limitant à lui fixer des contraintes, alors qu’elle privilégiait la mobilisation de la société, la décentralisation, le jeu d’intérêts réciproques contractualisés entre acteurs sociaux pour instituer une réelle « cohésion sociale » fondée sur l’action, et pas seulement l’adhésion, des individus. Ce que critiquait la deuxième gauche, au fond, dans le système étatique français d’égalité des places, c’est sa propension à créer une « société de défiance », où chacun « serait dépendant de l’action publique et verrait dans les autres un rival plutôt qu’un partenaire », ce qui rejoint les dénonciations idéologiques, à droite (et qui doivent être bien distinguées), de « l’assistanat ».

 

Enfin, force est de constater aujourd’hui l’échec du « creuset français » d’intégration issu de l’égalité des places : François Dubet rappelle justement qu’à « diplôme égal ou supérieur au bac, le taux de chômage des jeunes Maghrébins est le double de celui des jeunes Français dont les parents sont nés en France (28% contre 14%) ». La situation sociale dans de nombreux quartiers vient chaque jour illustrer les conséquences de cet échec : « au modèle de l’immigration conçue comme un parcours transformant progressivement l’étranger en national, se substitue la formation de minorités qui ne parviennent pas à entrer dans la société et coproduisent les processus d’exclusion dont elles sont les victimes ».

 

Ainsi, malgré ses avantages et ses réussites, le modèle d’égalité de places aurait vécu. Adapté à la croissance économique, il serait devenu dangereux après plus de 30 ans de crise, entraînant désespérance sociale, inégalités accrues et développement du communautarisme. Il serait donc urgent de signer l’acte de décès du « modèle social français », archaïque, conservateur et, au final, antisocial, pour lui substituer une vision plus libérale et responsabilisante pour les individus, celle de l’égalité des chances.

 

Quand l’idéologie sociale de la droite s’est largement construite sur la responsabilité individuelle et la notion de mérite, la fin annoncée de l’égalité des places a entraîné largement la gauche à s’approprier ces valeurs en les transformant, toujours dans une démarche de réduction des inégalités, pour s’arroger le concept d’égalité des chances : puisque l’objectif de réduire les inégalités en améliorant la situation des classes populaires serait devenu illusoire voire contre-productif, le rôle de la gauche serait de garantir l’accès de chacun à toutes les positions dans la société, substituant la notion d’équité à celle d’égalité.

 

Il est vrai qu’au-delà de la force du slogan (« l’égalité des chances » figure en tête de gondole dans tous les programmes électoraux, de droite comme de gauche), ce modèle renvoie à la tradition « libérale » (au sens que lui donnait les Lumières et issue de la Révolution française et notamment de l’abolition des privilèges) de la gauche, celle qui considère que tous les citoyens doivent avoir non seulement les mêmes droits, mais aussi, et peut-être surtout, les mêmes opportunités  : la pire injustice serait celle du « plafond de verre » social, c'est-à-dire la résignation à sa condition d’origine. De fait, depuis l’origine, la lutte contre la reproduction ou l’endogamie sociale et contre tous les types de déterminismes liés à la naissance, à l’origine, au sexe, au cadre de vie… fait partie de l’identité syndicale et politique de la gauche.

 

Valeur ou principe incontesté dans notre société, l’égalité des chances inverse la logique de l’égalité des places : dès lors que « la société se conçoit comme une mosaïque de groupes définis par leurs chances plus que par leurs places », ce qui compte, c’est désormais de placer tout le monde sur la même ligne de départ, d’agir sur les déterminants des inégalités plutôt que d’en enrayer les effets. De fait, le contrat social devient minimal, puisqu’il ne « porte que sur l’égalité initiale ». Ainsi, la lutte contre les discriminations se substitue aux logiques de redistribution, et les politiques ciblées en direction de groupes discriminés prennent le pas sur les actions universelles. En sus, écrit F. Dubet, « alors que le modèle des places en appelle à la tolérance ou à l’indifférence, le modèle des chances associe le refus des discriminations à une exigence de reconnaissance », ce qui explique qu’il soit lié à un « combat culturel ». Autre inversion importantissime, « l’enjeu de la vie sociale se déplace des institutions vers les individus », puisqu’au final, l’échec ou la réussite sociale ne dépendra plus que du mérite individuel, ce qui peut constituer une réponse à la « société de défiance » qui déresponsabiliserait les citoyens par l’omniprésence de l’Etat providence. Là où le modèle des places s’évaluait en fonction de l’échelle des inégalités constatées à l’intérieur de la société, le modèle des chances se jauge en fonction d’un autre indicateur, celui de la mobilité sociale. Plus la société serait mobile, plus elle serait juste envers les individus, les inégalités constatées n’étant que la conséquence des performances individuelles.

