Lundi 14 décembre 2009 1 14 /12 /Déc /2009 21:08

A l’occasion d’un colloque récemment organisé par l’association de la cause freudienne Rhône-Alpes, intitulé « réalités plurielles de l’exclusion à la lumière de la psychanalyse », j’ai été amené à travailler, en préparant cette intervention, sur l’apport de la psychanalyse pour répondre aux enjeux de l’action sociale.

N’étant pas un expert de l’analyse psychanalytique, j’ai construit mon propos comme un simple témoignage d’acteur impliqué, parmi d’autres, dans le combat contre l’exclusion, en essayant de répondre aux questions suivantes :

- comment agir en tant qu’élu pour que les politiques sociales ne se limitent pas à une logique normative d’insertion sociale, mais visent bien l’autonomie sociale de l’individu dans sa singularité ?

- comment enrayer les mécanismes d’exclusion à l’œuvre au sein même des politiques sociales, afin qu’elles ne se confondent pas avec une « machinerie normative », finalement monstrueuse ?

Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire sur ce blog, les politiques sociales sont actuellement dans de cruelles impasses : dans une société gouvernée par la peur, la logique de suspicion, de défiance l’a emporté. Quelques symptômes illustrent ce constat.

D’abord l’émergence puis le triomphe de la notion d’ « assistanat », comme le primat accordé dans la plupart des politiques publiques à la lutte contre la fraude sur l’accès aux droits (alors que la réalité sociale démontre que la seconde question est au moins 10 fois plus importante, en nombre, que la première) sont la marque du regard de plus en plus critique, pour ne pas dire malveillant, que notre société porte sur son action sociale et ses bénéficiaires. Ce regard au minimum suspicieux est à l’origine de nombreux mécanismes inversant la charge de la preuve dans le travail social : ce n’est plus la société qui propose un secours ou un accompagnement à un individu en difficulté, c’est ce dernier qui doit démontrer qu’il mérite que la société lui vienne en aide. De cette logique sont issues quantité de normes qui réduisent l’individu à une situation (voire, plus grave, à un comportement), et dont les effets sont minorants pour l’impact même de l’action sociale, puisqu’il devient impossible d’appréhender globalement la réalité de la personne.

Ensuite, cette « critérisation » du travail social se double d’une logique de tri des publics en fonction des compétences des acteurs : telle collectivité ne prend en charge que les moins de 25 ans ou les plus de 60 ans, d’autres selon le statut administratif, selon la forme familiale, le niveau de revenu, etc. La complexité croissante de notre société a engendré un véritable maquis de normes et de classifications des publics de l’action sociale, qui pousse au traitement systématisé des situations des individus, avec des logiques de « saucissonnage » qui nient la singularité de l’individu… le tout dans une opacité technicienne au final peu démocratique : tout le monde, donc personne, en est responsable ! Nous assistons donc à des politiques publiques qui, à cause de ces logiques de tri, génèrent elles mêmes des mécanismes d’exclusion (cf mon post sur le dispositif hivernal de l’hébergement).

Enfin, au-delà des normes, déjà par nature excluantes, la peur ou les logiques de défiance entraînent maintenant des dérives en terme de contrôle social et des tentatives de lier la question de l’ordre public à l’action sociale. C’est extrêmement grave : de la personne considérée globalement, nous étions passés à une simple situation sociale, et la tendance actuelle (au niveau national) pourrait en arriver à ne traiter que des comportements sociaux. Si l’action sociale devait répondre aux comportements, alors le lien entre l’insécurité sociale et l’insécurité publique se ferait naturellement. C’est ce retour à l’amalgame « classes laborieuses, classes dangereuses » du 19ème siècle que la droite au pouvoir est en train de rechercher en excitant la peur du jeune, de l’étranger, du pauvre etc. Sur le terrain, nous constatons déjà les stigmates du racisme social qui se développe, et ses liens avec les enjeux sécuritaires. A cet égard, le retour de la logique de l’enfermement dans la psychiatrie témoigne d’un besoin de rationnaliser et de traiter des comportements sociaux, mais à l’extérieur de la société, comme si celle-ci ne pouvait les assumer. Le risque est grand, avec l’importance accordée par tous les acteurs à la réalité de souffrance psychosociale, d’une confusion entre celle-ci et la psychiatrie, amenant une dérive de psychiatrisation du travail social (déjà dénoncée, à juste titre, par certains).

Face à ces constats bien sombres, les bénéficiaires potentiels de l’action sociale développent soit des logiques de fuite, soit des comportements de concurrence.

Les logiques de fuite relèvent essentiellement de deux catégories : celles de la peur et celle du renoncement choisi. Dans le premier cas, par exemple celui de mères de famille refusant le contact avec un service social par peur de l’assistante sociale (qui risque de les juger mauvaises mères, de s’immiscer dans leur vie, voire de leur retirer leurs enfants), la logique de suspicion a brisé le lien de confiance (fondé sur une bienveillance supposée acquise) entre la personne en difficulté et les travailleurs sociaux. Ces derniers sont ainsi victimes dans leur travail quotidien des dérives des politiques publiques qu’ils sont censés mettre en œuvre. Dans le second cas, très bien décrit par l’Odénore (observatoire du non- recours aux droits et aux services), c’est par souci de préserver sa dignité que l’individu choisit de renoncer au concours de l’action sociale, qu’il estime (parfois à juste titre) attentatoire à sa liberté individuelle et incapable de prendre en compte son choix de vie. C’est la situation de nombreux jeunes qui ont décidé d’adopter un mode vie différent des normes de notre société.

