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Mardi 26 janvier 2010 2 26 /01 /Jan /2010 01:54
lievrepatagonie.jpgIl est des comparaisons décalées qui donnent un sens particulier à une lecture. Comme celle que j’ai ressentie au long de la lecture des mémoires de Claude Lanzmann, intitulées « Le lièvre de Patagonie », en pensant au «Monde d’hier » de Stefan Zweig, chef d’œuvre crépusculaire de grand romancier, écrit de son exode au Brésil avant son suicide pour témoigner d’un monde détruit par la barbarie nazie, celui de la société viennoise philosémite de la fin du 19ème siècle jusqu’à la Grande Guerre.


Claude Lanzmann n’est pas romancier et son témoignage n’emportera pas la même gloire littéraire. Mais il livre à la fois une belle émotion et un formidable témoignage de vie.

Le monde qu’il raconte, c’est d’abord celui d’un jeune juif intellectuel pris dans la France de la débâcle, qui entre en Résistance naturellement, sans choix véritable, avec la seule conscience que là est sa place et où il retrouve son père, en toute évidence. C’est l’occupation, les planques, les voyages où se jouent des vies, les trahisons, les désillusions face aux primats de considérations partisanes, puis l’univers étrange de la Libération et le bouillonnement intellectuel d’un monde à reconstruire. Etudiant à Louis-le-Grand, Claude Lanzmann règle ses comptes de Résistance avec le PCF lors d’un échange avec le jeune Jean Poperen, se lie d’amitié avec Jean Cau, vole des livres pour satisfaire un appétit insatiable, se fait arrêter, puis mendie déguisé en prêtre pour gagner quelque argent… c’est aussi la période des conquêtes féminines, des « chasses de lionceaux » sur les Champs Elysées, des épanouissements sentimentaux et intellectuels. Par son beau-père, Monny de Bouly, énigmatique yougoslave ami des surréalistes, il rencontre alors André Breton, Paul Eluard, Jean Cocteau, Louis Aragon, Francis Ponge… avant de devenir l’ami de Gilles Deleuze, compagnon de sa sœur, puis de rencontrer Sartre, par son ami Jean Cau, secrétaire du futur Prix Nobel (refusé) mais aussi par sa sœur dont Sartre devient aussi l’amant et qui mettra fin à ses jours quelques années plus tard. Il tombe amoureux de Simone de Beauvoir, avec laquelle il vivra plusieurs années en acceptant l’autre « couple » que le Castor forme avec Sartre. Entre une vie militante passionnée et engagée contre la guerre d’Algérie, une vie sentimentale épanouie et une vie intellectuelle aussi riche qu’intense, Claude Lanzmann décrit avec un bonheur réjouissant ces années d’espoir et de lutte, où les causes partagées nourrissent les bonheurs individuels, dans une formidable et emphatique curiosité du monde (premiers voyages en Italie, en Israël, premier poste à Berlin...).

Pigiste – grand reporter à France Soir, dirigé à l’époque par Pierre Lazareff, Claude Lanzmann participe aussi à la belle aventure des Temps modernes, la revue philosophique fondée et dirigée par Sartre, dont il a pris la succession et dont il est toujours le directeur. Après avoir rencontré Ben Gourion lors d’un voyage en Israël qui a nourri sa réflexion sur sa judéité (avec les « Réflexions sur la question juive » de Sartre), il découvre la Corée du Nord de la guerre froide, rencontrant Kim-Il-Sung et y vivant une passion interdite, puis la Chine au lendemain de la Longue marche, avant que son engagement pour la cause algérienne ne le mène au cœur de l’Armée de Libération Nationale (ALN) auprès d’un certain Abdelaziz Bouteflika, alors jeune officier. Dans la même période, il est aussi ce journaliste léger qui réalise portraits et interviews – sous pseudo – des stars de l’époque, consolant Simone Signoret lorsque Montant s’attarde auprès de Marilyn, rédigeant des textes pour un Cousteau méprisant ou témoin de Michel Piccoli lors de son mariage avec Juliette Greco. Ces portraits délicieux, particulièrement celui de son ami Albert Cohen qu’il présenta à Simone de Beauvoir après lui avoir fait découvrir et aimer « Belle du Seigneur », sont une captivante description de ce monde des années 50 – 60, où les enjeux politiques les plus graves cohabitaient avec une inaltérable soif de vivre et d’agir pour le futur, avec tellement de confiance… ou de foi, comme il l’écrit superbement  : « Malgré tout ce que j’ai su, tout ce que je sais aujourd’hui, de la face noire et sanglante du communisme réel, malgré ma propre expérience du cynisme et de la traîtrise du PCF pendant la Résistance, malgré ma haine des procès de Moscou ou de Prague, l’Union soviétique resta longtemps comme un ciel sur ma tête. Et sur celle de beaucoup d’hommes de ma génération. » C’est ce monde encore plein de souffrances mais la tête dans les étoiles, pour filer l’analogie, que Claude Lanzmann nous fait partager.