 

Si personne ne peut nier le droit des individus de prétendre à toutes les opportunités et si la réalité cruelle des discriminations impose de les combattre, ce que démontre de manière limpide François Dubet, c’est combien la seule logique de l’égalité des chances est non seulement mortifère pour la justice sociale, mais en sus contre productive en terme de lutte contre les inégalités… et même de promotion de la mobilité sociale.

 

En effet, l’idéologie des chances repose sur une illusion, voire un mensonge, sociologique : il serait possible d’abolir complètement les inégalités d’origine pour donner les mêmes chances à tous. Au nom de cette illusion, les politiques d’égalité des chances se défaussent de l’enjeu de la réduction des inégalités, et les exemples des Etats-Unis et de la Grande Bretagne montrent que non seulement les inégalités se sont creusées, mais aussi que la mobilité sociale est restée plus faible qu’en France (contrairement à une idée communément répandue, un fils d’ouvrier a plus de chances de devenir cadre en France que dans ces pays). Il faut dire que les idéologues contempteurs de l’égalités des places ont essentiellement centré leurs critiques sur les « privilèges des assistés », et François Dubet de noter que « c’est toujours dans les sphères les plus élevées de la société que l’on mesure l’effectivité de l’égalité des chances » (comme le montre la mise en exergue de la question de l’accès aux grandes école en France), ce qui entraîne, presque naturellement, une « indifférence aux pauvres » assez caractéristique du monde anglo saxon (j’y reviendrai prochainement par l’analyse de l’ouvrage remarquable d’Alain Ehrenberg, La société du malaise)… et de plus en plus notable en France comme le montrent les enquêtes « conditions de vie et aspirations des Français » du Credoc (http://www.credoc.fr/departements/aspi.php). Toujours est-il que, selon l’auteur, « ce tropisme élitiste est une sorte de lapsus révélant que, dans les faits, l’égalité des chances est plus sensible au succès et aux parcours glorieux de quelques uns qu’à l’échec du plus grand nombre ».

 

C’est à mon sens le point central de la critique de l’égalité des chances opérée par François Dubet : cette idéologie est profondément darwinienne en ce sens qu’elle valorise le fort et se soucie peu du destin du faible, qui devient responsable de son état. En terme de politique sociale, elle substitue le jugement moral à l’analyse de la réalité sociale, exonérant la société de ses responsabilités : dès lors que l’on a assuré à chacun les chances de réussir dans la vie, l’individu reste seul face à son échec et ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Que devons-nous à celui qui est pauvre, non pas à cause de dysfonctionnements de notre société dont tous les citoyens sont collectivement responsables, mais parce qu’il n’a pas fait ce qu’il fallait, qu’il n’a pas assez travaillé à l’école, ne se lève pas tôt, présente mal, etc… On retrouve bien là la culpabilisation de la pauvreté du discours de la droite actuelle, qui explique par exemple que l’octroi des aides sociales s’apparente de plus en plus à un parcours du combattant pour le bénéficiaire, avec les logiques de contrôle social, de lutte contre la fraude… comme s’il s’agissait moins d’une exigence de solidarité que d’une aide qui devrait conditionnée à l’exemplarité du bénéficiaire, dont on attend au final qu’il « mérite » la solidarité nationale. De la même manière, l’égalité des chances justifie les mécanismes d’individualisation de tous les systèmes de garantie collective  : dès lors que chacun a eu sa chance, pourquoi payer pour le risque de dépendance des autres quand je peux, selon mes revenus, donc la matérialisation de mes mérites, m’assurer individuellement ? Au final, c’est tout le système social qui est progressivement gangrené par une idéologie qui a force d’évidence mais dont les effets sont à l’inverse de ses objectifs : l’égalité des chances, en réalité, asservit plus les individus qu’elle ne les libère, parce qu’elles les soumet à une concurrence totale sans souci de ses conséquences.

 

Ainsi, « on échange une morale fondée sur la dignité des travailleurs contre une morale de sportifs de haut niveau », écrit François Dubet. « En suggérant que la capacité de saisir ses chances est associée aux mérites des individus, il devient possible de choisir ceux qui doivent être aidés. Le contrat social s’individualise. » Et, « paradoxalement, alors que l’égalité des chances veut promouvoir l’autonomie, elle retrouve les traits les plus réactionnaires de l’assistance sociale, au temps où les bienfaiteurs avaient le pouvoir de choisir leurs pauvres et leurs causes », ce qui explique le malaise grandissant des professionnels de l’action sociale et toute la réflexion sur les conséquences de la critérisation du travail social, qui vise justement à opérer cette sélection entre « bons » et « mauvais » pauvres.