Les logiques de concurrence sont directement le résultat de politiques fondées sur des critères et des normes, dont l’intérêt véritable et rarement assumé est de maintenir constant l’effort financier. Ainsi, plutôt que de faire évoluer les financements en raison de la réalité des besoins sociaux, certaines collectivités pratiquent l’ajustement par le critère, en excluant de facto certains bénéficiaires antérieurs. Lorsqu’est ainsi organisée la pénurie d’accès aux services et aux prestations, c’est la logique de concurrence (ou loi de la jungle, en vérité) qui devient la règle du jeu. Qu’elle se déroule dans les médias au nom de telle ou telle cause (les personnes handicapées versus les personnes âgées ; les étudiants pauvres versus les jeunes salariés ; les salariés immigrés versus les immigrés régularisés etc.) ou plus prosaïquement dans un accueil de jour, cette concurrence des misères ne fait qu’aiguiser la peur sociale (et la peur du déclassement, cf Eric Maurin) et sert de fait une politique : celle du conservatisme social et du repli identitaire.

Pire, cette situation brise en fait le rapport collectif à l’exclusion, car il devient facile de renvoyer chaque situation individuelle à une demande sociale qui serait corporatiste ou communautaire, donc par nature illégitime en République. C’est ainsi que la droite prépare tranquillement les esprits à une évolution qui pourrait sembler logique : au prétexte de rétablir la notion de responsabilité individuelle, il suffirait de cesser d’offrir des réponses collectives (comme la sécurité sociale) pour simplement solvabiliser le besoin social de la personne dans une logique assurantielle. A l’exemple des systèmes anglo-saxons, il suffirait alors d’allouer une aide financière quasi définitive ou très conditionnelle, à charge pour la personne de s’en servir pour financer son besoin social. Et basta. Evidemment, outre le fait qu’un tel système est profondément injuste puisqu’il dédouane la société en laissant les ressources propres (sociales, relationnelles etc.) de l’individu décider de son sort, il faut s’attendre à des « dégâts collatéraux » aussi lourds que prévisibles : en passant de l’action à la prestation sociale, la marchandisation du travail social serait définitivement acquise, légitimant par là-même d’autres marchandisations à l’œuvre comme celle de la santé ou de l’éducation… Il est donc impératif de résister pour espérer, et de ce point de vue l’apport de l’analyse psychanalytique est tout à fait fécond.

Enrayer le processus de destruction du travail social que je viens de décrire, qui broie l’individu, ne pourra se faire qu’au moyen d’une alternative politique véritable, donc nationale, et seulement si la gauche retrouve les idées claires sur ce qui fait son identité, la question sociale. Espérons. A ce stade, je m’en tiens aux modestes initiatives locales qui permettent, je le crois, de résister activement.

En premier lieu, je veux insister sur la nécessité absolue de réhabiliter le travail social pour faire renaître un cercle vertueux entre les institutions, les travailleurs sociaux et les usagers. L’impulsion doit venir du politique, afin de redonner confiance en eux-mêmes (donc dans le sens de leur action) aux acteurs publics et associatifs, qui seront ensemble davantage en situation de faire confiance aux individus.

C’est d’abord une question de moyens (arrêtons de ne travailler qu’à budgets constants quand les besoins sociaux sont exponentiels) et de processus de délégation. J’en veux pour exemple la réforme que nous avons faite de l’aide sociale facultative au CCAS de Grenoble. Cette aide de secours exceptionnelle n’était délivrée, sur dossier de demande constitué par une assistante sociale, qu’une fois par semaine par la commission permanente composée d’administrateurs. La lourdeur du dispositif ne lui permettait pas d’être utilisé à sa pleine mesure, les professionnels ou les usagers ayant parfois recours à d’autres moyens, comme les aides des associations. Nous avons simplifié le dossier de demande, réduit le délai de réponse à 24h et accepté que certaines aides, comme les aides alimentaires, puissent être décidées par les techniciens eux-mêmes, les élus ne validant qu’à posteriori. Cette réactivité et cette souplesse nous ont permis de mieux répondre à la crise : le budget des aides sociales est passé de moins de 300 000 € en 2008 à près de 600 000 € en 2009. Mieux, les assistantes sociales ont pu plus facilement proposer une solution rapide aux personnes qui les sollicitaient, améliorant leurs chances de nouer une relation de confiance.

Réhabiliter le travail social suppose aussi de développer la culture de la preuve. La conviction des militants que nous sommes, l’expérience et l’empirisme des professionnels ont tous deux montré leur limite depuis 30 ans puisque les mécanismes décrits plus haut n’ont pas été enrayés.

Cette culture de la preuve, c’est d’abord faire émerger la réalité sociale en étant capables de la décrire avec précision et objectivité. C’est l’enjeu majeur de l’analyse des besoins sociaux, document obligatoire que tous les CCAS doivent réaliser chaque année dans leur ville. Je reste étonné des réactions lorsque j’annonce que Grenoble compte 23% de sa population vivant sous le seuil de pauvreté : cette réalité sociale est peu connue ; comme toute réalité douloureuse, elle est trop souvent tue ou cachée. A nous de la rendre apparente, éclatante : il faut que la réalité sociale reprenne sa place dans le débat public, avec toute sa force.

