Jeudi 11 février 2010 4 11 /02 /Fév /2010 08:50

A la suite du post publié sur ce blog (ici), j'ai proposé à des nombreux collègues d'autres villes de relayer un appel au gouvernement pour défendre le service public de la petite enfance.
De nombreuses collectivités de gauche comme de droite ont signé cet appel, ainsi que des professionnels et des parents concernés. Un groupe a été constitué sur Facebook (http://www.facebook.com/profile.php?id=100000628114353#!/group.php?gid=287189038103&ref=mf). Citons parmi les signataires des élus de Paris, Lyon, Lille, Nantes, Angers, Toulouse, Lorient, Le Creusot, Quimper, Dijon, Clermont-Ferrand, Metz, Orange, Niort, Auch, Montbéliard, Kremlin-Bicêtre, Romans, Tours, Saint Priest, Carcassonne, Castelnaudary, Hendaye, Champigny sur Marne, Romans,...

J'ai par ailleurs reçu un courrier tout à fait clair de Jacques Pélissard, président de l'Association des maires de France, qui m'a fait copie de ses interventions auprès des ministres concernés (à consulter ici).
Malheureusement, à ce jour, le gouvernement semble rester sourd à la position quasi unanime des acteurs de la petite enfance... J'ai eu l'occasion d'en parler à Pierre Méhaignerie, président de la commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale, qui considère que des clauses de sauvegarde peuvent répondre à nos interrogations. Nous sommes bien loin du compte et nous aurons à prendre d'autres initiatives dans les jours qui viennent, notamment avec Razzy Hammadi et les responsables socialistes mobilisés sur l'avenir de ce service public essentiel.
Plus d'infos à venir.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 6 février 2010 6 06 /02 /Fév /2010 14:55

Je suis souvent interrogé sur l’action du CCAS de Grenoble, insuffisamment connu en tant qu’établissement public comme au plan de ses actions. Il est vrai que la culture de l’action sociale n’est ni celle de la communication, ni celle de la valorisation. C’est un champ de l’action publique qui exige humilité et constance, bien loin des affichages et des effets d’annonce. Pour autant, pour bien « faire », il est parfois nécessaire de « faire connaître » : la question du non accès aux droits et aux services interroge fortement la capacité des acteurs sociaux à simplement informer les citoyens de ce qu’ils font. Pour cette raison, et parce que je considère que l’action sociale doit peser davantage dans le débat public pour être reconnue, j’essaie à ma place de faire avancer l’information des habitants sur nos actions.

 

Ce samedi, j’avais l’occasion de présenter l’action du CCAS aux militants et sympathisants du parti socialiste grenoblois, ce qui est bien le moins. Rendre des comptes aux militants politiques que l’on représente aussi dans le cadre de son mandat, comme rendre des comptes aux habitants, c’est une évidente nécessité. Cette rencontre de près de 3 heures a permis de faire le point sur les réponses apportées par le CCAS à la réalité sociale grenobloise (voir mon précédent post).

 

Comment répondre à l’augmentation des besoins sociaux quand les moyens de l’action sociale diminuent ?

Comment garantir le développement et la qualité de l’offre d’accueil pour la petite enfance quand les orientations nationales sont au désengagement de l’accueil collectif, voire demain de la maternelle ?

Comment relever le défi de la dépendance sans créer un système à deux vitesses, accessible aux plus favorisés et aux plus fragiles grâce à l’aide sociale, mais laissant les classes moyennes de côté ?

Comment réussir à développer le lien social quand la crise et l’excitation des peurs par le gouvernement poussent au repli sur soi ?

Comment endiguer au niveau local le changement de société que nous subissons, avec l’effacement des solidarités collectives au profit de systèmes assurantiels individualisés et privés ?

 

Autant de questions graves et d’enjeux auxquels le CCAS de Grenoble ne peut évidemment prétendre répondre à lui seul. Mais nous sommes « au front », en assumant des choix financiers rigoureux pour dégager les marges nécessaires à l’élaboration de nouvelles réponses à la crise. C’est l’objet de cette présentation que je souhaite partager avec vous  : il vous suffit de cliquer ici.

