A l’occasion d’un colloque récemment organisé par l’association de la cause freudienne Rhône-Alpes, intitulé « réalités plurielles de l’exclusion à la lumière de la psychanalyse », j’ai été amené à travailler, en préparant cette intervention, sur l’apport de la psychanalyse pour répondre aux enjeux de l’action sociale.
N’étant pas un expert de l’analyse psychanalytique, j’ai construit mon propos comme un simple témoignage d’acteur impliqué, parmi d’autres, dans le combat contre l’exclusion, en essayant de
répondre aux questions suivantes :
- comment agir en tant qu’élu pour que les politiques sociales ne se limitent pas à une logique normative d’insertion sociale, mais visent bien l’autonomie sociale de l’individu dans sa
singularité ?
- comment enrayer les mécanismes d’exclusion à l’œuvre au sein même des politiques sociales, afin qu’elles ne se confondent pas avec une « machinerie normative », finalement
monstrueuse ?
Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire sur ce blog, les politiques sociales sont actuellement dans de cruelles impasses : dans une société gouvernée par la peur, la logique de suspicion, de défiance l’a emporté. Quelques symptômes illustrent ce constat.
D’abord l’émergence puis le triomphe de la notion d’ « assistanat », comme le primat accordé dans la plupart des politiques publiques à la lutte contre la fraude sur l’accès aux droits (alors que la réalité sociale démontre que la seconde question est au moins 10 fois plus importante, en nombre, que la première) sont la marque du regard de plus en plus critique, pour ne pas dire malveillant, que notre société porte sur son action sociale et ses bénéficiaires. Ce regard au minimum suspicieux est à l’origine de nombreux mécanismes inversant la charge de la preuve dans le travail social : ce n’est plus la société qui propose un secours ou un accompagnement à un individu en difficulté, c’est ce dernier qui doit démontrer qu’il mérite que la société lui vienne en aide. De cette logique sont issues quantité de normes qui réduisent l’individu à une situation (voire, plus grave, à un comportement), et dont les effets sont minorants pour l’impact même de l’action sociale, puisqu’il devient impossible d’appréhender globalement la réalité de la personne.
Ensuite, cette « critérisation » du travail social se double d’une logique de tri des publics en fonction des compétences des acteurs : telle collectivité ne prend en charge que les moins de 25 ans ou les plus de 60 ans, d’autres selon le statut administratif, selon la forme familiale, le niveau de revenu, etc. La complexité croissante de notre société a engendré un véritable maquis de normes et de classifications des publics de l’action sociale, qui pousse au traitement systématisé des situations des individus, avec des logiques de « saucissonnage » qui nient la singularité de l’individu… le tout dans une opacité technicienne au final peu démocratique : tout le monde, donc personne, en est responsable ! Nous assistons donc à des politiques publiques qui, à cause de ces logiques de tri, génèrent elles mêmes des mécanismes d’exclusion (cf mon post sur le dispositif hivernal de l’hébergement).
Enfin, au-delà des normes, déjà par nature excluantes, la peur ou les logiques de défiance entraînent maintenant des dérives en terme de contrôle social et des tentatives de lier la question de l’ordre public à l’action sociale. C’est extrêmement grave : de la personne considérée globalement, nous étions passés à une simple situation sociale, et la tendance actuelle (au niveau national) pourrait en arriver à ne traiter que des comportements sociaux. Si l’action sociale devait répondre aux comportements, alors le lien entre l’insécurité sociale et l’insécurité publique se ferait naturellement. C’est ce retour à l’amalgame « classes laborieuses, classes dangereuses » du 19ème siècle que la droite au pouvoir est en train de rechercher en excitant la peur du jeune, de l’étranger, du pauvre etc. Sur le terrain, nous constatons déjà les stigmates du racisme social qui se développe, et ses liens avec les enjeux sécuritaires. A cet égard, le retour de la logique de l’enfermement dans la psychiatrie témoigne d’un besoin de rationnaliser et de traiter des comportements sociaux, mais à l’extérieur de la société, comme si celle-ci ne pouvait les assumer. Le risque est grand, avec l’importance accordée par tous les acteurs à la réalité de souffrance psychosociale, d’une confusion entre celle-ci et la psychiatrie, amenant une dérive de psychiatrisation du travail social (déjà dénoncée, à juste titre, par certains).