Ensuite, je plaide pour l’expérimentation sociale comme outil indispensable de la culture de la preuve : seule cette forme d’évaluation, qui compare les effets d’une politique publique sur un groupe bénéficiaire par rapport au groupe « témoin », permet de rendre objectifs et incontestables les impacts d’une politique sociale. Ainsi, lorsque nous avons montré scientifiquement les résultats obtenus par le dispositif « Parler Bambin » sur l’acquisition du langage, nous gagné à la fois de la crédibilité politique et l’adhésion des professionnels comme des parents.

Enfin, nous devons miser sur la pluridisciplinarité pour que les résultats des politiques sociales soient portés par des professionnels ayant des légitimités différentes et complémentaires. C’est ce que nous avons fait en instaurant des permanences de psychiatres libéraux lorsque le CHS de St Egrève s’est (temporairement) désengagé. C’est ce que fait le CPCT qui propose à Lyon des consultations gratuites de psychanalyse sur prescription de travailleurs sociaux. Nous avons tout à gagner à enrichir l’action sociale du regard et de l’expérience de professionnels venus d’autres domaines.

En second lieu, je pense que nous devons travailler sur les lieux du social, pour les sortir du ghetto dans lequel ils sont souvent enfermés – et enfermants. Pour faire « surgir l’individu », il importe de lui proposer un cadre qui ne le réduise pas à sa situation sociale ou à son âge. Cela suppose d’abattre les cloisons de nos lieux sociaux, et d’abord des centres sociaux qui sont parfois perçus comme des espaces de relégation. Notre projet d’en faire des lieux de vie (des « places de village »), pour toutes les situations sociales et pour tous les âges est aussi un moyen de faire tomber des représentations et d’ouvrir les esprits de tous, usagers comme professionnels. Pour y parvenir, nous aurons besoin de plus que nos propres forces. C’est pourquoi la mutualisation avec des antennes municipales et surtout des associations est une chance formidable : c’est dans la relation entre d’une part un service public fort et fier de ses missions et d’autre part des associations engagées et pleinement libres de leurs analyses et de leurs projets que nous pourrons garantir à la fois un cadre collectif qui donne du sens et un accompagnement vers l’autonomie respectueux de la personne, de sa vie et de ses choix.

En dernier lieu, il me semble urgent de veiller à repenser les politiques d’inclusion sociales à partir des personnes les plus fragiles, si nous voulons limiter l’impact de leurs « normes excluantes » bien décrites par la psychanalyse. Eric Maurin a récemment montré (voir mon post à ce sujet) combien le niveau de protection des « inclus » dans une société était générateur d’exclusion durable et d’une peur diffuse qui gangrène la société, celle du déclassement. En clair, plus l’inclusion des uns est forte, plus l’exclusion des autres est longue. Ce constat est insupportable pour la gauche, et il est au cœur des critiques d’origine psychanalytique qui sont faites aux visées normatives de l’action sociale, tant il est vrai qu’elle peut secréter sa propre exclusion. Dans l’idéal, le travail social devrait être une invitation à refuser la norme et à aider un individu par rapport à la globalité de sa situation. Nous y parvenons parfois, comme lorsque nous adaptons la réponse d’hébergement au choix de vie des individus à Grenoble (squat social, caravane individuelle, terrain mis à disposition pour camions, CHRS spécialisé dans le public avec chiens…), mais il clair que tout travail social un peu collectif repose sur l’établissement même minimaliste de normes. A nous de veiller à ce que celles-ci partent de la situation des plus exclus pour qu’elles génèrent le moins possible de comportements de fuite à l’image de ceux que j’ai décrits. A ceux qui proposent une sorte de Yalta social entre les institutions et les associations, qui verraient les premières se délester des « cas les plus difficiles » au bénéfice des secondes, je veux opposer une logique de service public exigeant et ne cédant rien de ses missions, tout en étant capable de s’appuyer sur l’expertise et l’accompagnement d’associations dont le travail de terrain est une légitimité incontestable, mais qui ne peut être substitutive, a fortiori pour les plus fragiles.

Au final, s’il est indispensable de dénoncer les politiques nationales et de préparer une alternative réelle, nous pouvons agir au plan local en nous appuyant sur des regards critiques et des expertises, comme le propose la psychanalyse, pour préserver l’intérêt et la dignité des individus dans l’action sociale… en espérant lui redonner sens et efficacité.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Samedi 12 décembre 2009 6 12 /12 /Déc /2009 18:58

L’association Miléna organisait le 23 novembre dernier un colloque sur les mariages forcés, principalement à destination des professionnels de l’action sociale, venus nombreux.

 

Cette initiative remarquable visait d’abord à appréhender la réalité de ce phénomène. En 2003, le Haut conseil à l’intégration avançait le chiffre de 70 000 mariages forcés par an, chiffre contesté par de nombreuses associations. A Grenoble, sans pouvoir donner de chiffre, c’est en tout cas une réalité souvent observée par les travailleurs sociaux, notamment ceux du centre d’accueil municipal, qui gère l’hébergement d’urgence.

Si le conseil de l’Europe, en 2005, rappelait que les mariages forcés sont « une atteinte aux droits fondamentaux de la personne humaine », force est de reconnaître qu’ils recouvrent des réalités particulièrement complexes qui mettent en jeu plusieurs niveaux d’analyses  : sociologiques, culturels, sociaux, politiques.