Outre ce rapport au temps et la question de son « incarnation », comme il l’écrit en conclusion, « Le lièvre de Patagonie », œuvre de réflexions d’un intellectuel confronté au réel, est traversée par un autre fil rouge : la mort et plus particulièrement la mise à mort. « La guillotine – plus généralement la peine capitale et les différents modes d’administration de la mort – aura été la grande affaire de ma vie » est la première phrase du livre. C’est la rencontre entre cette « passion » de la mort et son sionisme de gauche (à l’instar de son ami Théo Klein) qui nouera le destin de Claude Lanzmann et lui donnera cette place si particulière dans notre mémoire collective.

La question du « pourquoi Israël ? » (titre de son premier film, sorti en pleine guerre de Kippour), donc du sionisme, traverse le livre comme elle a construit sa vie. Qu’il s’agisse de confronter son engagement politique à la vie des kibboutzim, de se fâcher avec Sartre sur le rapport qu’Israël entretien avec la conscription et avec son armée (puis de s’éloigner du Sartre mao de La cause du Peuple et de Libération première formule), ou de vivre sa fascination de l’aviation grâce à cette même armée, le rapport à l’Etat d’Israël, et donc à la Shoah, est constant dans sa vie d’homme et d’intellectuel engagé. Et c’est bien son rapport extrême à la mort qui le pousse à la radicalité de « Shoah »  : Claude Lanzmann explique son refus des images d’archives, son rejet des témoignages de parcours individuels par la cohérence absolue d’un projet visant à faire du « sujet de mon film la mort même, la mort et non pas la survie, contradiction radicale puisqu’elle attestait en un sens l’impossibilité de l’entreprise dans laquelle je me lançais, les morts ne pouvant pas parler pour les morts. Mais ce fut aussi une illumination d’une puissance telle que je sus aussitôt, lorsque cette évidence s’imposa à moi, que j’irai jusqu’au bout, que rien ne me ferait abandonner. Mon film devrait relever le défi ultime : remplacer les images inexistantes de la mort dans les chambres à gaz ». Pour y parvenir, il se lance dans une véritable traque des acteurs de la Shoah, c'est-à-dire des bourreaux, ceux des einsatzgruppen de la « Shoah par balles » comme ceux des camps. Ne parvenant pas à obtenir l’accord de ceux qu’il rencontre pour être filmés, il tire profit d’une innovation grenobloise : « Tandis que je me débattais, moi, dans des impossibilités de tous ordres, un ingénieur grenoblois, Jean-Pierre Beauviala, inventeur de la caméra Aaton, avait créé une petite merveille qui allait modifier radicalement mes conditions de tournage en Allemagne, me faire choisir la tromperie, le subterfuge, la clandestinité, le risque maximum. (…) ». Grâce à cette  petite caméra cylindrique, la « paluche », il réalisera de nombreuses interviews en caméra cachée, avant de manquer d’y laisser sa peau une fois découvert.

Mais le virage fondateur de la réalisation de « Shoah », qui court de 1973 à 1985, c’est son premier voyage en Pologne et la découverte de Treblinka. « Treblinka existait », mesure-t-il en découvrant la gare et village inchangés  : « le passage du mythe au réel s’opéra en un fulgurant éclair, la rencontre d’un nom et d’un lieu fit de mon savoir table rase, me contraignant à tout reprendre à zéro ». Il rencontre et interviewe alors nombre de témoins et d’acteurs de la réalité des camps, mais aussi des transports dans les wagons à bestiaux ou de la vie empestée des villages alentours, dans l’odeur poisseuse et persistante de la mort. A la sortie du film, après moult péripéties pour boucler le financement et résister aux pressions diplomatiques polonaises, Claude Lanzmann décrit combien la radicalité de Shoah rend cette œuvre incompréhensible ou insupportable à beaucoup qui, tels le Cardinal de Lustiger, ne parviennent simplement pas à la voir. Comment affronter pareille négation de la vie et du genre humain ? Il livre aussi d’autres réflexions passionnantes, comme celles d’historiens qui s’interrogent sur leur rôle, tels Pierre Vidal-Naquet qui considère à son tour que l’histoire « est chose trop sérieuse pour être laissée aux historiens », en constatant que l’essentiel de la transmission de la Shoah provient d’un écrivain (Primo Levi), d’un politologue (Raul Hilberg) et d’un cinéaste. « Shoah », pour tous ceux qui l’ont vu dans son intégralité, est une œuvre à nulle autre pareil, ni témoignage, ni récit, mais tentative absolue de représentation de l’inimaginable.