 

Reconnaissons à François Dubet que si les dérives qu’il décrit ne sont pas nouvelles, la clé de lecture qu’il en offre, par l’interrogation du modèle idéologique de l’égalité des chances, pourtant considéré comme acquis à droite comme à gauche, est particulièrement féconde et lumineuse. D’autant qu’il ajoute à son analyse une réflexion approfondie sur les conséquences de cette idéologie sur le modèle de cohésion sociale et d’intégration français : « avec l’égalité des chances, on passe du couple exploitation / travail au couple discrimination / identité ».

 

Si le « creuset français » d’intégration a échoué, l’idéologie de la lutte contre les discriminations, conséquence directe de celle de l’égalité des chances, pose de graves questions. En effet, si l’égalité des chances suppose de lutter contre les déterminismes et donc contre les discriminations, cela signifie qu’il est nécessaire d’identifier et de reconnaître les handicaps sociaux et / ou culturels qui affectent individus pour pouvoir les corriger. « Concevoir les inégalités en termes de discriminations conduit à hiérarchiser les victimes qui ont intérêt à exhiber leurs souffrances et les injustices qu’elles subissent, afin d’obtenir l’avantage différentiel qui leur permettra de bénéficier de soutiens spécifiques. » On comprend mieux les logiques de concurrence des victimes et les querelles mémorielles, dès lors que l’égalité des chances ouvre une compétition générale et « met d’emblée les victimes en situation de concurrence ». Là où on pouvait reprocher au modèle de l’égalité des places de nier les identités et d’être indifférent à la réalité des discriminations, le modèle des chances « les exalte jusqu’à en faire une quasi obligation ». De fait, « ce mécanisme victimaire induit une obligation d’assignation » : profondément individualiste, ce modèle conduit les victimes à s’identifier à un collectif pour obtenir reconnaissance (terme qui a pris une importance considérable dans le débat public ces dernières années). En ce sens, « la reconnaissance participe de la nébuleuse idéologique et politique de l’égalité des chances », puisqu’elle est indispensable à toute mesure anti-discriminatoire. Et cette « obligation d’assignation » conduit les individus à se construire des identités victimaires marquées, en aller chercher celle qui présentera le maximum d’avantages.

 

Ainsi François Dubet rejoint-il les analyses d’Eric Maurin sur le « Ghetto français » (Seuil, 2004), qui stigmatisait l’échec des politiques de ciblage sur les quartiers défavorisés, mais surtout de Julius Wilson, spécialiste américain et longtemps thuriféraire des politiques de discrimination positive, qui en dénonce maintenant les effets, notamment sur l’impératif qui était de facto posé aux afro-américains de s’identifier à une « race » et l’injustice ressentie par les blancs pauvres, entraînant dans les années 1990 de graves tensions « raciales ». Avec, comme en écho, les émeutes dans les quartiers français en 2005 et la propension de nombreux jeunes à construire leur identité davantage en fonction d’une religion, largement méconnue et pourtant portée en étendard, que d’une situation sociale. Ainsi l’égalité des chances est-elle non seulement assignatrice d’identités largement recomposées ou artificielles, mais elle est crée un climat de concurrence des identités victimaires dont chacun mesure aujourd’hui la nocivité sur la cohésion sociale et même « l’identité nationale ». Quand la question sociale disparaît derrière le combat culturel et la bataille des identités, c’est en fait notre modèle Républicain qui est sapé sur ses fondements.

 

Penseur de la complexité, François Dubet ne livre pas une vérité simple : son ouvrage, très didactique, est construit comme une analyse comparée et équilibrée entre les deux modèles de justice sociale, dont il révèle les avantages comme les inconvénients. Mais refusant la posture du scientifique « neutre », François Dubet s’engage en faveur de l’égalité des places, en invitant la gauche à clarifier son projet et sa pensée.

 

Bien sûr, à aucun moment l’auteur ne plaide contre la lutte contre les discriminations ou ne juge illégitime l’aspiration de tous à l’égalité des chances. Mais il demande à la gauche de garder le cap de la justice sociale, c'est-à-dire de tenir le gouvernail fermement dans la direction de son identité profonde, l’égalité des places, et de ses outils (la redistribution, les services publics, l’intégration laïque). Même s’il reconnaît que des réformes de ce modèle sont indispensables compte tenu de ses effets négatifs, comme par exemple « les esquisses des politiques de flexisécurité », qui visent à combattre le constat actuel selon lequel « les avantages acquis sont payés par ceux qui n’en ont pas ».