Enfin, pour les passionnés qui ont du temps, les étudiants scrupuleux, les opposants vétilleux... et tous ceux que cela peut intéresser, voici quelques documents de référence sur le CCAS :

- le plan d'actions 2009 - 2014 et un état d'avancement au mois de novembre 2009

- le bilan d'activités 2008 (document "repères") et une présentation synthétique

Bonne lecture !

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 2 février 2010 2 02 /02 /Fév /2010 00:16

Parmi les compétences obligatoires que le législateur a fixé aux Centres communaux d’action sociale (CCAS) figure l’analyse des besoins sociaux (ABS), qui doit faire l’objet d’un rapport annuel. Cette analyse est encore trop peu répandue et surtout méconnue des décideurs et des citoyens, alors qu’elle délivre des informations essentielles.

ABS-2009-Page-de-couv2.jpgA Grenoble, le CCAS s’est doté depuis plusieurs années de compétences réelles pour réaliser cette analyse et la partager, notamment dans un observatoire social, économique et urbain que nous avons constitué avec l’agence d’urbanisme, la Métro et le conseil général. Pour 2009, nous avons décidé de proposer une ABS centrée sur la situation des personnes âgées, tout en reprenant pour l’ensemble de la population des indicateurs globaux. (téléchargez la version complète ici) En voici quelques éléments clés.

La première caractéristique de la population grenobloise, c’est sa stabilité démographique, même si notre ville, avec 156 000 habitants, a gagné des habitants depuis le précédent recensement de 1999 (153 400 habitants). Songeons que Grenoble compte près de 86 000 logements aujourd’hui, alors qu’elle n’en comptait que 69 000 en 1975, quand sa population dépassait les 166 000 habitants (voir sur le site de l’Insee : http://www.statistiques-locales.insee.fr/FICHES/DL/DEP/38/COM/DL_COM38185.pdf)! C’est une conséquence directe d’évolutions bien connues : séparations, décohabitations, allongement de la vie.

Du fait d’un solde migratoire négatif (des ménages quittent Grenoble), cette stabilité s’explique essentiellement par le maintien de la natalité à un haut niveau : 2300 naissances en 2008 (comme 2006 et 2007). Grenoble compte ainsi plus de 5800 enfants de moins de 3 ans, dont 27% vivent sous seuil de bas revenus (903 € par mois) et 14% dans une famille monoparentale. L’année passée (septembre – juillet), les crèches du CCAS ont accueilli 2875 enfants différents, dont près d’un tiers vivant sous le seuil de bas revenus.

L’autre caractéristique de Grenoble, c’est le contraste entre d’une part son développement économique, qui permet un bon taux d’emploi des 25 – 54 ans (78%) et un revenu moyen annuel supérieur à 20 000 €, et d’autre part des indices de précarité qui en font la ville du département qui concentre le plus de pauvreté (http://www.insee.fr/fr/insee_regions/rhone-alpes/themes/syntheses/lettre_analyses/02099/02099_precarite_agglo_grenoble.pdf). Ainsi, 24 000 personnes sont identifiées par la CAF comme vivant sous le seuil de bas revenus, tandis que 9000 personnes sont dites « fragiles », c'est-à-dire qu’elle ne dépasseraient pas ce seuil sans les prestations sociales. Ces chiffres incluent les 9000 allocataires de minimas sociaux qui vivent à Grenoble, mais ne tiennent compte ni des étudiants, particulièrement exposés à la pauvreté, ni des personnes âgées, pour lesquelles nous savons par exemple que 8600 retraités de la sécurité sociale perçoivent le minimum vieillesse (677 €). Ainsi, toujours sans compter les étudiants, et en tenant compte de l’écart entre le minimum vieillesse et le seuil de pauvreté, on peut estimer qu’un minimum de 33 000 personnes vivent sous le seuil de pauvreté, soit 21 % de la population, contre une moyenne de 13% au plan national. Si l’on essaie d’inclure les étudiants (au moins 24 000 vivent à Grenoble) dans l’analyse en leur appliquant ce taux moyen, on ajoute alors 3000 personnes et on obtient un total de 36 000, soit 23 % de la population. Deux chiffres pour « compléter le tableau »  : 3500 jeunes sont suivis par la mission locale, environ 10 % des 16 – 25 ans sur Grenoble, et plus de 11 000 Grenoblois bénéficient de la CMU – complémentaire, soit 10% des assurés sociaux du régime général (contre une moyenne nationale autours de 7%).