Initialement, et il l’avoue en conclusion, Claude Lanzmann souhaitait titrer ses mémoires « La jeunesse du monde », ce qui nous rapproche de mon analogie première avec Stefan Zweig. D’une certaine manière, la description d’une société engagée, culturelle et intellectuelle, les galeries de portraits, les rapports au sionisme (Zweig évoque longuement l’essor intellectuel du sionisme, à l’époque lié au socialisme, et la figure tutélaire de Theodor Herzl), et la présence continue de la mort et de son incarnation, la barbarie nazie, justifient pleinement cette comparaison. Mais, fort heureusement pour Claude Lanzmann, les conclusions sont diamétralement opposées. Quand Zweig achevait un testament intellectuel avant de mettre fin à ses jours avec sa femme, Lanzmann délivre une conclusion pleine d’optimisme : « J’avais près de soixante-dix ans, mais tout mon être bondissait d’une joie sauvage, comme à vingt ans ».

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Notes de lecture
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Mercredi 20 janvier 2010 3 20 /01 /Jan /2010 22:24

creche036.jpgLes signes avant-coureurs ne manquaient pas… nous y sommes : la France s’apprête à inclure le secteur de la petite enfance dans le champ de la directive service de la commission européenne (ex fameuse directive « Bolkenstein »), qui organise la « libéralisation » du marché des services en Europe et donc la marchandisation définitive de nombreux pans de l’action sociale.

L’Europe servira encore de bouc-émissaire à certains, trop heureux par exemple d’y voir une justification a posteriori du calamiteux « non » à la constitution de 2005. Ce serait malhonnête puisque la décision de libéraliser résulte d’un choix strictement national : l’Allemagne, le Danemark et la Belgique ont fait le choix d’exclure du champ d’application de la directive l’ensemble des activités relevant du secteur social ; l’Autriche a écarté de son champ les activités requérant un financement public. Il s’agit donc d’un choix politique qui nous ramène précisément à la politique du gouvernement, et celle-ci, malgré sa discrétion, est d’une clarté effrayante : il s’agit simplement de substituer aux services publics et aux accueils collectifs des solutions individuelles (assistantes maternelles indépendantes) pour les plus riches et des simili-crèches au rabais pour les autres (en faible quantité).

Parmi les signes avant-coureurs que j’évoquais, citons les plus graves :
- les nouvelles orientations de la CNAF, qui privilégient le développement quantitatif de l’offre de garde tout en diminuant les financements aux accueils collectifs ;

- la promotion des jardins d’éveil, avec un encadrement très faible (1 adulte pour 12 enfants) et une perspective de mise en cause des grandes sections de crèche et surtout des petites sections de maternelle ;

- la possibilité ouverte de compter 50% de personnels non qualifiés dans les crèches (et bientôt de comptabiliser les CAP petite enfance dans le personnel qualifié, alors que la formation est courte - un an - et ne comporte aucun module sur la santé).

En clair, la logique financière a gagné : tout est mis en œuvre pour baisser le coût des places de crèches, sans tenir compte de la qualité et de l’intérêt des enfants, notamment les plus fragiles. Ce gouvernement revient des décennies en arrière, privilégiant la seule logique familiale (offrir une solution de garde aux familles déjà actives) et niant la dimension sociale (réduire les déterminismes sociaux dès la petite enfance, favoriser le retour à l’emploi des femmes) des politiques d’accueil de la petite enfance.

A Grenoble, nous sommes à rebours total des récentes orientations nationales : notre service public de la petite enfance est accessible en priorité aux enfants des familles vivant sous le seuil de pauvreté (près d’un tiers des enfants Grenoblois et la même proportion dans nos crèches) et il est porté par un personnel intégralement qualifié. Cette exigence de qualité permet non seulement de réaliser notre priorité sociale, qui serait ingérable dans des crèches au rabais, mais aussi de porter de véritables projets pédagogiques pour l’épanouissement de l’enfant, l’accompagnement des parents, voire la vie du quartier, le lien social, les actions intergénérationnelles. Ce n’est pas un hasard si les crèches sont en liens réguliers avec le réseau des bibliothèques, les musées, les salles de danse et de musique : nous considérons le petit enfant comme une personne et nous entendons lui proposer à la fois une socialisation et une approche sensible du monde, par le goût, la pratique artistique, le développement langagier et corporel. Cette ouverture au monde, particulièrement nécessaire aux enfants des familles précaires, seul un service public de qualité peut l’offrir. A Grenoble, il est le produit d’une histoire municipale forte et constante, partie prenante de notre identité commune et incompatible avec la logique de marchandisation.