 

Il avance en conclusion trois séries d’arguments qui peuvent nourrir le débat à gauche :

- l’égalité des places reste le modèle le moins inégalitaire, donc le plus favorable aux plus faibles. C’est le sens historique de la gauche que de rester de leur côté, et François Dubet de rappeler les analyses sociologiques sur les liens entre développement des inégalités, accroissement de la violence et dégradation de la santé des individus.

- l’égalité des places « rend davantage justice au modèle des chances que ce modèle lui-même », puisque la mobilité sociale est plus forte dans les sociétés qui le privilégient encore. Ce sont « les places qui déterminent les chances », dans la mesure où « il est plus facile de se déplacer dans l’échelle sociale quand les écarts entre les différentes positions sont relativement serrés. »

- l’égalité des places reste un modèle viable d’intégration républicaine, à condition de « séparer radicalement les droits sociaux et les droits culturels » de manière à « détacher la reconnaissance de la redistribution », dans la mesure où la « lutte pour l’égalité des places a pour effet d’affaiblir le couple formé par les différences et les inégalités ».

 

Les responsables politiques donnent trop souvent l’impression de subir les évolutions profondes de notre société, particulièrement à gauche, comme si nous manquions d’une grille d’analyse globale qui respecte nos valeurs et permette de proposer un changement réellement porteur de justice sociale. Avec cet ouvrage remarquable, François Dubet apporte à mon sens une contribution décisive à la reconstruction intellectuelle de la gauche, tant sa lecture des enjeux sociaux au travers des « places » et des « chances » est féconde et complète.

 

Au plan local, l’action sociale portée par le CCAS a été redéfinie il y a un an, au travers du nouveau plan d’actions, autours de trois priorités : la redistribution, l’action collective et la fraternité, qui renvoient – modestement – à l’analyse de François Dubet et me semblent porteuses d’une véritable politique sociale engagée à gauche.

 

Plus généralement, en nous invitant à ne pas revenir sur nos valeurs et nos options fondamentales (la redistribution, les services publics, la laïcité) et à enrayer l’illusion politique et sociale de l’égalité des chances, François Dubet est porteur d’une exigence à laquelle la gauche devra répondre, au plan local et surtout au plan national : celle, enfin, d’adresser « une offre à ceux qui ne se reconnaissent plus dans les représentations politiques de la vie sociale ».

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Dimanche 28 mars 2010 7 28 /03 /Mars /2010 19:46

 

Le conseil d’administration du CCAS a voté fin février à l’unanimité le budget primitif 2010, dans un contexte particulièrement difficile. Etablissement public disposant d’un budget d’environ 65 M€, le CCAS est non seulement tenu de voter un budget en équilibre, ce qui est bien le moins, mais il ne peut cumuler un déficit supérieur à 5% de son budget, soit un peu plus de 3 M€.

 

Or, depuis 2005, le CCAS connaît un déficit structurel important qui l’a conduit à réaliser des exercices négatifs dès 2006, avec en 2008 un solde cumulé devenu déficitaire, les excédents et provisions des exercices antérieurs ayant été consommés. Ainsi, la nouvelle équipe issue du scrutin de mars 2008 est arrivée à la tête d’un établissement public structurellement déficitaire dans son fonctionnement, au moment où des projets engagés de nouveaux équipements augmentaient fortement la charge de la dette. A l’automne 2008, nous avons ainsi entamé la préparation du budget 2009 avec un besoin de financement (écart entre les dépenses et les recettes) de 4,5 M€, ce qui est énorme.

 

Les raisons de cette situation sont multiples ; j’en dégagerai 3 :

-         Tout d’abord, le CCAS a fortement développé son périmètre d’action durant le dernier mandat, avec une augmentation de près de 40% de sa masse salariale (mais pas du nombre de ses agents…). Tous les secteurs du CCAS ont connu des améliorations importantes : l’hébergement avec la Boussole et le Passage, l’action gérontologique avec la création de lits médicalisés, la petite enfance avec le développement du multi-accueil.

-         Ensuite, ce développement s’est appuyé sur des recettes non pérennes (notamment dans la petite enfance) ou sur des engagements de financements qui n’ont pas été honorés (l’exemple des Delphinelles est édifiant). De fait, le budget consacré aux personnes âgées est devenu le premier budget du CCAS ces dernières années, avec plus de 25 M€ de dépenses (en comparaison : 20 M€ pour la petite enfance et 15 M€ pour le développement social qui comprend les centres sociaux, l’accueil – hébergement et l’aide sociale facultative). Malheureusement, l’accroissement des dépenses du secteur gérontologique est essentiellement dû au comblement des déficits des établissements, qui ont représenté un total annuel de plus de 3 M€.