 

Intervenant sur ces deux derniers aspects, j’ai convenu de la faiblesse des réponses politiques locales, tout en dénonçant les instrumentalisations sur l’identité nationale et leurs risques, y compris sur ce sujet.

Aujourd’hui, même si la violence entre époux et le viol conjugal sont pleinement réprimés par le droit pénal, il est clair que les moyens politiques, au plan local, de s’opposer à un mariage forcé restent limités : au titre de sa compétence d’officier d’Etat civil, le maire ou son adjoint peut signaler au Procureur une suspicion… mais l’arsenal législatif dans ce cas est davantage prévu pour combattre les mariages blancs (en attendant les « mariages gris » du consternant Eric Besson) plutôt que les mariages forcés. Sur ce point, la position de la municipalité grenobloise est claire : notre mobilisation ne doit porter que sur les mariages forcés.

Bien plus grave que cette impuissance locale, le climat actuel sur l’identité nationale peut être lourd de conséquences, tant il est vrai que la question des mariages forcés interroge nos politiques à l’égard des cultures d’origine étrangère. L’atmosphère de repli sur soi, la défense d’une identité française passéiste voire maurassienne, le retour larvé d’une logique assimilationniste, la récente instrumentalisation de la polémique sur les minarets… tout concourt actuellement à refermer les identités culturelles sur elles-mêmes et à empêcher le dialogue. Quand l’Etat, au plan national, montre autant d’incapacité à comprendre et à accepter la différence culturelle, il encourage de fait le communautarisme et les pratiques identitaires, notamment dans le cercle familial, le maintien des traditions… comme l’excision ou le mariage forcé. La réponse politique au mariage forcé passe nécessairement par un autre rapport à la diversité culturelle, par l’acceptation du caractère cosmopolite de notre société française, par la recherche de l’ouverture et du métissage des cultures, plutôt que la stigmatisation à l’œuvre en ce moment. Il ne serait jamais assez dit combien les manipulations politiciennes du thème de l’identité sont à la fois dangereuses politiquement, cela a été beaucoup débattu, mais aussi graves socialement. Le message reçu par de nombreuses jeunes filles est un message de rejet et peut conduire à des résignations ou à des soumissions, faute d’espoir d’être comprises, entendues ou simplement respectées. Notre société doit leur tendre la main, pas les mettre à l’index.

 

Au plan social, nous devons aller plus loin que ce qui est fait actuellement pour combattre les mariages forcés, pour la simple raison que nous agissons souvent trop tard : c’est souvent lorsque l’épouse contrainte aura atteint ses propres limites que les services sociaux interviendront, efficacement au demeurant. Sans réduire cet effort auprès des femmes victimes et en souffrance, nous devons développer une politique de prévention vigoureuse :

- en investissant dans l’information collective, dès l’école (projet de développement affectif porté par le CCAS) et davantage encore au collège et au lycée. Ce travail peut être mené en lien avec celui de la planification, dont les moyens sont encore très insuffisants sur Grenoble (j’y reviendrais).

- en développant les espaces de parole avec les parents, notamment les mères. C’est l’esprit de notre déploiement d’espaces « famille » dans les centres sociaux, qui doivent s’enrichir d’apports de professionnels du champ psychosocial : il s’agit non seulement de mériter la confiance de ces femmes souvent craintives vis-à-vis des services sociaux, mais aussi de les aider à déconstruire certaines représentations, à accepter des réalités psychologiques (comme la dépression, niée dans certaines cultures), à remettre en cause des acquis culturels qui ne peuvent être transmis en l’état. Ce travail exige beaucoup d’humilité et de respect vis-à-vis de ces mères.

- en visant, plus largement, à recréer une logique de confiance dans le travail social. La peur des services sociaux doit être bannie. Les professionnels doivent avoir les moyens d’appréhender dans sa globalité la réalité sociale d’un individu, et ne pas viser à la faire entrer dans une « case » de traitement social. C’est le sens du nouveau projet des centres sociaux, dont nous voulons faire des lieux de vie (des « places de village ») avec les « maison des habitants ». C’est notre engagement dans le travail avec les associations, si nécessaires dans le contact avec celles et ceux qui ont perdu confiance dans l’action publique. C’est plus largement une volonté de promouvoir un service social ouvert et disponible, qui aide sans juger, qui reconnaisse l’individu dans sa complexité.

 

Vaste chantier… mais directement relié à la complexité du phénomène que nous voulons combattre. Les mariages forcés ne cesseront pas sous l’effet d’une injonction politique, ou d’une seule mobilisation sociale. Les combattre suppose une confiance réelle entre des acteurs politiques, sociaux et citoyens. C’est le sens d’une charte initiée par de nombreuses associations et dont le CCAS de Grenoble sera très prochainement signataire.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Vendredi 11 décembre 2009 5 11 /12 /Déc /2009 00:58

A l’approche des fêtes de fin d’année, il est une tradition de convivialité dont notre ville s’honore : celle des repas offerts aux personnes âgées par la Ville et le CCAS. Près de 3000 personnes (sur 6 repas) viennent ainsi partager un moment de détente à Alpexpo, combinant les plaisirs de la table et de la danse. C’est aussi un moment d’échange, voire d’interpellation, du Maire et des élus. Présent aux 6 repas, je prends un grand plaisir à ces rencontres spontanées où la bonne humeur ne cède rien à l’exigence.