Car ne nous y trompons pas, derrière les propos rassurants qui seront certainement tenus par le gouvernement, c’est une machine à broyer le service public qui sera lancée, aussi discrète dans son action que déterminée et certaine de son succès final. Concrètement, les collectivités devront justifier non seulement de leur mode de gestion, mais aussi des modalités de leur financement, car la « loyauté de la concurrence » devra s’appliquer. Certaines collectivités se saisiront de l’aubaine : par la mise en concurrence, elles feront baisser les prix, sans se soucier de la qualité. Celles qui « en font trop » pour le secteur public, comme Grenoble, verront de doctes juristes leur exposer les risques auxquels elles s’exposent, quand d’autres marchands du Temple viendront les menacer insidieusement de contentieux si la puissance publique devient un obstacle à la liberté d’entreprendre, voire au « libre choix éclairé » des parents… 

Au final, la situation créée permettra à toutes les collectivités, et d’abord à l’Etat, de justifier un désengagement et ce sera la fin des services publics locaux, à l’exemple des conséquences dramatiques de la libéralisation des services à la personne décidée par Jean-Louis Borloo, qui a non seulement mis sur la paille les acteurs publics et associatifs, mais transféré une partie des coûts sur les usagers, entraînant une nouvelle sélection par l’argent. Voilà le destin qui attend la petite enfance si rien n’est fait.

Il est enfin un scandale supplémentaire sur ce dossier, c’est le déni de démocratie qu’il représente. Le Parlement a-t-il été saisi de cette question ? Il a fallu une « niche parlementaire » des socialistes pour imposer un débat (ce jeudi, je crois). Le  Gouvernement a-t-il saisi pour avis les associations d’élus et les acteurs du secteur de la petite enfance ? Bien sûr que non. L’Association des Maires de France (AMF), l’Union Nationale des CCAS (UNCCAS) et l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux (l’UNIOPSS) ont écrit au gouvernement pour demander l’exclusion de la petite enfance du champ de la directive. De gauche ou de droite, il y a en effet un consensus dans les territoires pour refuser la marchandisation de la petite enfance. Le gouvernement n’a même pas pris la peine de répondre.

Comme je l’ai déjà beaucoup développé sur ce blog, je suis convaincu que la logique de prestation ou la marchandisation, qui peuvent parfois présenter un intérêt, sont mortifères pour l’action sociale globalement, et a fortiori pour la petite enfance. Le choix de préserver ou de laisser broyer ce service public géré par les collectivités locales est plus qu’un choix politique gouvernemental, c’est un choix de société.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Vendredi 15 janvier 2010 5 15 /01 /Jan /2010 21:45

la boussoleNous étions réunis, il y a quelques semaines, pour l’inauguration des nouveaux locaux de La Boussole, centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) de 23 places dédié aux hommes de plus de 40 ans ayant un long passé d’errance.

L’histoire de la Boussole est remarquable à plus d’un titre : créé par le CCAS au début des années 1990 sous forme d’un « abri temporaire de solidarité » réalisant un accueil humanitaire, de nuit, pendant la seule période hivernale, ses missions se sont peu à peu élargies, pour devenir un accueil continu jour / nuit, puis un lieu ouvert toute l’année, labellisé « CHRS de stabilisation », donc bénéficiant de dotations d’Etat. Il s’agit d’un lieu exceptionnel d’humanité, de compréhension, de bienveillance pour des hommes souvent détruits par les multiples souffrances et pathologies d’une vie largement passée entre la rue, la prison et l’hôpital psychiatrique. Grâce aux moyens sociaux et éducatifs déployés, certains d’entre eux se reconstruisent, en prenant le temps nécessaire, et repartent dans une vie « normale », avec un logement et un emploi. Pour d’autres, c’est un lieu d’allers-retours, un havre pour se protéger et se remettre de difficultés de santé ou de vie, une maison toujours disponible et accueillante même quand ils ne souhaitent pas y aller. De plus en plus, ce lieu devient aussi un établissement de fin de vie, qui accompagne avec le plus de dignité possible les dernières années ou les derniers mois de ces hommes que la société a largement abandonné et qui, pour certains, le lui ont bien rendu. On imagine les trésors de dévouement et d’humanité dont font preuve les personnels de La Boussole, la force d’engagement et de conviction qu’il leur faut pour réaliser les mille et un « petits miracles » qui font l’histoire partagée de La Boussole.