Face à ces constats bien sombres, les bénéficiaires potentiels de l’action sociale développent soit des logiques de fuite, soit des comportements de concurrence.
Les logiques de fuite relèvent essentiellement de deux catégories : celles de la peur et celle du renoncement choisi. Dans le premier cas, par exemple celui de mères de famille refusant le contact avec un service social par peur de l’assistante sociale (qui risque de les juger mauvaises mères, de s’immiscer dans leur vie, voire de leur retirer leurs enfants), la logique de suspicion a brisé le lien de confiance (fondé sur une bienveillance supposée acquise) entre la personne en difficulté et les travailleurs sociaux. Ces derniers sont ainsi victimes dans leur travail quotidien des dérives des politiques publiques qu’ils sont censés mettre en œuvre. Dans le second cas, très bien décrit par l’Odénore (observatoire du non- recours aux droits et aux services), c’est par souci de préserver sa dignité que l’individu choisit de renoncer au concours de l’action sociale, qu’il estime (parfois à juste titre) attentatoire à sa liberté individuelle et incapable de prendre en compte son choix de vie. C’est la situation de nombreux jeunes qui ont décidé d’adopter un mode vie différent des normes de notre société.
Les logiques de concurrence sont directement le résultat de politiques fondées sur des critères et des normes, dont l’intérêt véritable et rarement assumé est de maintenir constant l’effort financier. Ainsi, plutôt que de faire évoluer les financements en raison de la réalité des besoins sociaux, certaines collectivités pratiquent l’ajustement par le critère, en excluant de facto certains bénéficiaires antérieurs. Lorsqu’est ainsi organisée la pénurie d’accès aux services et aux prestations, c’est la logique de concurrence (ou loi de la jungle, en vérité) qui devient la règle du jeu. Qu’elle se déroule dans les médias au nom de telle ou telle cause (les personnes handicapées versus les personnes âgées ; les étudiants pauvres versus les jeunes salariés ; les salariés immigrés versus les immigrés régularisés etc.) ou plus prosaïquement dans un accueil de jour, cette concurrence des misères ne fait qu’aiguiser la peur sociale (et la peur du déclassement, cf Eric Maurin) et sert de fait une politique : celle du conservatisme social et du repli identitaire.
Pire, cette situation brise en fait le rapport collectif à l’exclusion, car il devient facile de renvoyer chaque situation individuelle à une demande sociale qui serait corporatiste ou communautaire, donc par nature illégitime en République. C’est ainsi que la droite prépare tranquillement les esprits à une évolution qui pourrait sembler logique : au prétexte de rétablir la notion de responsabilité individuelle, il suffirait de cesser d’offrir des réponses collectives (comme la sécurité sociale) pour simplement solvabiliser le besoin social de la personne dans une logique assurantielle. A l’exemple des systèmes anglo-saxons, il suffirait alors d’allouer une aide financière quasi définitive ou très conditionnelle, à charge pour la personne de s’en servir pour financer son besoin social. Et basta. Evidemment, outre le fait qu’un tel système est profondément injuste puisqu’il dédouane la société en laissant les ressources propres (sociales, relationnelles etc.) de l’individu décider de son sort, il faut s’attendre à des « dégâts collatéraux » aussi lourds que prévisibles : en passant de l’action à la prestation sociale, la marchandisation du travail social serait définitivement acquise, légitimant par là-même d’autres marchandisations à l’œuvre comme celle de la santé ou de l’éducation… Il est donc impératif de résister pour espérer, et de ce point de vue l’apport de l’analyse psychanalytique est tout à fait fécond.