Pour autant, pour sympathique qu’ils soient, ces repas interrogent. Par leur succès chaque année grandissant, ils témoignent non seulement de la réalité démographique de notre ville  (30 000 personnes de plus de 60 ans en 2009, et près de 20% d’augmentation prévue d’ici 2020), mais aussi d’une attente sociale qui pourrait bien devenir une angoisse : comment adapter la ville à cette réalité ? Comment garantir le bien-être d’un nombre chaque année supérieur de personnes âgées ? Quelle place le développement urbain laisse-t-il aux modes de vie de nos aînés ?

Autant de questions qu’il est urgent de débattre avec les intéressés, et plus largement dans la ville. C’est le sens d’une évolution de cette formule de repas de fin d’année que je souhaite mettre en œuvre dès l’année prochaine, en intégrant des débats et des échanges citoyens… tout en préservant cette trop rare convivialité.

Sur le fond, j’ai eu la chance de participer récemment à un forum régional organisé par le parti socialiste à Bourgoin dans le cadre de la préparation de son projet, intitulé « allongement de la vie, un enjeu majeur : comment vivre et habiter ensemble en ville ? ». J’y ai développé les pistes de réflexion suivantes.

Nous faisons face à trois enjeux, dont la hiérarchie doit relever d’un choix politique : la dépendance, l’isolement et la précarité sociale. Bien sûr, ces enjeux sont souvent très directement corrélés dans la vie des personnes âgées fragiles, public prioritaire du CCAS.

Malgré le retard accumulé dans les décennies 1980 – 1990 et  grâce à l’investissement des départements, la prise en charge de la dépendance s’améliore, tant au domicile qu’en établissement, même si nous ne pouvons qu’être très inquiets de la politique actuelle (voir mon post sur Les Delphinelles). La question de la prise en charge du risque de la dépendance (le fameux 5ème risque) reste donc tout à fait essentielle et le clivage entre la gauche (qui privilégie la solidarité nationale par la sécurité sociale) et la droite (partisane d’une logique assurantielle privée et individuelle) dessine un véritable choix de société, aux enjeux sociaux et financiers considérables. Cruciale, la question de la dépendance fait partie des enjeux politiques lourds et bien cernés par nos politiques publiques, même si les réponses actuelles restent insuffisantes.

Il n’en est pas de même pour l’enjeu de l’isolement, qui affecte un nombre considérable de personnes âgées (1/3 des plus de 60 ans, la moitié des plus de 75 ans), sans pour autant qu’aucune collectivité ne considère qu’il s’agit d’une politique prioritaire. Il est vrai que la réponse ne peut en aucun cas dépendre du seul service public. Fort de son expérience sur le maintien à domicile et de son service social spécialisé, le CCAS de Grenoble est très mobilisé sur la lutte contre l’isolement, via notamment son service de soutien à la vie sociale et socioculturelle des personnes âgées. Il n’empêche que ses efforts resteront vains s’ils ne sont pas rejoints par une mobilisation associative et l’engagement de bénévoles dans cette cause essentielle. Jamais nous ne pourrons organiser des visites, des lectures ou des cours à domicile avec les seuls moyens publics. Jamais nous ne serons suffisants pour « donner envie » aux personnes âgées de sortir si le corps social lui-même ne fait pas l’effort d’accueillir et de donner une place aux plus âgés. A nous d’accompagner toutes les bonnes volontés… car elles existent !

Troisième enjeu essentiel : le développement de la précarité dans le grand âge. Pour la première fois, le recensement fait apparaître des revenus inférieurs pour les 60 – 75 ans par rapport aux plus de 75 ans… signe d’une réelle paupérisation. A Grenoble, 8 600 retraités sont au minimum vieillesse. Et nombreux sont les « vieux migrants », à qui notre ville doit une large part de son développement, qui vivent dans la misère, comme en témoignent toutes les associations de solidarité. Comment construire des politiques locales qui répondent aux conséquences longtemps ignorées de politiques nationales ? Voilà un défi essentiel si nous voulons échapper à la pente actuelle, qui nous prépare une prise en charge du grand âge accessible soit aux plus riches (avec le développement des offres privées), soit aux plus pauvres (les services publics se concentrant sur le public le plus souffrance, pris en charge au titre de l’aide sociale des départements – jusqu’à quand ?)… laissant en déshérence la classe moyenne fragilisée des retraités modestes, des ouvriers et employés aux carrières incomplètes ou aux retraites si faibles.

Au plan national, répondre à ce triple enjeu suppose une mobilisation de toutes les collectivités, une remise à plat des compétences et des financements, auxquels seuls quelques experts comprennent quelque chose. Sur un sujet aussi essentiel, le fonctionnement actuel du système est d’une complexité qui relève du déni démocratique. Comment se mobiliser quand nul n’est vraiment responsable ? Il faudra que la gauche ait le courage de remettre l’Etat au cœur du débat, en répondant simplement aux questions suivantes : quelle doit être la part de la solidarité nationale ? Celle de la solidarité territoriale ? Celle de l’assurance individuelle ? 

Au plan local, je suis convaincu que nous pouvons apporter des réponses, même partielles, aux trois enjeux que j’ai esquissés.