C’est dire combien était importante l’arrivée dans de nouveaux locaux, pensés par et pour les résidents, car c’est un lieu qu’ils veulent collectif : dortoirs communs pour refuser la solitude, plafonds hauts pour éviter le sentiment de confinement, cuisine vaste pour les tâches communes de préparation de repas et de vaisselle, lieu central ouvert et convivial, jardin potager… L’investissement des résidents a été à la hauteur de l’amour qu’ils portent à ce lieu, leur « chez eux », et nous étions fiers que les équipes du CCAS comme l’architecte et la maîtrise d’œuvre l’aient pleinement compris.

Pour autant, si un lieu comme La Boussole est une véritable publicité pour l’optimisme social et humain, une sorte de défi aux dérives de la société et un motif d’espoir pour ceux qui bossent et qui militent, la situation de ce CHRS comme de nombreux autres reste fragile et inquiétante. En effet, en région Rhône-Alpes, l’Etat finance moins les CHRS dit « de stabilisation » que les CHRS classiques, alors qu’ils accueillent un public plus fragile socialement, et les orientations nationales sont à la réduction des dotations d’Etat à l’ensemble de ces structures (même si, au plan local, les responsables font le nécessaire pour les maintenir). Ainsi, le financement d’un CHRS comme La Boussole, qui devrait relever exclusivement de l’Etat, est équilibré grâce à un financement direct du CCAS, donc de la Ville de Grenoble, de plus de 250 000 €. Il est évident que les collectivités locales peuvent compléter un financement national pour répondre à un besoin social et une priorité politique, mais cela doit rester à proportion de leurs moyens et de leurs missions. En l’espèce, le financement municipal de La Boussole est exceptionnel, et c’est notre honneur. Mais pourrons-nous le garantir à l’avenir dans les mêmes proportions ?

Evidemment, pour les CHRS qui ne sont pas gérés directement par un établissement public (c’est le cas de l’immense majorité), la problématique financière est encore plus contraignante et le choix est assez simple : adapter le projet aux financements d’Etat et donc souvent réduire ses ambitions sociales et éducatives, ou bien passer une énergie considérable à trouver des financements complémentaires, au risque d’y perdre une part de l’engagement associatif. Je pense par exemple à « La Place », qui était au départ une initiative du CCAS appelée « Le Passage » pour répondre au public accompagné de chiens, souvent exclu de nombreux dispositifs de ce fait, et qui est devenu un CHRS de stabilisation géré par le Relais Ozanam, et dont le projet éducatif est suspendu à des financements complémentaires (40 000 € de la municipalité en 2009).

Alors, les CHRS pourront-ils poursuivre leur mission de réinsertion sociale ou devront-ils se résigner à être de lieux de prise en charge sans moyens pour aider véritablement les personnes ? Au vu de la politique nationale actuelle, et malgré les récentes intentions affichées par le nouveau ministre, la FNARS (http://www.fnars.org), qui regroupe les CHRS, a raison d’être inquiète et pessimiste. Avec elle, le CCAS a entrepris de saisir les différents responsables de cette situation, sur laquelle j’espère pouvoir revenir prochainement, avec un post plus optimiste !

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Mardi 12 janvier 2010 2 12 /01 /Jan /2010 20:56

Dans le dispositif global de réponse à la grande précarité et au sans-abrisme, les accueils de jour occupent une place particulière. La plupart du temps en gestion associative, ce sont des lieux très ouverts, par nature, qui proposent non seulement une écoute, un accompagnement, de l’accès aux droits, de la convivialité, un temps de répit et de sécurité, mais aussi des petits déjeuners, des repas le midi et parfois le soir, une bagagerie, des douches, ou une pièce pour dormir ou se reposer… A Grenoble, il s’agit principalement de Point d’eau, du Fournil, de Accueil SDF, de Femmes SDF, du Secours catholique, avec chacun leur spécificité et leur public.