Bien sûr, ce contraste entre une « Grenoble qui gagne », innovante, compétitive, porteuse de grands projets essentiels pour son avenir et une « Grenoble pauvre », comme l’a titré un mensuel local, n’est pas une spécificité de la capitale des Alpes : toutes les grandes villes sont devenues aujourd’hui un concentré des paradoxes de notre société, attirant aussi bien les professions intellectuelles et les ménages aisés par la qualité de vie qu’elle proposent que les plus fragiles, par la présence de leurs services publics et leurs réseaux de solidarité, publics et associatifs. C’est le grand défi du « fait urbain » actuel : comment faire « vivre ensemble » ces réalités sociales si différentes ? Comment laisser leur place aux classes moyennes ? Comment lutter contre la ségrégation urbaine quand les politiques de zonage ont accru l’homogénéité sociale des quartiers favorisés (Eric Maurin, Le ghetto français, Seuil, 2004 - voir ce post) ?

Le grand piège de l’analyse de ce contraste, c’est de développer un point de vue excluant : ne regarder que la pauvreté et ignorer les politiques publiques essentielles pour l’emploi (je pense au développement économique, qui ne doit pas être laissé à la seule gouverne du marché), ou au contraire, focaliser sur les atouts économiques de la ville et considérer que tout discours social nuit à l’attractivité de la ville et donc, in fine, à l’emploi. Cette dernière posture néglige la nécessité de reconnaître la réalité sociale dans le débat démocratique et d’y apporter des réponses sans délai, ici et maintenant, ces deux « missions » étant intrinsèquement liée à l’engagement d’une collectivité de gauche. Or, dans de nombreuses collectivités, ce rapport à la réalité sociale, cette capacité à porter un discours sur ce que vivent nos concitoyens les plus en souffrance, reste négligée en dehors du sillon compassionnel déjà trop creusé. A cet égard, il n’est pas innocent que le dernier ouvrage d’un responsable politique aussi expérimenté que Jacques Delors soit intitulé « Investir dans le social » (avec Michel Dollé, Odile Jacob, 2009). Voilà pourquoi le débat public sur l’analyse des besoins sociaux est indispensable : il permet de sortir des postures et oblige chacun à regarder la réalité sociale en face pour agir.

Comme je l’ai indiqué, l’ABS 2009 livrée par le CCAS est centrée sur la situation des personnes âgées, tant il est vrai que nos aînés sont concernés eux aussi par de nouvelles formes de précarité et de pauvreté. Il y a là justement une réalité grave que nous devons comprendre pour agir avec justesse et efficacité.

pop.jpgSans surprise, l’évolution démographique marque un net vieillissement : on estime que la population âgée de plus de 60 passera de 29 700 aujourd’hui à 36 000 en 2020, avec une forte progression des plus de 75 ans (16 000 en 2020 contre 12 800 en 2006) et un doublement des plus de 85 ans. Près de 70 % des plus de 60 ans sont propriétaires de leur logement, les locataires se répartissant à parité entre parc social et parc privé. En terme de politique du logement, cela signifie que l’adaptation de ces logements doit être une priorité si nous voulons permettre à ces personnes de vieillir à domicile, comme c’est largement le cas à Grenoble (pour les autres pistes, voir mon post « Les aînés dans la ville, comment vivre harmonieusement ? »).

En terme de dépendance, Grenoble compte 2200 bénéficiaires de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA), soit 17% des plus de 75 ans, dont 1680 vivent à domicile (77 %) et 505 en établissement (soit une proportion inverse par rapport au niveau national, où le maintien à domicile est moins développé). Mieux : 430 personnes très dépendantes (GIR 1 et 2) vivent à domicile à Grenoble, soit l’équivalent de 5 établissements médicalisés de 80 places ! Plus largement, près de 2900 personnes ont été aidées à domicile en 2008, bénéficiant d’un suivi global (une spécificité grenobloise) assuré par notre service social personnes âgées (compétence normalement dévolue au département), qui accompagne au total plus de 6400 individus. Si le grand pic de la dépendance est surtout attendu pour 2030, avec l’arrivée au-delà des 80 ans de la génération des baby-boomers, les réformes annoncées cette année par le gouvernement (système assurantiel individuel de garantie du risque de dépendance, solidarité nationale minimale gagée sur les « recours sur succession »…) vont rendre plus difficile la prise en charge de la dépendance pour les classes moyennes fragilisées, non habilitées à l’aide sociale et incapables de financer des services à domicile largement laissés à leur charge, ou une admission en établissement médicalisé (autour de 1800 € par mois). Et je n’évoque pas ici, j’y reviendrais par ailleurs, la question essentielle de la prise en charge des malades d’Alzheimer ou de pathologies neurodégénératives…