-         Enfin, la tradition d’excellence du CCAS depuis une quarantaine d’années a eu pour revers une forme de sentiment d’autosuffisance (voire de suffisance tout court) qui s’est traduit par un sous-financement historique du conseil général (qui finance seulement 5,6 % du budget réel de fonctionnement du CCAS), et dans une moindre mesure, par une trop faible évolution de la subvention municipale pour accompagner le développement de ses missions. Ainsi, en 2008, la subvention de la Ville de Grenoble au CCAS couvrait moins de 30% des dépenses de fonctionnement.

 

Evidemment, mon prédécesseur, Jean-Paul Roux, a eu raison de développer l’action du CCAS en réponse à l’évolution des besoins sociaux, dans un période où des marges existaient encore. Evidemment, les évolutions du contexte national et le choc puis les conséquences de la crise n’étaient pas prévisibles. Il ne s’agit donc pas de critiquer la gestion précédente, mais plutôt de lui être reconnaissant de ce qu’elle a apporté… et de se battre pour préserver ses acquis. Ainsi le nouveau conseil d’administration a-t-il fait de la continuité avec la gestion précédente sa première orientation politique, avant même de lancer la démarche de refondation du projet d’action sociale qui s’est concrétisée dans l’élaboration du plan d’actions 2009 – 2014.

 

Toujours est-il que nous avons dû bâtir un budget 2009 dans des conditions particulièrement ardues : comment concilier l’impératif de réduction du déficit (seul à même de nous garantir la maîtrise de l’avenir, puisqu’en cas de déficit supérieur à 5% le CCAS pourrait être mis sous tutelle), la réponse à l’augmentation des besoins sociaux et la mise en œuvre du plan d’actions tout en restant fidèles à nos valeurs, c'est-à-dire sans diminuer le service aux habitants ni remettre en cause l’emploi public et notre politique de ressources humaines (voir ce post) ? Le chemin était nécessairement très étroit. Au final, ce premier budget a été bouclé grâce à des économies importantes (fermeture de 2 unités des Delphinelles, réorganisation des espaces personnes âgées, gel d’ouvertures de places dans la petite enfance, limitation du recours à l’intérim…) et à des recettes nouvelles, en particulier de la Ville de Grenoble qui a augmenté de 1,4 M€ sa subvention, du conseil général pour plus de 200 000 € sur le service social personnes âgées et de l’Etat sur le secteur hébergement et les expérimentations sociales financées par le Haut Commissariat à la lutte contre la pauvreté. Toutefois, comme c’était prévisible, certaines recettes espérées n’ont pas été recouvrées, l’impact budgétaire des mesures d’économies n’a pas pu jouer à plein la première année et nous avons eu notre lot de petites mauvaises nouvelles et de désengagements partiels… sans parler de la crise qui a fait exploser des budgets « de première ligne » comme l’aide sociale facultative qui a presque doublé à près de 600 000 €. Ceci explique que nous devrions bientôt annoncer un résultat déficitaire situé entre 1,3 et 1,4 M€ pour l’année 2009, ce qui est un bon résultat comparé au « trou » initial de 4,5 M€, mais qui montre qu’il reste du chemin à parcourir, d’autant que ce déficit s’ajoute à celui de 2008, à hauteur de 700 000 €. Nous sommes ainsi à plus de 2 M€ de déficits cumulés, assez proche de la fameuse barre des 5%...

 

C’est dans ce contexte que nous avons élaboré le BP 2010, avec l’obligation de réaliser un exercice équilibré, voire positif, si nous voulons engager les indispensables reprises de déficit pour les années à venir.

En terme d’augmentation « mécanique » des dépenses incontournables, ce budget est particulièrement vertueux : la masse salariale progresse de 1,15 %. Compte tenu des autres progressions inévitables des dépenses de fonctionnement, le montant « incompressible » à financer est de 1,25 M€, auquel il convient d’ajouter 350 000 € au titre du plan d’actions ou de priorités fixées par les administrateurs, comme notre volonté d’engager un dispositif de soutien aux ressources des personnes âgées pauvres, ou la décision d’harmoniser le régime indemnitaire des personnels non titulaires avec la Ville de Grenoble pour lutter contre la précarité de nos propres agents.

Côté recettes, si l’effort de la Ville se maintient à un niveau très élevé avec une augmentation de la subvention de 1 M€, nous avons dû constater des baisses importantes d’activités tarifées aux usagers (par exemple la vacance dans les logements – foyers) et la non-réalisation de certaines de nos prévisions de recettes concernant les autres partenaires publics.