Sur la dépendance, même si de nouvelles places en établissement verront bientôt le jour, le maintien à domicile doit rester notre priorité. Aujourd’hui, plus de 400 personnes âgées très dépendantes vivent chez elles, ce qui représente la capacité de 5 établissements médicalisés ! Outre la restauration à domicile, les services de soin et d’aide à la vie, il nous faut développer une offre de services permanente, donc accessible la nuit, et utiliser les nouvelles technologies tant pour garantir la coordination des professionnels du domicile que pour proposer de nouveaux services (téléconsultation, téléassistance, liens sociaux avec internet…). C’est pourquoi nous engagerons début 2010 plusieurs actions concrètes :

- une garde itinérante de nuit avec l’association Aappui,

- une expérimentation pilote, dénommée « Enpatic » de mise à disposition des nouvelles technologies au domicile de 60 personnes âgées,

- un programme ambitieux de formation à internet avec l’association l’âge d’or.

Face à l’isolement, nous avons initié une réorganisation des espaces personnes âgées afin que tous les Grenoblois âgés puissent trouver, dans chaque secteur, une offre complète de lieux de restauration, d’animation et de vie sociale. C’est aussi l’enjeu du nouveau projet des logement-foyers que nous élaborerons en 2010 avec les associations, les résidents et leurs familles, pour ouvrir ces lieux de vie sur les quartiers et offrir des services de proximité et de vie sociale aux habitants. Enfin, nous avons accru l’effort en direction des bénévoles, pour mieux les accueillir et mieux les former.

L’enjeu de la précarité, en dernier lieu, doit interroger l’ensemble de nos « outils »  : politiques tarifaires (une réforme sera menée d’ici l’été 2010), soutien aux revenus et accès à l’aide sociale facultative, développement d’offres de prise en charge moins coûteuses, tant en établissements médicalisés (à l’exemple de ce que réussit la ville de Nantes) qu’en logement-foyer (ce sera un axe fort du nouveau projet) ou solutions intermédiaires  : établissements mixtes médicalisés / non-médicalisés (comme à Saint Bruno), petite unité de vie non médicalisée (comme sur l’ex-Delphinelle Teisseire), habitat regroupé à services partagés (comme aux Vignes, à l’Ile verte). Pour affronter ces enjeux, le CCAS pourra s’appuyer sur l’expertise de son service social spécialisé, qui suit plus de 6400 personnes sur Grenoble et qui a développé une véritable expertise. Mais tout cela sera-t-il suffisant ?

Sans changement radical de politique au niveau national, il y a fort à craindre que les efforts les plus soutenus des collectivités locales ne seront que de peu d’effet face aux tendances lourdes actuelles, qui cultivent le repli sur soi et considèrent les personnes âgées comme une charge… Sans lien social, nos villes perdront leurs personnes âgées et leur âme, rien de moins.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Dimanche 6 décembre 2009 7 06 /12 /Déc /2009 22:24

Peur-du-declassement.gifAprès une analyse roborative sur le « ghetto français »(1), qui mettait en pièces les politiques publiques de zonage en démontrant qu’elle ont surtout accru l’homogénéité sociale des territoires favorisés, et une démonstration éclairante sur les réussites de la démocratisation scolaire (2), à contre courant des théorie à l’emporte-pièce selon lesquelles « le niveau baisserait » et les diplômes perdraient de leur valeur, l’économiste Eric Maurin affronte aujourd’hui une question sociale centrale depuis plusieurs années  : celle du déclassement social.

Décrit comme une réalité largement explicative du « malaise français », par Louis Chauvel ou Camille Peugny (3), la réalité du déclassement fait aujourd’hui débat (voir la tribune de Camille Peugny et Marie Duru-Bellat publiée par Libération en réponse à Eric Maurin : http://www.liberation.fr/terre/0101601261-le-declassement-social-n-est-pas-qu-un-fantasme). Selon Eric Maurin, rejoint en ce sens par une récente étude du Centre d’Analyse Stratégique (voir l’interview de son directeur général, René Sève, à Libération : http://www.liberation.fr/societe/0101578865-vit-on-moins-bien-que-nos-aines), le déclassement social ne serait pas aussi prégnant qu’il semble : la proportion des « déclassés » de la génération actuelles des 30-40 ans (donc par rapport à leurs parents) serait de 22 à 25%, alors qu’elle était de 18% en 1980. Soit une progression modeste, alors que dans le même temps 40% de cette génération aurait progressé socialement, contre 37,7% en 1983. La mobilité sociale ne serait donc pas tant en panne que ça… et Eric Maurin de démontrer les effets positifs de la démocratisation scolaire sur le resserrement des hiérarchies sociales, même si elles se maintiennent, ou bien la stabilisation depuis 20 ans du recours aux CDD, plafonnant sous les 7% de l’emploi global.

Plus que la réalité du déclassement, Eric Maurin étudie en fait les impacts psychologiques de ce phénomène, pour développer une théorie sur « La peur du déclassement » (4) aussi séduisante au plan intellectuel que douloureuse au plan politique.