Enrayer le processus de destruction du travail social que je viens de décrire, qui broie l’individu, ne pourra se faire qu’au moyen d’une alternative politique véritable, donc nationale, et seulement si la gauche retrouve les idées claires sur ce qui fait son identité, la question sociale. Espérons. A ce stade, je m’en tiens aux modestes initiatives locales qui permettent, je le crois, de résister activement.
En premier lieu, je veux insister sur la nécessité absolue de réhabiliter le travail social pour faire renaître un cercle vertueux entre les institutions, les travailleurs sociaux et les usagers. L’impulsion doit venir du politique, afin de redonner confiance en eux-mêmes (donc dans le sens de leur action) aux acteurs publics et associatifs, qui seront ensemble davantage en situation de faire confiance aux individus.
C’est d’abord une question de moyens (arrêtons de ne travailler qu’à budgets constants quand les besoins sociaux sont exponentiels) et de processus de délégation. J’en veux pour exemple la réforme que nous avons faite de l’aide sociale facultative au CCAS de Grenoble. Cette aide de secours exceptionnelle n’était délivrée, sur dossier de demande constitué par une assistante sociale, qu’une fois par semaine par la commission permanente composée d’administrateurs. La lourdeur du dispositif ne lui permettait pas d’être utilisé à sa pleine mesure, les professionnels ou les usagers ayant parfois recours à d’autres moyens, comme les aides des associations. Nous avons simplifié le dossier de demande, réduit le délai de réponse à 24h et accepté que certaines aides, comme les aides alimentaires, puissent être décidées par les techniciens eux-mêmes, les élus ne validant qu’à posteriori. Cette réactivité et cette souplesse nous ont permis de mieux répondre à la crise : le budget des aides sociales est passé de moins de 300 000 € en 2008 à près de 600 000 € en 2009. Mieux, les assistantes sociales ont pu plus facilement proposer une solution rapide aux personnes qui les sollicitaient, améliorant leurs chances de nouer une relation de confiance.
Réhabiliter le travail social suppose aussi de développer la culture de la preuve. La conviction des militants que nous sommes, l’expérience et l’empirisme des professionnels ont tous deux montré leur limite depuis 30 ans puisque les mécanismes décrits plus haut n’ont pas été enrayés.
Cette culture de la preuve, c’est d’abord faire émerger la réalité sociale en étant capables de la décrire avec précision et objectivité. C’est l’enjeu majeur de l’analyse des besoins sociaux, document obligatoire que tous les CCAS doivent réaliser chaque année dans leur ville. Je reste étonné des réactions lorsque j’annonce que Grenoble compte 23% de sa population vivant sous le seuil de pauvreté : cette réalité sociale est peu connue ; comme toute réalité douloureuse, elle est trop souvent tue ou cachée. A nous de la rendre apparente, éclatante : il faut que la réalité sociale reprenne sa place dans le débat public, avec toute sa force.
Ensuite, je plaide pour l’expérimentation sociale comme outil indispensable de la culture de la preuve : seule cette forme d’évaluation, qui compare les effets d’une politique publique sur un groupe bénéficiaire par rapport au groupe « témoin », permet de rendre objectifs et incontestables les impacts d’une politique sociale. Ainsi, lorsque nous avons montré scientifiquement les résultats obtenus par le dispositif « Parler Bambin » sur l’acquisition du langage, nous gagné à la fois de la crédibilité politique et l’adhésion des professionnels comme des parents.
Enfin, nous devons miser sur la pluridisciplinarité pour que les résultats des politiques sociales soient portés par des professionnels ayant des légitimités différentes et complémentaires. C’est ce que nous avons fait en instaurant des permanences de psychiatres libéraux lorsque le CHS de St Egrève s’est (temporairement) désengagé. C’est ce que fait le CPCT qui propose à Lyon des consultations gratuites de psychanalyse sur prescription de travailleurs sociaux. Nous avons tout à gagner à enrichir l’action sociale du regard et de l’expérience de professionnels venus d’autres domaines.