Mais il y a plus inquiétant dans les données fournies par cette analyse des besoins sociaux : c’est le développement de la précarité et de formes graves de pauvreté dans le grand âge. Pour la première fois, le revenu médian des 60 – 74 ans est inférieur à celui des plus de 75 ans, ce qui témoigne d’une réelle paupérisation, d’autant que les écarts entre les 10% de ménages les plus riches et les 10% les plus pauvres sont plus importants parmi les premiers, ce qui témoigne d’une aggravation des inégalités. Parmi les 8600 retraités qui perçoivent le minimum vieillesse, 1560 bénéficient d’une allocation spécifique pour atteindre ce minimum, et l’on compte que 20% des ménages de 60 – 74 ans ont un revenu fiscal individuel inférieur à 760 € par mois, très en deçà du seuil de pauvreté. Nulle surprise donc à retrouver de plus en plus de personnes âgées dans les associations qui distribuent de l’aide alimentaire ou dans les accueils de jour, sans parler des renoncements croissants à la santé et à la vie sociale et culturelle. Je proposerai aux administrateurs du CCAS de réfléchir dès cette année à la mise en place d’une aide spécifique en direction de ces personnes âgées pauvres, en accompagnant la progression annoncée par le gouvernement du minimum vieillesse (pour atteindre 777 € par mois en 2012)… qui restera bien insuffisante pour approcher le seul de pauvreté (903 € en 2008).

Enfin, il est une dernière dimension du grand âge qu’il faut appréhender pour une analyse complète, c’est l’isolement et la solitude, qui vont souvent de pair avec la pauvreté. Aujourd’hui, 11 000 personnes âgées vivent seules à domicile, soit 30 % des 60 – 74 ans et près de 50 % des plus de 75 ans. Chacun sait combien la solitude est un facteur de risque supplémentaire, tant au plan matériel que moral, avec souvent des conséquences lourdes en terme de souffrance, particulièrement quand le premier cercle relationnel (les enfants) est absent. Les professionnels estiment que 3 personnes sur 4 vivant seules éprouvent un mal-être. Sur ce point, l’action de proximité du CCAS avec les espaces personnes âgées, que nous voulons proposer dans tous les secteurs de la ville, les espaces de restauration et la livraison de repas à domicile sont essentiels. De la même façon, notre volonté d’inscrire les activités socioculturelles des personnes âgées dans les centres sociaux et les logements foyers vise à rompre à la fois l’isolement et l’enfermement générationnel. C’est enfin le sens du soutien que nous apportons aux clubs, aux associations, aux réseaux de bénévoles qui apportent une présence humaine et réalisent, au quotidien, une multitude de « petits miracles », à l’exemple de ces lectrices à domicile qui permettent à des personnes isolées de partager le bonheur de lire. Comme la vie sociale est souvent déterminée par la capacité financière, nous menons actuellement une double réflexion, en interne du CCAS pour adapter les tarifs de nos services (qui sont aujourd’hui progressifs en fonction du quotient familial), et avec le service culturel de la Ville pour proposer un large dispositif d’accès à la culture. J’y reviendrais prochainement.

Au final, si l’analyse des besoins sociaux est aussi importante, malgré son côté rébarbatif (ce post est surchargé de chiffres :-)), c’est qu’elle doit nous permettre d’éclairer le débat public pour agir. La plupart des mesures du plan d’actions du CCAS proviennent directement de l’observation sociale. Mais celle-ci reste à améliorer, notamment pour mieux tenir compte des aspects humains, empiriques, « qualitatifs » de la pauvreté, et ne pas réduire ce débat public si nécessaire à un dialogue d’experts.
C’est le sens d’une longue réflexion menée par l’Union nationale des CCAS pour définir d’autres indicateurs de pauvreté (http://www.unccas.org/publications/docs/guide-indicateurs.pdf), que nous essaierons d’intégrer progressivement ces prochaines années, tout en développant la participation des habitants et des usagers des services sociaux.