Ce qui caractérise ces lieux, c’est un bas seuil d’exigence en terme de comportements, c'est-à-dire un accueil d’une grande tolérance, inconditionnel, anonyme et gratuit. Evidemment, ce sont des lieux de grande humanité, absolument essentiels pour les plus fragiles : plus que des services, eux-mêmes importants, ce sont des lieux de dignité, où chacun est à égalité, professionnels, bénévoles et « convives », et donc des lieux de prise avec la société pour ceux qui en sont le plus exclus. Bien des démarches « d’aller vers » et d’accès aux droits sont possibles grâce à ces lieux, car leur identité associative les protège de la défiance en direction des institutions (parfois légitime) d’une grande partie de leur public.

Depuis quelques années, avec la durée de la crise sociale et du chômage massif, le public des accueils de jour a évolué : des jeunes en errance plus nombreux, des jeunes issus de « quartiers » de l’agglomération, des personnes âgées précarisées, des déboutés de la demande d’asile, mais aussi davantage de personnes en grande souffrance : sortants de prisons, malades psychiatriques, individus déboussolés et sans droit… D’une certaine manière, les accueils de jour sont les derniers lieux de solidarité pour ceux qui n’ont plus rien, qui se sont découragés ou ont découragé d’autres accompagnements, d’autres prises en charge. Ils assurent un dernier filet pour ceux dont les institutions ne savent plus prendre soin, et pour lesquels bien des associations restent démunies.

Avec la crise récente, cette tendance, qui préexistait, s’est accélérée, et la violence de la rue a été de plus en plus présente dans les accueils de jour. Ces derniers ont vu non seulement leur public augmenter, mais aussi sa souffrance et donc sa violence réelle ou potentielle. C’est ainsi que les incidents se sont multipliés, avec des gravités variables, et que le climat a changé : comment préserver le rôle des accueils de jour si leur atmosphère se confond de plus en plus avec celle de la rue ? Si la violence est la même ? Il est évident que nombre de bénéficiaires ou de convives de ces lieux ne les fréquenteront plus si cette tendance se poursuit, et que des stratégies d’évitement sont déjà à l’œuvre chez certains, qui sont autant de personnes pour lesquelles le risque de perdre le contact est très grand.

Il est une autre conséquence très grave de cette évolution, qui concerne les professionnels et les bénévoles. Déjà peu nombreux, les professionnels font face à des situations qu’ils ont de plus en plus de mal à maîtriser, avec des prises de risques, y compris physiques, pour eux-mêmes qui sont inacceptables, sans parler de la perte du sens de leurs missions lorsque ces dernières se résument à gérer la sécurité du lieu. Pour les bénévoles, c’est pareil en pire : comment accepter d’exposer des retraités pleins de bonnes volontés à des individus dangereux souvent ni soignés ni suivis ? Comment leur demander de poursuivre leur engagement associatif si ce dernier doit les mettre en danger ? Le risque est grand de voir simplement disparaître cette forme indispensable d’accueil, parce notre société aura laissé, de manière irresponsable, ces lieux prendre en charge ceux dont plus personne ne veut (pour forcer un peu le trait), avec des conséquences inacceptables pour les personnes.

Depuis 18 mois, nous avons situé notre réponse à deux niveaux : celui du partenariat et celui du financement.

Ces lieux ne peuvent exister sans un partenariat exemplaire entre eux, mais aussi avec les autre associations et institutions oeuvrant dans le champ de la grande précarité. Par exemple, la présence régulière d’éducateurs d’autres structures, les liens avec des médecins, des infirmiers, des policiers, des magistrats, des assistantes sociales etc. permettent de proposer des réponses globales aux personnes et d’assurer leur suivi en fonction de leurs besoins sociaux réels. C’est aussi une réassurance pour les professionnels et les bénévoles des accueils de jour. Evidemment, la fragilité grave de l’ensemble des acteurs de l’action sociale a des conséquences sur ces partenariats : les pénuries de personnels rendent plus difficiles les présences régulières, quand ce n’est pas l’orientation de tel ou tel acteur qui se détourne de ce public si difficile… Le délitement induit du partenariat entraîne de facto celui du lieu d’accueil, et c’est le rôle du politique que de le prévenir.

Pour donner un exemple concret, la crise très grave de la psychiatrie publique et localement du CHS de Saint Egrève a eu des impacts très négatifs ces derniers mois sur l’ensemble des acteurs : le service « PPP » (pôle précarité psychiatrie, créé par la gauche en 1998) ayant dû réduire son activité, l’accès aux soins psychiatriques a été rendu encore plus difficile pour ce public qui est pourtant en très grande souffrance. Dans l’attente que la psychiatrie publique puisse de nouveau être un partenaire à part entière (et les responsables locaux y travaillent efficacement), nous avons proposé à l’Etat de financer des permanences de psychiatres libéraux dans les lieux d’urgence et les accueils de jour, coordonnées par le CCAS, ce qui est fait depuis près d’un an à la satisfaction de tous, même si ce n’est pas forcément suffisant. J’ai bon espoir que nous puissions proposer davantage de solutions avec le CHS dans les prochains mois, d’autant que les moyens des permanences d’accès aux soins (PASS) ont vu leurs moyens augmenter, après un long lobbying, tant au CHU (PASS somatique) qu’au CHS (PASS psychiatrique, qui sera créée).