En second lieu, je pense que nous devons travailler sur les lieux du social, pour les sortir du ghetto dans lequel ils sont souvent enfermés – et enfermants. Pour faire « surgir l’individu », il importe de lui proposer un cadre qui ne le réduise pas à sa situation sociale ou à son âge. Cela suppose d’abattre les cloisons de nos lieux sociaux, et d’abord des centres sociaux qui sont parfois perçus comme des espaces de relégation. Notre projet d’en faire des lieux de vie (des « places de village »), pour toutes les situations sociales et pour tous les âges est aussi un moyen de faire tomber des représentations et d’ouvrir les esprits de tous, usagers comme professionnels. Pour y parvenir, nous aurons besoin de plus que nos propres forces. C’est pourquoi la mutualisation avec des antennes municipales et surtout des associations est une chance formidable : c’est dans la relation entre d’une part un service public fort et fier de ses missions et d’autre part des associations engagées et pleinement libres de leurs analyses et de leurs projets que nous pourrons garantir à la fois un cadre collectif qui donne du sens et un accompagnement vers l’autonomie respectueux de la personne, de sa vie et de ses choix.
En dernier lieu, il me semble urgent de veiller à repenser les politiques d’inclusion sociales à partir des personnes les plus fragiles, si nous voulons limiter l’impact de leurs « normes excluantes » bien décrites par la psychanalyse. Eric Maurin a récemment montré (voir mon post à ce sujet) combien le niveau de protection des « inclus » dans une société était générateur d’exclusion durable et d’une peur diffuse qui gangrène la société, celle du déclassement. En clair, plus l’inclusion des uns est forte, plus l’exclusion des autres est longue. Ce constat est insupportable pour la gauche, et il est au cœur des critiques d’origine psychanalytique qui sont faites aux visées normatives de l’action sociale, tant il est vrai qu’elle peut secréter sa propre exclusion. Dans l’idéal, le travail social devrait être une invitation à refuser la norme et à aider un individu par rapport à la globalité de sa situation. Nous y parvenons parfois, comme lorsque nous adaptons la réponse d’hébergement au choix de vie des individus à Grenoble (squat social, caravane individuelle, terrain mis à disposition pour camions, CHRS spécialisé dans le public avec chiens…), mais il clair que tout travail social un peu collectif repose sur l’établissement même minimaliste de normes. A nous de veiller à ce que celles-ci partent de la situation des plus exclus pour qu’elles génèrent le moins possible de comportements de fuite à l’image de ceux que j’ai décrits. A ceux qui proposent une sorte de Yalta social entre les institutions et les associations, qui verraient les premières se délester des « cas les plus difficiles » au bénéfice des secondes, je veux opposer une logique de service public exigeant et ne cédant rien de ses missions, tout en étant capable de s’appuyer sur l’expertise et l’accompagnement d’associations dont le travail de terrain est une légitimité incontestable, mais qui ne peut être substitutive, a fortiori pour les plus fragiles.
Au final, s’il est indispensable de dénoncer les politiques nationales et de préparer une alternative réelle, nous pouvons agir au plan local en nous appuyant sur des regards critiques et des expertises, comme le propose la psychanalyse, pour préserver l’intérêt et la dignité des individus dans l’action sociale… en espérant lui redonner sens et efficacité.
Après une analyse roborative sur le « ghetto français »(1), qui mettait en pièces les politiques publiques de zonage en démontrant qu’elle ont surtout accru
l’homogénéité sociale des territoires favorisés, et une démonstration éclairante sur les réussites de la démocratisation scolaire (2), à contre courant des théorie à l’emporte-pièce selon
lesquelles « le niveau baisserait » et les diplômes perdraient de leur valeur, l’économiste Eric Maurin affronte aujourd’hui une question sociale centrale depuis plusieurs
années : celle du déclassement social.