Pour résumer, selon l’auteur, la peur du déclassement est une des nombreuses angoisses qui gouvernent notre société, avec des impacts majeurs à la fois sociaux, économiques et politiques. Le spectre du déclassement agit ainsi comme un puissant déterminant dans le comportement des individus, particulièrement les plus favorisés, en termes d’habitat, de scolarisation des enfants, de socialisation ou même de vote (avec une analyse anatomique du « non » au traité constitutionnel européen). Ainsi, cette peur serait la cause de la ségrégation urbaine et serait responsable, « sourdement » de « l’échec des politiques de mixité sociale ». Notre « société à statut », fondée sur les diplômes et déterminée par les contrats de travail (avec le sacro saint CDI, dur à obtenir mais normalement viatique de stabilité professionnelle), réussit certes à protéger ses inclus, mais, en rendant plus difficile l’accès au statut, particulièrement pour les non diplômés, elle rend plus durable l’exclusion et démultiplie l’enjeu à conserver son fameux statut. Avec la récession actuelle, la « peur de tout perdre », soit par échec scolaire soit par perte du son contrat de travail, entraîne une tension sociale décuplée, concernant l’ensemble du corps social et plus seulement les « inclus » en situation de fragilité. Vecteur de pessimisme et de conservatisme social, la peur du déclassement serait en outre un puissant déterminant politique, particulièrement en période de crise, avec toutes les conséquences que l’histoire a montrées.

Ainsi, plus la société est protectrice pour ses inclus, donc plus elle est généreuse en termes de droits sociaux et professionnels attachés aux statuts, plus elle risque de voir cette peur du déclassement contaminer progressivement l’ensemble de la société : « Les pays où les pertes d’emplois suscitent la plus grande peur sont paradoxalement ceux où les emplois sont les mieux protégés et les statuts les plus difficiles à perdre (…). Plus les murailles qui protègent les statuts sont hautes, plus la chute risque d’être mortelle – peu importe qu’elle soit improbable. » C’est là précisément que l’analyse d’Eric Maurin pose problème à l’homme de gauche que je suis, car l’antidote paraît simple : si les protections sociales conduisent à la peur, alors le raccourci est vite fait et vive la précarité !

Ainsi, dans son chapitre 4, Eric Maurin compare les économies du Portugal et des Etats-Unis à l’appui d’une démonstration qui doit nous faire réfléchir. Il démontre en effet :

- qu’il n’y a pas de corrélation entre la protection des salariés et le niveau de chômage (ce qui n’est pas très étonnant),
- que les pays à forte protection (comme le Portugal, et donc la France) se caractérisent par des inégalités plus profondes, en « augmentant simultanément la durée de vie des emplois existants et la durée des périodes de chômage », et que la peur du déclassement, le pessimisme social et même l’insatisfaction des salariés en CDI y sont plus largement développés.

Dès lors, « le renforcement de la protection des emplois durcit la polarisation de la société et élargit le fossé qui sépare les salariés disposant d’un statut et tous les autres », avec toutes les conséquences induites sur la cohésion sociale, les logiques de repli y compris identitaire et les conflits ou mises en concurrence dans le corps social. Brrr…

Evidemment, il n’est pas question pour l’auteur (dont les convictions sont clairement à gauche) de plaider pour le dépeçage du code du travail ou la suppression des protections sociales, qui auraient des impacts encore plus négatifs. Il conclut plutôt par un plaidoyer pour le modèle danois de « flexisécurité », qui combine une protection de l’emploi parmi les plus faibles du monde et une indemnisation du chômage parmi les plus généreuse. Cette « flexisécurité » est portée en France par des libéraux comme par des responsables de gauche, et n’est d’ailleurs pas éloignée de la « sécurité sociale professionnelle » promue par la CGT, qui vise à attacher des droits à l’individu plutôt qu’à son emploi durant toute sa carrière.

Il n’en demeure pas moins que le constat d’Eric Maurin, rendu plus aigu avec la crise, rejoint la nécessité de tenir enfin compte des mutations de l’emploi dans une société globale et hyper mobile : qui peut prétendre que les droits sociaux nés après guerre et développés en période de croissance et de faible mobilité professionnelle peuvent rester en l’état ? Se limiter à une posture de défense des « droits acquis » est aujourd’hui le meilleur moyen de les rendre obsolètes et donc de donner du grain à moudre à ceux qui, à droite, ne rêvent que de les supprimer. Outre la question centrale des droits sociaux et professionnels, la thèse d’Eric Maurin pose une autre question douloureuse pour la gauche : n’avons-nous pas oublié les exclus en ne développant ces dernières années qu’un discours protecteur voire conservateur en directeur des inclus ? Notre discours n’a-t-il pas fait l’impasse sur les victimes véritables de notre système actuel, c’est  dire les précaires, les sans droits, les marginalisés ? Retrouver un discours cohérent sur la question sociale, qui construise un intérêt partagé entre les exclus et les salariés modestes, tel doit être notre défi, quand le discours de Nicolas Sarkozy continuera de les opposer, comme il oppose en permanence toutes les catégories sociales en les mettant en concurrence. Les véritables bénéficiaires de « la peur du déclassement », c’est bien évidemment l’UMP et la droite !

La gauche doit redevenir le camp du mouvement et de l’adaptation à la réalité sociale, pas celui du conservatisme et du cantique des temps passés glorieux. Nous devons opposer aux partis de la peur un projet de société qui rétablisse de la confiance et de l’intérêt collectif. A quand une réflexion collective à gauche sur ces questions essentielles ?

 

(1) Eric Maurin, Le ghetto français, Seuil, 2004

(2) Eric Maurin, La nouvelle question scolaire, Seuil, 2007

(3) Camille Peugny, Le déclassement, Grasset, 2009

(4) Eric Maurin, La peur du déclassement, Seuil, 2009

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Notes de lecture
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Mardi 1 décembre 2009 2 01 /12 /Déc /2009 23:50

Au rang des paradoxes de notre société, les politiques publiques en direction des SDF font figure de parangon. Chacun sait que l’été est la saison la plus cruelle pour les exclus, celle où l’isolement et ses conséquences sociales se font le plus durement ressentir, celle qui compte le plus de victimes.