Là encore, avant même d’expérimenter et de décider, nous devons, humblement, chercher à connaître et à comprendre la réalité, puis la rendre publique pour que le débat démocratique s’en saisisse. C’est le sens de ce post.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 26 janvier 2010 2 26 /01 /Jan /2010 01:54
lievrepatagonie.jpgIl est des comparaisons décalées qui donnent un sens particulier à une lecture. Comme celle que j’ai ressentie au long de la lecture des mémoires de Claude Lanzmann, intitulées « Le lièvre de Patagonie », en pensant au «Monde d’hier » de Stefan Zweig, chef d’œuvre crépusculaire de grand romancier, écrit de son exode au Brésil avant son suicide pour témoigner d’un monde détruit par la barbarie nazie, celui de la société viennoise philosémite de la fin du 19ème siècle jusqu’à la Grande Guerre.


Claude Lanzmann n’est pas romancier et son témoignage n’emportera pas la même gloire littéraire. Mais il livre à la fois une belle émotion et un formidable témoignage de vie.

Le monde qu’il raconte, c’est d’abord celui d’un jeune juif intellectuel pris dans la France de la débâcle, qui entre en Résistance naturellement, sans choix véritable, avec la seule conscience que là est sa place et où il retrouve son père, en toute évidence. C’est l’occupation, les planques, les voyages où se jouent des vies, les trahisons, les désillusions face aux primats de considérations partisanes, puis l’univers étrange de la Libération et le bouillonnement intellectuel d’un monde à reconstruire. Etudiant à Louis-le-Grand, Claude Lanzmann règle ses comptes de Résistance avec le PCF lors d’un échange avec le jeune Jean Poperen, se lie d’amitié avec Jean Cau, vole des livres pour satisfaire un appétit insatiable, se fait arrêter, puis mendie déguisé en prêtre pour gagner quelque argent… c’est aussi la période des conquêtes féminines, des « chasses de lionceaux » sur les Champs Elysées, des épanouissements sentimentaux et intellectuels. Par son beau-père, Monny de Bouly, énigmatique yougoslave ami des surréalistes, il rencontre alors André Breton, Paul Eluard, Jean Cocteau, Louis Aragon, Francis Ponge… avant de devenir l’ami de Gilles Deleuze, compagnon de sa sœur, puis de rencontrer Sartre, par son ami Jean Cau, secrétaire du futur Prix Nobel (refusé) mais aussi par sa sœur dont Sartre devient aussi l’amant et qui mettra fin à ses jours quelques années plus tard. Il tombe amoureux de Simone de Beauvoir, avec laquelle il vivra plusieurs années en acceptant l’autre « couple » que le Castor forme avec Sartre. Entre une vie militante passionnée et engagée contre la guerre d’Algérie, une vie sentimentale épanouie et une vie intellectuelle aussi riche qu’intense, Claude Lanzmann décrit avec un bonheur réjouissant ces années d’espoir et de lutte, où les causes partagées nourrissent les bonheurs individuels, dans une formidable et emphatique curiosité du monde (premiers voyages en Italie, en Israël, premier poste à Berlin...).