Au total, notre préparation budgétaire collective s’est fondée sur un besoin de financement estimé à 1,6 M€, qui a été équilibré par de nouvelles économies (sur des postes en renfort auprès de l’administration du siège du CCAS et par une rigueur accrue sur la gestion quotidienne), une cession de patrimoine et de nouveaux objectifs de négociation avec l’Etat, le conseil général et la CAF, que nous avons ramené à des montants plus atteignables dès 2010.

 

Il est évident que ce bouclage budgétaire, s’il permet de ne pas toucher aux services ni aux agents, reste toutefois soumis à bien des aléas, et notamment à la capacité des autres collectivités d’accompagner l’effort considérable de la Ville de Grenoble. Dans le cas contraire, nous serions obligés de revoir rapidement notre stratégie financière et de faire des choix douloureux. A l’heure où le conseil général vient de voter son budget en consacrant une « priorité au social », j’espère que le CCAS de Grenoble trouvera les soutiens dont il a besoin pour poursuivre la mise en œuvre de son plan d’actions et répondre à des besoins sociaux qui ne cessent de croître.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Jeudi 18 mars 2010 4 18 /03 /Mars /2010 17:08

C’est bientôt le printemps…et la sortie de l’hiver promet d’être terrible : fin des dispositifs d’hébergement spécifiques, retour des expulsions, un million de chômeurs en fin de droit dont 600 000 ne bénéficiant d’aucun minima social, sans parler des mesures gouvernementales à venir (retraites, dépendance), une fois la période électorale achevée.

 

La situation de l’hébergement d’urgence, déjà critique au début de l’hiver (voir ce post) est aujourd’hui dramatique : le centre d’accueil municipal (CAM) est plein à 130% depuis le début 2010, ce qui signifie concrètement que des familles, dont une majorité d’enfants, dorment dans les espaces collectifs (bibliothèque, salles de réunion). Pire, chaque jour, la veille sociale départementale (qui gère le « 115 ») ne peut répondre à des demandes d’hébergement émanant tant des publics dits de « droit commun », c'est-à-dire issus du territoire, que de ceux issus de la demande d’asile.

 

Dans un département qui propose près de 6000 places d’hébergement, dont plus de 4000 dans l’agglomération grenobloise (et presque 70% dans Grenoble intra muros), avec un développement important ces dernières années, et alors que le dispositif hivernal est lui aussi considérable (la capacité globale de l’urgence, augmentée initialement de 209 places pendant l’hiver pour atteindre 356 places, dépasse aujourd’hui les 430), cette situation semble difficile à expliquer. Elle tient d’une part à des facteurs structurels, liés au manque de logements à des loyers accessibles (PLAI dans le logement social) et plus généralement aux conséquences de l’augmentation massive, ces dernières années, des coûts de la construction (+ 40% en moyenne) ; à la faiblesse des liens entre hébergement et logement (donc l’absence de « fluidité des parcours résidentiels », même si des progrès sont observés avec le droit au logement opposable) et aux difficultés sociales accrues des publics de l’hébergement, qui augmentent les durées de séjour. Cette situation est aussi due, d’autre part, à des facteurs plus conjoncturels  : la crise, évidemment, qui plonge dans la précarité de nouveaux publics (jeunes, personnes âgées, familles monoparentales…), mais aussi l’augmentation récente de la demande d’asile, dont le gouvernement refuse de prendre la mesure.

 

En 2009, les mois de janvier et février avaient vu l’arrivée sur le territoire grenoblois de 58 ménages « primo arrivants » en demande d’asile. En 2010, sur la même période, ils sont 103 ménages. A ce jour, 335 demandeurs d’asile, en situation régulière, attendent une place dans un centre d’accueil (CADA)… alors qu’en moyenne 3 ou 4 places sont proposées toutes les 3 semaines ! Les dispositifs de l’urgence se substituent donc, sans moyens adaptés, aux capacités que l’Etat, au plan national, se refuse à engager. Il n’est donc pas étonnant qu’ils soient saturés, avec des conséquences humaines dramatiques.

 

Dramatiques pour les personnes, en premier lieu, quelles que soient leurs origines ou leurs situations administratives, qui se trouvent privées d’une possibilité même imparfaite d’hébergement. Lorsque tout le monde ne peut pas être accueilli, c’est le réflexe des marins qui guide nos comportements collectifs : « les femmes et les enfants d’abord ! ». De fait, les demandeurs d’asile étant souvent des ménages avec enfants dans une extrême précarité, les capacités de l’urgence ne peuvent leur être refusées… au risque de ne pouvoir satisfaire le besoin de mise à l’abri d’une femme victime de violences, d’un jeune en errance ou d’une personne âgée expulsée. C’est inacceptable. Nul ne peut moralement décider de « sélectionner » le public, particulièrement quand il fait froid.