L’autre réponse doit être financière, car les associations ne feront pas face à l’accroissement en volume comme en « dureté » de la demande sociale sans moyens supplémentaires, c'est-à-dire sans davantage de professionnels. Nous y travaillons avec l’Etat et le conseil général, d’une manière pour le moment trop lente, même si le CCAS a pris sur lui d’avancer seul sur certains besoins, par exemple en mettant une directrice à disposition du Fournil. En l’espèce, cette initiative a tourné court puisque la personne et l’association ne se sont pas entendus au bout de quelques mois, et que nous devons imaginer d’autre solutions de gouvernance pour le Fournil… qui a justement décidé de fermer suite à une rixe lors des fêtes de Noël, le personnel ayant très légitimement fait valoir son droit de retrait… et qui rouvrira prochainement, je l’espère, grâce à une forte mobilisation collective, notamment du CCAS.

Au final, il est évident que nous devons avoir un positionnement politique sur la question des accueils de jour : soit nous considérons que leurs missions sont devenues impossibles du fait de la crise sociale, en tout cas pour les plus importants, et nous nous résignons à ce que des personnes en grande souffrance n’aient plus de lieux de convivialité et de prise en charge ; soit nous acceptons de mettre des moyens pour leur permettre d’exercer leurs missions. Rester au milieu du gué, c’est se condamner à l’irresponsabilité, accepter la mise en danger de professionnels et de bénévoles militants et exemplaires, renoncer à aider les plus en souffrance de nos concitoyens.

A nous de faire bouger les lignes en 2010.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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Samedi 9 janvier 2010 6 09 /01 /Jan /2010 20:13

J’ai déjà eu l’occasion, sur ce blog, de tenter d’analyser les dérives du travail social liées aux politiques nationales. Dans le secteur gérontologique, j’ai évoqué au sujet des Delphinelles la logique de gestion purement financière des établissements pour personnes âgées dépendantes, qui prend le pas sur les missions et les objectifs même de ces lieux de vie : prendre soin des personnes et accompagner, soulager, leur dépendance dans la dignité et l’attention.

meme-blog.JPGAujourd’hui, le manque de moyens et la logique financière atteignent un seuil insupportable, que les projets du gouvernement pour 2010 ne manqueront pas d’aggraver, avec de graves conséquences humaines. Par exemple, l’Etat a récemment décidé d’intégrer le coût des médicaments aux dotations de soins qu’il attribue aux établissements. Concrètement, cela signifie d’une part que les résidents ne sont plus des assurés sociaux comme les autres puisque ce n’est plus l’assurance-maladie qui rembourse leurs médicaments en fonction de leur consommation réelle (quand elle rembourse…), et d’autre part, plus grave encore, que les responsables d’établissements devront « tenir » leur budget de médicaments, et donc sélectionner les résidents en fonction de leur « coût médicaments », réel ou potentiel. Ainsi, les personnes âgées souffrant de polypathologies ou de maladies dont le traitement est particulièrement onéreux se verront refuser des admissions en EHPAD, au nom de cette seule logique financière.

Au plan local, notre première réponse est de maintenir dans les établissements gérés par le CCAS le niveau de personnel qui nous semble nécessaire (mais pas toujours suffisant…), et donc d’accepter des déficits puisque les tutelles (Etat et conseil général) ne couvrent pas ces moyens avec leurs dotations. Cela représente un effort considérable de plus de 2 millions d’euros en 2009, et une charge financière que nous ne pourrons supporter longtemps (je reviendrais prochainement de manière complète sur la situation budgétaire du CCAS).