Pigiste – grand reporter à France Soir, dirigé à l’époque par Pierre Lazareff, Claude Lanzmann participe aussi à la belle aventure des Temps modernes, la revue philosophique fondée et dirigée par Sartre, dont il a pris la succession et dont il est toujours le directeur. Après avoir rencontré Ben Gourion lors d’un voyage en Israël qui a nourri sa réflexion sur sa judéité (avec les « Réflexions sur la question juive » de Sartre), il découvre la Corée du Nord de la guerre froide, rencontrant Kim-Il-Sung et y vivant une passion interdite, puis la Chine au lendemain de la Longue marche, avant que son engagement pour la cause algérienne ne le mène au cœur de l’Armée de Libération Nationale (ALN) auprès d’un certain Abdelaziz Bouteflika, alors jeune officier. Dans la même période, il est aussi ce journaliste léger qui réalise portraits et interviews – sous pseudo – des stars de l’époque, consolant Simone Signoret lorsque Montant s’attarde auprès de Marilyn, rédigeant des textes pour un Cousteau méprisant ou témoin de Michel Piccoli lors de son mariage avec Juliette Greco. Ces portraits délicieux, particulièrement celui de son ami Albert Cohen qu’il présenta à Simone de Beauvoir après lui avoir fait découvrir et aimer « Belle du Seigneur », sont une captivante description de ce monde des années 50 – 60, où les enjeux politiques les plus graves cohabitaient avec une inaltérable soif de vivre et d’agir pour le futur, avec tellement de confiance… ou de foi, comme il l’écrit superbement  : « Malgré tout ce que j’ai su, tout ce que je sais aujourd’hui, de la face noire et sanglante du communisme réel, malgré ma propre expérience du cynisme et de la traîtrise du PCF pendant la Résistance, malgré ma haine des procès de Moscou ou de Prague, l’Union soviétique resta longtemps comme un ciel sur ma tête. Et sur celle de beaucoup d’hommes de ma génération. » C’est ce monde encore plein de souffrances mais la tête dans les étoiles, pour filer l’analogie, que Claude Lanzmann nous fait partager.

Outre ce rapport au temps et la question de son « incarnation », comme il l’écrit en conclusion, « Le lièvre de Patagonie », œuvre de réflexions d’un intellectuel confronté au réel, est traversée par un autre fil rouge : la mort et plus particulièrement la mise à mort. « La guillotine – plus généralement la peine capitale et les différents modes d’administration de la mort – aura été la grande affaire de ma vie » est la première phrase du livre. C’est la rencontre entre cette « passion » de la mort et son sionisme de gauche (à l’instar de son ami Théo Klein) qui nouera le destin de Claude Lanzmann et lui donnera cette place si particulière dans notre mémoire collective.

La question du « pourquoi Israël ? » (titre de son premier film, sorti en pleine guerre de Kippour), donc du sionisme, traverse le livre comme elle a construit sa vie. Qu’il s’agisse de confronter son engagement politique à la vie des kibboutzim, de se fâcher avec Sartre sur le rapport qu’Israël entretien avec la conscription et avec son armée (puis de s’éloigner du Sartre mao de La cause du Peuple et de Libération première formule), ou de vivre sa fascination de l’aviation grâce à cette même armée, le rapport à l’Etat d’Israël, et donc à la Shoah, est constant dans sa vie d’homme et d’intellectuel engagé. Et c’est bien son rapport extrême à la mort qui le pousse à la radicalité de « Shoah »  : Claude Lanzmann explique son refus des images d’archives, son rejet des témoignages de parcours individuels par la cohérence absolue d’un projet visant à faire du « sujet de mon film la mort même, la mort et non pas la survie, contradiction radicale puisqu’elle attestait en un sens l’impossibilité de l’entreprise dans laquelle je me lançais, les morts ne pouvant pas parler pour les morts. Mais ce fut aussi une illumination d’une puissance telle que je sus aussitôt, lorsque cette évidence s’imposa à moi, que j’irai jusqu’au bout, que rien ne me ferait abandonner. Mon film devrait relever le défi ultime : remplacer les images inexistantes de la mort dans les chambres à gaz ». Pour y parvenir, il se lance dans une véritable traque des acteurs de la Shoah, c'est-à-dire des bourreaux, ceux des einsatzgruppen de la « Shoah par balles » comme ceux des camps. Ne parvenant pas à obtenir l’accord de ceux qu’il rencontre pour être filmés, il tire profit d’une innovation grenobloise : « Tandis que je me débattais, moi, dans des impossibilités de tous ordres, un ingénieur grenoblois, Jean-Pierre Beauviala, inventeur de la caméra Aaton, avait créé une petite merveille qui allait modifier radicalement mes conditions de tournage en Allemagne, me faire choisir la tromperie, le subterfuge, la clandestinité, le risque maximum. (…) ». Grâce à cette  petite caméra cylindrique, la « paluche », il réalisera de nombreuses interviews en caméra cachée, avant de manquer d’y laisser sa peau une fois découvert.