En outre, que dire du développement des squats et des habitats précaires (voitures, camions, tentes, baraquements…) dans l’agglomération ? Que penser de ces mini bidonvilles qui s’étendent sur les berges de l’Isère ou aux abords de la rocade sud ? Il y a là des familles, des enfants, qui se mettent en danger, au plan sanitaire et au titre de leur sécurité physique (un incendie a détruit deux baraquements, heureusement sans blessé ni victime, il y a quelques jours sur les berges de l'Isère).

Avec l’impossibilité d’accéder aux dispositifs d’hébergement, des personnes renoncent à leurs droits, choisissent « la débrouille » avec les risques que cela comporte, et une misère cachée se développe. Nous le savons, cette misère cachée est le ferment d’autres dérives, car elle facilite l’exploitation des plus faibles et les comportements à risques ou délictueux. Cette misère cachée, aux relents souvent particulièrement glauques, apparaît parfois superficiellement dans le débat public à l’occasion de tels ou tels faits divers, vite oubliés et trop rarement analysés. Nous en sommes là et il est essentiel de regarder la réalité sociale en face, quand tout le système médiatique tend à l’occulter.

De la même façon, la désespérance liée à l’absence de solidarité publique concrète entraîne des réflexes de défense individuelle ou de groupe : agressivité, violence, intolérance, racisme… c’est la spirale de la concurrence des misères, de la loi de la jungle, qui fait qu’aujourd’hui, à Grenoble, des personnes particulièrement discriminées, comme les Roms, doivent être protégés par des bénévoles lors de certaines distributions alimentaires. La misère peut révéler le pire en chacun de nous, et la situation actuelle y pousse, inéluctablement.

 

L’autre conséquence dramatique de la situation actuelle concerne les acteurs sociaux : les professionnels et les bénévoles sont débordés, exposés à des drames humains et à des désespérances qui génèrent de la violence, obligés d’assumer, en première ligne et face aux personnes, des décisions (ou des absences de décisions) qu’ils n’ont pas prises. Au risque de la caricature, ils écopent à la petite cuillère les vannes béantes de dispositifs de solidarité insuffisants. On imagine la frustration, l’absence de sens et au final la souffrance de ces personnes qui se sont engagées, au plan professionnel, militant ou bénévole, dans l’action sociale avec des valeurs et des objectifs, et qui se retrouvent face à des situations inacceptables, au plan humain comme moral.

J’ai rencontré longuement, la semaine dernière, les professionnels du CAM, confrontés à l’incompatibilité actuelle de deux principes inscrits dans la loi et qui sont au cœur de leurs missions : l’inconditionnalité de l’accueil (donc pas de sélection des publics) et la non remise à la rue (dite « principe de continuité »). Si tout le monde est accueilli, comme il est impossible de trouver à chacun une place pérenne d’hébergement ou de logement dans des délais brefs, il devient nécessaire de limiter la durée de séjour à quelques nuits, donc accepter de cesser des prises en charge sans proposition de solution. C’est ce qui se passe dans de nombreux départements, mais c’est un renoncement à une disposition légale (issue du PARSA en 2005) et un grave recul social par rapport aux avancées des dernières années. A contrario, si le principe de continuité prévaut, cela signifie laisser sans solution un public important, comme c’est le cas actuellement. Là encore, on ne peut que se sentir solidaire de la souffrance professionnelle et morale des équipes.

Evidemment, le choix n’est pas nécessairement aussi binaire, et le rôle des décideurs publics est justement de construire des « voies de passage » entre des exigences contradictoires. C’est justement pour cela que l’échange approfondi avec les professionnels qui affrontent quotidiennement la réalité que j’essaie de décrire m’a semblé essentiel.

 