Pour autant, chaque année, à l’orée de l’hiver, c’est la mobilisation générale et l’assaut de bons sentiments, avec force complaisance médiatique et ministres aux effets d’annonce savamment préparés. Il est vrai que le froid peut encore tuer, même si les dispositifs se sont améliorés. Cette réalité exige de prévoir des capacités d’accueil en cas de vague de grand froid.

Mais il est une autre réalité, plus cruelle encore : les capacités d’hébergement étant globalement saturées, les « surcapacités » hivernales sont parfois devenues le seul moyen d’accès à l’hébergement pour bien des personnes. La ritualisation de l’accueil hivernal des SDF a produit un effet que personne n’avait anticipé : elle a fait de la période hivernale le seul temps de mouvement réel au sein des dispositifs, une opportunité unique de faire turbuler le système, de rebattre les cartes. Ainsi, alors que la saturation de l’hébergement est largement due aux difficultés d’accès au logement (malgré le DALO), les injonctions de l’Etat aux bailleurs sociaux de proposer des logements à une partie du public de l’hébergement (15% en 2008, 30% en 2009) produisent, à l’étonnement général, des effets réels. Ainsi, une immense majorité des personnes accueillies l’hiver se voient proposer au mois de mars une prise en charge, lors de la fermeture du dispositif hivernal, alors qu’elle avait essuyé nombre de refus auparavant…

Cette évolution explique la tension toujours forte qui accompagne la mise en place du dispositif hivernal (financé par l’Etat).

Il y a l’enjeu de trouver des lieux pour garantir la dignité de l’accueil. Nous y parvenons chaque année, par une succession de petits miracles. Ainsi, l’Isère propose 209 places supplémentaires (aux 5500 tous types d’hébergement confondus que compte le département), dont 193 places sur l’agglomération grenobloise qui se décomposent comme suit :

- 50 places du dispositif « Edelweiss » (quartier Hoche) et 15 places « perce-neige » (Ile Verte) gérées par l’AREPI

- 8 places à « la Chauve Souris » à Fontaine, gérées par le Secours Populaire

- 20 places en surcapacités CHRS

- 100 places pour les publics de la demande d’asile (50 pour les personnes isolées à Pont de Claix gérées par l’Adate, 50 pour les familles dans des logements diffus gérées par La Relève).

Cette années, ce dispositif, pour exceptionnel qu’il soit (le Rhône ne propose que 77 places et les autres départements de la région… aucune), a été élaboré alors que nous étions conscients qu’il répondrait difficilement à la demande sociale.

Les premiers effets de la crise sont là  : les demandes d’hébergement adressées au 115 ont progressé de 44% par rapport à 2008, le dispositif hôtelier est saturé, le centre d’accueil municipal est en surcapacité depuis des mois (environ 65 personnes pour 55 places, avec les conséquences sur la dignité des conditions d’accueil), les demandeurs d’asile attendent plusieurs mois une place en CADA, les personnes déboutées et non expulsables ne sont pas prises en charge, de nombreuses familles d’origine roumaine, souvent avec enfants, sont dans la même situation… sans parler des ménages ayant ouverts leurs droits sociaux dans d’autres départements et venant à Grenoble faute de solution ailleurs !

Face à cette détresse sociale, les travailleurs sociaux écopent les contradictions des institutions, souvent prisonnières du fantasme de « l’appel d’air », qui est à ma connaissance la meilleure théorie pour justifier l’inaction et qu’il faut donc combattre en tant qu’argument global, sans pour autant verser dans l’angélisme. Entre ne rien faire pour ne pas avoir à faire plus et l’autre fantasme périlleux, celui de tout faire et de pouvoir régler à nous seuls les conséquences de la crise sociale (au risque d’accentuer la concurrence des misères et de provoquer de la violence, du racisme…), il y a une voie étroite à construire. Cela exige que nous soyons fermes sur les principes essentiels : refus absolu de toute discrimination, attachement à la dignité de l’accueil, prise en charge des familles respectant le lien entre les enfants et les parents. Mais cela exige aussi que nous acceptions de travailler avec des institutions et des associations en fonction de leurs priorités et de leurs contraintes… difficile équilibre !

Il y a une réalité aujourd’hui de l’aggravation de la misère sociale et une souffrance, des publics d’abord, des professionnels et des militants ensuite, devenue insupportable.

Nous devrons y répondre dans le cadre du prochain Plan Local de l’Habitat (PLH), piloté par la Métro et du futur schéma départemental de l’hébergement (piloté par l’Etat et le Conseil Général), notamment en prenant la responsabilité au niveau intercommunal de piloter les politiques d’accès l’hébergement et de lien entre hébergement et logement. J’aurais l’occasion d’y revenir tant ces sujets sont essentiels.

Mais nous savons que la réponse ne peut dépendre de notre seul territoire. Il y a évidemment des politiques à l’œuvre, au plan national, qui sont directement responsables de la souffrance sociale. Il y a aussi, ne l’oublions pas, des territoires qui s’exonèrent complètement de l’effort de solidarité, y compris dans notre région. Où est la République quand les inégalités territoriales ajoutent aux inégalités sociales ?

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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