L’autre effort que nous avons décidé concerne la formation des agents, qui souffrent eux aussi grandement de la situation actuelle, avec des conséquences évidentes pour les personnes âgées : rythmes trop importants, fortes rotations des équipes, stress, perte du sens des missions, découragement… Dans un secteur de l’action sociale que les agents choisissent rarement par hasard, tant il exige des qualités de cœur au-delà des compétences professionnelles, le risque est grand d’aggraver encore la pénurie d’agents constatées par tous les acteurs, y compris hospitaliers. La crise de la démographie médicale, qui touche particulièrement les infirmières et les aides soignantes, ne se règlera pas sans une volonté politique claire de mettre des moyens pour relever le « défi de la dépendance », comme le professent les ministres successifs tout en faisant l’inverse depuis 2002.  

humanitudeC’est pour répondre à la situation des agents, et donc pour améliorer l’accompagnement des personnes âgées, que nous avons expérimenté à l’EHPAD Narvick la méthode dite de « l’humanitude » (http://www.igm-formation.net). Ce terme bizarre ne nous vient pas de la Grande muraille de Chine, mais d’une forme de philosophie de l’action sociale qui s’est beaucoup développée au Canada et dans de nombreux pays européens, fondée sur la recherche de la relation humaine… dans sa complétude (je ne résiste pas ;-)). Au départ, les promoteurs de cette méthodologie (MM. Gineste et Marescotti) sont partis d’un constat : à force d’être dans le « faire », dans la réalisation d’actes techniques parfois complexes, les personnels de maisons de retraite, souvent sans s’en rendre compte, « déshumanisent » leurs relations aux personnes âgées. Il est évident que le contexte français décrit plus haut aggrave cette tendance. Concrètement, cela signifie que la personne âgée très dépendante, présentant des démence de type Alzheimer, ne croise plus directement le regard des soignants, n’entend plus de paroles humanisantes, ne perçoit plus d’autres contacts physiques que contraignants. A titre d’exemple, le temps de regard partagé « de pupille à pupille » est estimé à 2 secondes par jour… On comprend dans ces conditions que ces personnes âgées déjà très fragiles, souvent mutiques et ayant perdu la perception du réel, se retirent définitivement du monde… et de leur humanité. Ce qui nous fait humain, c’est la relation aux Autres, leurs regards, leurs paroles, leurs contacts. C’est l’Autre qui nous confère notre humanité. C’est cette absence de l’Autre qui fait que des êtres humains, placés dans une situation déjà extrême par la maladie, se retirent de leur propre humanité. Que ce constat est cruel et accablant.

 Pour y répondre, Gineste et Marescotti ont élaboré une méthodologie fondée sur le regard, la parole et le contact qui rétablit la douceur, la tendresse, l’attention bienveillante dans l’acte médical ou d’aide à la vie. Pour prendre l’exemple de la toilette, souvent particulièrement délicate pour les personnes âgées démentes qui refusent, résistent, se plaignent, agressent parfois, incapables qu’elles sont de comprendre pourquoi une inconnue vient les déshabiller et les laver, dans une intimité non désirée et donc insupportable, cette méthode permet de nouer rapidement un lien physique de confiance et d’humanité bienveillante, et donc de faire tomber les difficultés que je viens d’évoquer. Tout le monde y gagne : la personne âgée d’abord, qui ne subit plus une contrainte et est pleinement respectée dans sa dignité, l’agent qui effectue plus facilement son acte, et même l’établissement car derrière cet apaisement, il y a une meilleure efficacité, moins de stress, plus de plaisir et de convivialité au travail.

Cette méthodologie a été évaluée de manière scientifique sur 111 femmes présentant une démence de type Alzheimer. Les résultats sont édifiants : 83% des soins habituellement difficiles sont améliorés de manière importante. A Grenoble, le personnel de l’EHPAD Narvick a constaté cette réelle amélioration à la suite de la formation, qui s’est déroulée sur leur lieu de travail, en accompagnement de leurs gestes quotidiens. Au-delà de l’acquisition individuelle de compétence, cette formation a aussi été l’occasion d’un travail et d’une réflexion d’équipe sur leurs pratiques professionnelles et permis d’engager une dynamique nouvelle au service des personnes âgées.

Au regard des résultats de cette première formation originale, dont la réputation et le sérieux sont établis au plan international, nous avons décidé d’engager la formation de l’ensemble des professionnels du CCAS intervenant auprès des personnes âgées dépendantes, en établissements comme au domicile. Plus de 300 professionnels seront ainsi formés sur les 3 prochaines années, ce qui représente plus de 1600 personnes âgées concernées !

 Face aux violences et aux souffrances humaines engendrées par la crise actuelle de l’action sociale et les attaques dont elle est l’objet de la part du gouvernement, il est donc possible de résister et de proposer des politiques publiques, au plan local, qui préservent la dimension humaine de notre action. Espérons que ces efforts pourrons tenir face à ce qui s’annonce…

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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