Alors que faire ? Le premier niveau de réponse est un truisme : il convient que les responsables prennent leurs responsabilités, c'est-à-dire que l’Etat remplisse ses obligations vis-à-vis des demandeurs d’asile. Sur ce point, je veux être clair : j’assume le partenariat confiant de la Ville et du CCAS avec l’Etat déconcentré (préfecture et direction départementale de la cohésion sociale) et je souhaite qu’il perdure. Nous avons des interlocuteurs de grande qualité, à l’écoute des acteurs de terrain, conscients des difficultés et qui ont démontré, cet hiver encore, qu’ils se mobilisaient lorsque nous les alertions. C’est grâce à ce partenariat exemplaire et confiant que l’offre d’hébergement a pu se développer à Grenoble et dans le département. Pour autant, encore une évidence, les marges de manœuvre de l’Etat au plan local sont très limitées (et davantage encore avec la disparition des DDASS), tant en terme de moyens que d’inflexion des politiques nationales qu’ils ont pour rôle de mettre en œuvre « loyalement ». Enfin, ils n’ont pas de prise réelle sur une cause déterminante de la situation actuelle : l’absence de solidarité territoriale. En effet, depuis que l’Etat a décidé unilatéralement l’an passé de « régionaliser la demande d’asile », c'est-à-dire de confier l’accueil de la demande de toute la région à deux seules préfectures (Lyon et Grenoble), nous assistons à une aggravation des déséquilibres entre départements : quand certains font toujours plus, comme en Isère, d’autres se désengagent…

 

Toutefois, parce que notre partenariat est essentiel et que la véritable réponse à la situation actuelle en dépend, j’ai saisi le Préfet de deux demandes pour lesquelles j’ai bon espoir.

La première concerne la prise en charge des Roms, en provenance de Roumanie, qui vivent pour la plupart dans une extrême précarité et pour lesquels nous devons organiser une réponse qui tienne compte de leur situation particulière (très grave discrimination dans leur pays d’une part, et grande hétérogénéité de leurs demandes d’insertion sur le territoire grenoblois, d’autre part). Il me semble qu’il faut mettre un terme à l’hypocrisie de la situation actuelle, marquée par une forme de « tolérance » de leur présence sans aucun moyen concret pour les accompagner. En conséquence, le CCAS travaille depuis plusieurs mois à l’élaboration d’un dispositif spécifique, en lien avec l’Etat, le Conseil Général et l’association « Roms action » sur lequel j’aurais l’occasion de revenir ultérieurement.

La seconde demande concerne la mise en place d’un dispositif d’hébergement d’urgence supplémentaire, dédié aux demandeurs d’asile et capable de proposer des solutions en amont des CADA, puisque ceux-ci sont inaccessibles. Non seulement ce dispositif répondrait à une demande sociale importante, mais en sus il permettrait de repositionner l’accueil d’urgence sur les publics pour lesquels il est conçu.

Bien sûr, si ces projets aboutissent, ce sera un progrès réel vis-à-vis de la situation que j’ai exposée. Ce progrès sera-t-il suffisant ? Dans le contexte social actuel, il est à craindre que non, ce qui signifie que les questions lourdes posées au CAM et plus globalement à l’urgence sur l’application des principes d’inconditionnalité et de continuité de l’accueil appelleront une réponse, forcément collective. Pour ma part, il est clair que l’inconditionnalité de l’accueil, donc la capacité à rester à disposition de tous, doit être préservée. Faudra-t-il limiter les durées de prise en charge, dans quelle mesure et sur quels critères ? C’est tout l’enjeu de débats à venir, aussi passionnants que douloureux. J’y reviendrai.

 

Au final, nous devons tirer une morale politique de cette situation et de la somme de souffrances humaines qu’elle engendre : c’est bien le cynisme de la politique gouvernementale sur l’asile qui en est directement responsable et que nous devons dénoncer.

En effet, la politique gouvernementale depuis 2002 n’a qu’un but, tantôt inavoué, tantôt transparent selon la période : décourager l’asile en dégradant les conditions de vie des personnes. En clair, il faut que le récit de « l’enfer » vécu en France décourage les migrants potentiels. Ainsi, après avoir rogné au maximum les droits des demandeurs d’asile, après avoir attenté à leur vie familiale, fait régner la suspicion sur l’ensemble de leurs démarches administratives, l’absence de réponse à leurs besoins vitaux, comme l’hébergement, vient « boucler la boucle » d’une logique de découragement par la souffrance et l’exclusion. Cette politique est non seulement scandaleuse aux plans politique, social et moral, mais elle est aussi parfaitement inefficace : toutes les études sérieuses ont démontré qu’à l’exception de mesures radicales (soit dans le sens de la discrimination soit dans celui de la régularisation), l’impact des politiques nationales d’asile était faible sur les flux migratoires. Ce sont bien les guerres, les misères et les impossibilités de vivre ou de s’imaginer un avenir dans leur pays d’origine qui poussent les personnes à rechercher l’asile, bien loin des fantasmes véhiculés par l’extrême droite de populations pauvres cherchant à « profiter » des richesses de l’occident. Les conséquences des politiques d’asile concernent tout le corps social et les orientations actuelles mettent en péril de nombreuses solidarités sur le territoire.

Solidaires des demandeurs d’asile, c’est cette situation globale qu’il nous faut dénoncer.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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