Mais le virage fondateur de la réalisation de « Shoah », qui court de 1973 à 1985, c’est son premier voyage en Pologne et la découverte de Treblinka. « Treblinka existait », mesure-t-il en découvrant la gare et village inchangés  : « le passage du mythe au réel s’opéra en un fulgurant éclair, la rencontre d’un nom et d’un lieu fit de mon savoir table rase, me contraignant à tout reprendre à zéro ». Il rencontre et interviewe alors nombre de témoins et d’acteurs de la réalité des camps, mais aussi des transports dans les wagons à bestiaux ou de la vie empestée des villages alentours, dans l’odeur poisseuse et persistante de la mort. A la sortie du film, après moult péripéties pour boucler le financement et résister aux pressions diplomatiques polonaises, Claude Lanzmann décrit combien la radicalité de Shoah rend cette œuvre incompréhensible ou insupportable à beaucoup qui, tels le Cardinal de Lustiger, ne parviennent simplement pas à la voir. Comment affronter pareille négation de la vie et du genre humain ? Il livre aussi d’autres réflexions passionnantes, comme celles d’historiens qui s’interrogent sur leur rôle, tels Pierre Vidal-Naquet qui considère à son tour que l’histoire « est chose trop sérieuse pour être laissée aux historiens », en constatant que l’essentiel de la transmission de la Shoah provient d’un écrivain (Primo Levi), d’un politologue (Raul Hilberg) et d’un cinéaste. « Shoah », pour tous ceux qui l’ont vu dans son intégralité, est une œuvre à nulle autre pareil, ni témoignage, ni récit, mais tentative absolue de représentation de l’inimaginable.

Initialement, et il l’avoue en conclusion, Claude Lanzmann souhaitait titrer ses mémoires « La jeunesse du monde », ce qui nous rapproche de mon analogie première avec Stefan Zweig. D’une certaine manière, la description d’une société engagée, culturelle et intellectuelle, les galeries de portraits, les rapports au sionisme (Zweig évoque longuement l’essor intellectuel du sionisme, à l’époque lié au socialisme, et la figure tutélaire de Theodor Herzl), et la présence continue de la mort et de son incarnation, la barbarie nazie, justifient pleinement cette comparaison. Mais, fort heureusement pour Claude Lanzmann, les conclusions sont diamétralement opposées. Quand Zweig achevait un testament intellectuel avant de mettre fin à ses jours avec sa femme, Lanzmann délivre une conclusion pleine d’optimisme : « J’avais près de soixante-dix ans, mais tout mon être bondissait d’une joie sauvage, comme à vingt ans ».

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Notes de lecture
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Mercredi 20 janvier 2010 3 20 /01 /Jan /2010 22:24

creche036.jpgLes signes avant-coureurs ne manquaient pas… nous y sommes : la France s’apprête à inclure le secteur de la petite enfance dans le champ de la directive service de la commission européenne (ex fameuse directive « Bolkenstein »), qui organise la « libéralisation » du marché des services en Europe et donc la marchandisation définitive de nombreux pans de l’action sociale.

L’Europe servira encore de bouc-émissaire à certains, trop heureux par exemple d’y voir une justification a posteriori du calamiteux « non » à la constitution de 2005. Ce serait malhonnête puisque la décision de libéraliser résulte d’un choix strictement national : l’Allemagne, le Danemark et la Belgique ont fait le choix d’exclure du champ d’application de la directive l’ensemble des activités relevant du secteur social ; l’Autriche a écarté de son champ les activités requérant un financement public. Il s’agit donc d’un choix politique qui nous ramène précisément à la politique du gouvernement, et celle-ci, malgré sa discrétion, est d’une clarté effrayante : il s’agit simplement de substituer aux services publics et aux accueils collectifs des solutions individuelles (assistantes maternelles indépendantes) pour les plus riches et des simili-crèches au rabais pour les autres (en faible quantité).

Parmi les signes avant-coureurs que j’évoquais, citons les plus graves :
- les nouvelles orientations de la CNAF, qui privilégient le développement quantitatif de l’offre de garde tout en diminuant les financements aux accueils collectifs ;

- la promotion des jardins d’éveil, avec un encadrement très faible (1 adulte pour 12 enfants) et une perspective de mise en cause des grandes sections de crèche et surtout des petites sections de maternelle ;

- la possibilité ouverte de compter 50% de personnels non qualifiés dans les crèches (et bientôt de comptabiliser les CAP petite enfance dans le personnel qualifié, alors que la formation est courte - un an - et ne comporte aucun module sur la santé).

En clair, la logique financière a gagné : tout est mis en œuvre pour baisser le coût des places de crèches, sans tenir compte de la qualité et de l’intérêt des enfants, notamment les plus fragiles. Ce gouvernement revient des décennies en arrière, privilégiant la seule logique familiale (offrir une solution de garde aux familles déjà actives) et niant la dimension sociale (réduire les déterminismes sociaux dès la petite enfance, favoriser le retour à l’emploi des femmes) des politiques d’accueil de la petite enfance.

A Grenoble, nous sommes à rebours total des récentes orientations nationales : notre service public de la petite enfance est accessible en priorité aux enfants des familles vivant sous le seuil de pauvreté (près d’un tiers des enfants Grenoblois et la même proportion dans nos crèches) et il est porté par un personnel intégralement qualifié. Cette exigence de qualité permet non seulement de réaliser notre priorité sociale, qui serait ingérable dans des crèches au rabais, mais aussi de porter de véritables projets pédagogiques pour l’épanouissement de l’enfant, l’accompagnement des parents, voire la vie du quartier, le lien social, les actions intergénérationnelles. Ce n’est pas un hasard si les crèches sont en liens réguliers avec le réseau des bibliothèques, les musées, les salles de danse et de musique : nous considérons le petit enfant comme une personne et nous entendons lui proposer à la fois une socialisation et une approche sensible du monde, par le goût, la pratique artistique, le développement langagier et corporel. Cette ouverture au monde, particulièrement nécessaire aux enfants des familles précaires, seul un service public de qualité peut l’offrir. A Grenoble, il est le produit d’une histoire municipale forte et constante, partie prenante de notre identité commune et incompatible avec la logique de marchandisation.

Car ne nous y trompons pas, derrière les propos rassurants qui seront certainement tenus par le gouvernement, c’est une machine à broyer le service public qui sera lancée, aussi discrète dans son action que déterminée et certaine de son succès final. Concrètement, les collectivités devront justifier non seulement de leur mode de gestion, mais aussi des modalités de leur financement, car la « loyauté de la concurrence » devra s’appliquer. Certaines collectivités se saisiront de l’aubaine : par la mise en concurrence, elles feront baisser les prix, sans se soucier de la qualité. Celles qui « en font trop » pour le secteur public, comme Grenoble, verront de doctes juristes leur exposer les risques auxquels elles s’exposent, quand d’autres marchands du Temple viendront les menacer insidieusement de contentieux si la puissance publique devient un obstacle à la liberté d’entreprendre, voire au « libre choix éclairé » des parents… 

Au final, la situation créée permettra à toutes les collectivités, et d’abord à l’Etat, de justifier un désengagement et ce sera la fin des services publics locaux, à l’exemple des conséquences dramatiques de la libéralisation des services à la personne décidée par Jean-Louis Borloo, qui a non seulement mis sur la paille les acteurs publics et associatifs, mais transféré une partie des coûts sur les usagers, entraînant une nouvelle sélection par l’argent. Voilà le destin qui attend la petite enfance si rien n’est fait.

Il est enfin un scandale supplémentaire sur ce dossier, c’est le déni de démocratie qu’il représente. Le Parlement a-t-il été saisi de cette question ? Il a fallu une « niche parlementaire » des socialistes pour imposer un débat (ce jeudi, je crois). Le  Gouvernement a-t-il saisi pour avis les associations d’élus et les acteurs du secteur de la petite enfance ? Bien sûr que non. L’Association des Maires de France (AMF), l’Union Nationale des CCAS (UNCCAS) et l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux (l’UNIOPSS) ont écrit au gouvernement pour demander l’exclusion de la petite enfance du champ de la directive. De gauche ou de droite, il y a en effet un consensus dans les territoires pour refuser la marchandisation de la petite enfance. Le gouvernement n’a même pas pris la peine de répondre.

Comme je l’ai déjà beaucoup développé sur ce blog, je suis convaincu que la logique de prestation ou la marchandisation, qui peuvent parfois présenter un intérêt, sont mortifères pour l’action sociale globalement, et a fortiori pour la petite enfance. Le choix de préserver ou de laisser broyer ce service public géré par les collectivités locales est plus qu’un choix politique gouvernemental, c’est un choix de société.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires

Présentation - mes convictions

Catégories

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés