Réflexions

Mercredi 16 novembre 2011 3 16 /11 /Nov /2011 15:58

Le 21 septembre dernier se tenait à l’IEP de Grenoble une journée d’étude à l’initiative du Dr Pierre Micheletti consacrée à la « psychiatrie publique à l’épreuve des zones urbaines sensibles ». programme_colloque.jpg

Invité à intervenir le matin et en clôture de ce temps de réflexion qui a rassemblé de nombreux acteurs médico-sociaux, il me semble important de partager largement ses conclusions, qui doivent orienter nos politiques publiques  à venir.

Le constat de départ a fait l’objet d’un sombre consensus : non seulement les situations sociales et sanitaires des zones urbaines sensibles (ZUS) cumulent les difficultés, mais ces mêmes difficultés interagissent et génèrent des souffrances, sinon des pathologies, spécifiques. Il serait fastidieux d’égrener les chiffres qui attestent des difficultés sociales spécifiques de ces territoires (justifiant le classement en ZUS), largement consultables sur le site de l’observatoire nationales des ZUS, mais il n’est pas inutile d’en rappeler quelques uns :

-          - Le revenu médian des ZUS (un peu plus de 12000 €) est environ la moitié du revenu médian sur le reste du territoire. Les deux tiers des ménages qui y résident sont allocataires CAF, contre 46% de la population française.

-         - Le taux de chômage moyen des ZUS était en 2009 de 18,4%, contre 9,4% sur le territoire métropolitain. On recense par ailleurs 43 % des jeunes hommes actifs au chômage sur ces quartiers, et 37% des jeunes femmes actives (différence qui s’explique par la différence du niveau de formation moyen).

-         - Alors qu’elles représentent 7,6% de la population métropolitaine, les ZUS ne bénéficient de la présence que de 3,9% des médecins (chiffres 2007), alors même que leur population a trois fois plus recours à la CMU-complémentaire (environ 20% des assurés sociaux).

-         - Enfin, l’insécurité des personnes y est bien plus durement ressentie : alors que le taux des atteintes aux biens est inférieur en ZUS (-8%) par rapport au reste du territoire, celui des atteintes aux personnes est supérieur de 11%, en progression de 7% depuis 2005.

 

Ces caractéristiques sociales ne doivent évidemment pas être considérées à elles seules comme prédictives des comportements sociaux, ni en terme de dangerosité vis-à-vis de l’ordre public, ni en terme de besoin de soin en terme de psychiatrie. A cet égard, deux écueils sont à éviter : la réponse répressive d’ordre public ou la psychiatrisation de la misère, la combinaison des deux entrainant un risque de retour à des logiques d’enferment et aux conceptions «asilaires » de la psychiatrie que la sectorisation a justement combattues et déconstruites à partir des années 1970 (voir ici une illustration présidentielle suite à un drame survenu à Grenoble).

 

Au-delà des chiffres, le point central, ce sont les souffrances qui résultent de cette situation sociale, l’angoisse qu’elle génère, souvent aggravée par l’isolement. Question absolument majeure, puisqu’elle laisse l’individu seul face à sa responsabilité et à ses peurs, entraînant une souffrance psychosociale qui a été très bien décrite par le docteur Jean Furtos.

 

Jean Furtos rappelle en effet que la souffrance d’origine sociale était pour Freud le type de souffrance le plus difficile à accepter par le sujet humain : « Il existe une précarité qui ne crée pas de lien, mais de l’isolement, de la paranoïa, de la mélancolie sociale ». Il insiste sur le fait que cette souffrance, généralement repérée sur les lieux du social, et non dans le champ du sanitaire, peut être aidée par les modalités concrètes et subjectives de l’aide sociale, au sens large : « Il suffit que la personne honteuse ou découragée entre dans une relation de respect et d’aide pour qu’elle retrouve courage et fierté ».

A cette aulne, il est indispensable de distinguer différents degrés de souffrance : il y a une souffrance « normale », qui aide à vivre, qui est moteur, et, face à une précarité trop exacerbée, il y a une souffrance qui empêche de vivre. C’est sur cette dernière, fortement répandue en ZUS, que se concentre la clinique psychosociale qui  prend en compte une souffrance psychique qui a pour caractéristique d’envahir tous les registres de la vie : intime, relationnelle et somatique, qui met à mal les prises en charges classiques, car l’érosion du lien à l’autre qu’elle entraîne a pour conséquence de rendre la demande d’aide soit inadaptée, soit impossible. Ainsi, les médecins généralistes de l’Agecsa (association de gestion des centres de santé), en première ligne dans leurs consultations pour recueillir cette souffrance, estiment que les habitants des ZUS ont entre deux et six fois plus de risques de développer des maladies mentales, en fonction des pathologies.

 

La Ville de Grenoble a donc développé des projets préventifs autour de la souffrance psychique, avant que celle-ci ne prenne une dimension pathogène. Le travail fait par ces lieux d’écoute, d’orientation et de suivi est un formidable révélateur des spécificités propres aux ZUS. En 2010 pour l’ensemble des « points d’écoute », 234 personnes ont été reçues (169 en 2009) et 919 entretiens réalisés (811 en 2009)

-  70 à 80% des personnes venues consulter sont des habitants des quartiers en politique de la ville. Les lieux d'écoute favorisent donc bien un accès aux soins et à la prévention pour des habitants bénéficiant de peu de ressources

-  Une majorité  de demandes sont relatives a un mal être général, a des difficultés intra- familiales, aux stress d'événement vécus soit individuellement soit collectivement.

- 75 % des personnes venues en consultation sont des femmes

- 90% de renouvellement des publics accueillis chaque année, ce qui prouve bien que l'action se situe sur du soutien ponctuel, permettant aux personnes de faire face à leurs difficultés psychosociales sans dégradation des situations.

Plus globalement, cette action est complétée par de l’action collective et des démarches d’aller vers, ainsi que par le soutien aux professionnels des secteurs (analyse de la pratique)

 

Ainsi, si peu de personnes fréquentant les « points écoute » souffrent de pathologie mentale lourde, relevant du soin psychiatrique, la réalité de l’aggravation des conséquences psychosociales de la précarité est incontestable dans les ZUS. Dans ce lien entre les personnes et leur environnement social, il est indispensable de traiter les deux : le « sujet » et son « milieu ». Pour ce dernier, c’est l’objet de la politique de la ville et c’est l’enjeu des politiques de développement à moyen et long terme, qui doivent structurer des réponses de fond. Mais il reste des « sujets », c'est-à-dire des femmes et des hommes qu’il faut repérer, écouter, orienter, accompagner et souvent soigner, davantage et mieux que ce n’est fait aujourd’hui, ce qui justifie une mobilisation exceptionnelle de la santé publique (somatique et psychiatrique) comme de l’action sociale.

 

Car ce que le prisme de la souffrance psychique a mis en exergue, ce sont des dysfonctionnements plus larges, et donc plus graves, de notre société, qui constituent autant de « mécanismes de défiance » qui empêchent les acteurs sociaux d’avoir une réponse cohérente et efficace. J’en citerai trois principaux sans développer, ayant déjà eu l’occasion de le faire sur ce blog (ici, ici et ici) :

-       - La méconnaissance de l’autre : le poids des représentations dans notre imaginaire collectif est sans cesse alimenté tant par les illusions de connaissance dues à la « toute puissance » télévisuelle – qui semble rendre toute culture accessible – que par l’ignorance de nos propres voisins, – faute de rencontres réelles qui sont de moins en moins possibles sur un espace public anxiogène, particulièrement dans les ZUS, ou dans des lieux collectifs dont les identités se spécialisent et se réduisent. C’est cette propension effrayante à se représenter l’Autre plutôt qu’à faire l’effort de le connaître qui laisse libre court aux logiques de stigmatisation qui jouent sur les peurs et les fantasmes.

-     - La logique de jugement d’une société de compétition : comme François Dubet l’a montré sur l’idéologie de l’égalité des chances (voir ici), le jugement moral sur le mérite de l’individu s’est largement substitué à l’appréhension de sa réalité sociale, de son histoire de vie. Si l’individu est pauvre, il le doit à ses échecs personnels, pas à une société qui lui aurait donné la chance qu’il n’a pas su saisir. A la compréhension, la bienveillance ou l’empathie, notre société oppose de plus en plus la sanction du jugement, qui renvoie l’individu à ses torts ou à ses fautes, entraînant à la fois désespérance et repli sur soi ou sur une « identité victimaire » qui segmente et oppose le corps social.

-     - Enfin, le resserrement du rapport à la norme sociale : la somme des contraintes liées à la  financiarisation du secteur médico-social, à la critérisation du travail social, à sa technicisation grandissante provoque progressivement une disparition de l’individu  derrière des stigmates sociaux. Ce n’est plus l’individu complexe issu d’un parcours réclamant une appréhension globale de ses difficultés que notre société entend aider dans le cadre de sa politique de solidarité, c’est une sédimentation de situations sociales qui appellent chacune une réponse ou une prestation sociale.

Toutes ces dérives aggravent les tendances au non recours, au repli sur soi ou à l’auto-exclusion qui peuvent déjà être liées aux conditions de vie en ZUS, s’ajoutant ainsi aux inégalités d’accès aux soins déjà constatées : en matière de santé mentale, habiter en ZUS signifie trop souvent une double difficulté, pour ne pas dire une double peine.

 

Pourtant, et cette journée a eu l’immense mérite de l’illustrer, des réponses existent, souvent construites à l’échelle locale, parce que c’est la plus pertinente et la plus réaliste pour faire converger l’ensemble des acteurs autour d’un objectif partagé. En l’espèce, il s’agit de créer les conditions d’une confiance rétablie au plan social et citoyen entre habitants, usagers, professionnels, élus afin de définir de véritables stratégies de territoire pour améliorer à la fois la prévention et l’accès aux soins face à la souffrance psychosociale. Plus qu’un énième dispositif, il s’agit de faire émerger un écosystème d’acteurs, chacun à sa place, pleinement responsable et pleinement solidaire de l’environnement global, capable de garantir un continuum cohérent du repérage à l’accompagnement au long cours. Philippe Meirieu a évoqué à ce sujet les beaux termes (notamment dans l’action sociale) d’ « architecture » ou de « situation », qui prennent en compte la nécessaire adaptation permanente de tout système d’acteurs aux évolutions de la demande sociale. Toutefois, pour que cette belle ambition puisse trouver une traduction concrète, trois conditions doivent être réunies :

 

-       - Donner la priorité à la proximité : à l’exemple des centres de santé ou des points écoute de la Ville de Grenoble, l’action de terrain permet seule une connaissance réciproque qui favorise le dépassement des représentations. La proximité, c’est aussi la capacité à mener l’action publique et associative à partir de la demande sociale et non pas en développant la seule logique de l’offre, comme c’est souvent traditionnellement fait. Dès lors, elle est une condition indispensable pour « faire avec » les habitants au cœur de leur environnement et ainsi mériter leur confiance dans le temps, à l’épreuve des aléas et des évènements.

-    - Territorialiser des communautés médico-sociales : cela signifie responsabiliser les acteurs locaux (institutionnels, associatifs et hospitaliers) à l’échelle d’un même territoire pertinent en leur donnant une véritable liberté d’action, notamment pour s’investir dans des projets portés par / avec les habitants. C’est évidemment un enjeu aussi essentiel que difficile dans la mesure où les logiques organisationnelles de chaque acteur ne sont pas toutes compatibles entre elles, et c’est là que la légitimité des élus locaux peut avoir un impact positif. Pour autant, avoir des acteurs en situation de responsabilité sur un territoire ne suffit pas nécessairement, encore faut-il s’assurer du respect du rôle de chacun, sortir du tropisme de « tout le monde s’occupe de tout », assumer collectivement la désignation d’un chef de file qui porte la coordination, à partir de l’enjeu social ou médical. Celle-ci permet d’organiser véritablement le travail de liaison, c'est-à-dire la capacité à « passer le relais » dans un accompagnement. Par exemple, travailler sur la souffrance psychique (en amont) avant que celle-ci ne prenne une dimension pathogène nécessite de pouvoir passer le relais entre acteurs sociaux et médicaux pour garantir à la fois le repérage, l’orientation, le diagnostic, l’écoute, l’accès aux soins et la continuité thérapeutique.  Nous sommes ici au cœur d’une démarche de transformation l’action médico-sociale qu’il nous faut engager pour passer de la psychiatrie de secteur à la psychiatrie communautaire, comme l’a fait Lausanne au travers d’une action de « suivi intensif dans le milieu ». Cela suppose que le secteur social lui-même soit dans une démarche de développement social communautaire, ce qui est le cas à Grenoble (voir ici et ici). Pour les patients, il s’agit, comme l’a très bien dit Philippe Pichon, médecin à l’Agecsa : « d’organiser la prise en charge intégrée dans le quartier, non stigmatisante et globale (sociale, somatique et psychiatrique), bref d’intégrer pleinement au travail social du quotidien cette dimension médicale liée à la souffrance psychosociale.

-      - Ré-orienter les moyens vers l’extra-hospitalier : il n’est plus temps de plaider pour une augmentation illusoire des moyens de la psychiatrie publique, même si des efforts restent nécessaires, la priorité doit être aujourd’hui d’assumer clairement un choix inverse de celui du gouvernement actuel (de retour vers la logique asilaire des hôpitaux psychiatriques), pour affecter clairement les moyens vers l’extra-hospitalier. De même qu’en ZUS l’enjeu des moyens de la médecine générale et donc de la place de la médecine de ville est essentiel dans l’accès aux soins, c’est bien les moyens et le périmètre d’action des CMP (centres médicaux psychologiques) qu’il faut redéfinir afin qu’ils soient le pivot psychiatrique de la communauté médico-sociale territorialisée. C’est ce qui marche justement dans l’action exemplaire menée à Lausanne, avec des moyens qui font rêver : 3 médecins, 5 infirmiers, 2 assistantes sociales ! Au-delà de l’enjeu immédiat de la réaffectation des moyens, il convient de rappeler combien le temps, donc la stabilité des financements, est un allié précieux pour construire des démarches de travail communautaire, satisfaire les demande de liens, gagner et construire la confiance  de manière pérenne.

 

En définitive, la situation sociale des ZUS, aggravée tant par la crise que par les politiques gouvernementales, est caractérisée par la combinaison d’une forte pauvreté, d’une précarité éducative et culturelle et d’un isolement grandissant des individus qui génère non seulement de l’autoexclusion sociale et citoyenne mais aussi une souffrance psychosociale à laquelle ni le secteur social ni le secteur médical ne peuvent répondre seuls. Ce constat qui peut-être élargi à de nombreuses réalités sociales doit nous inviter à renouer avec le sens profond de la politique de secteur psychiatrique qui était à l’origine d’être dans la proximité des lieux de vie et de travail, dans une relation de soin avec les usagers, au cœur du travail de l’ensemble des acteurs sociaux. Dès lors, porter une ambition de coopération, de complémentarité entre acteurs revient à voir le secteur dans une logique de communauté de vie, donc à porter une démarche de développement social communautaire au cœur de psychiatrie publique. C’est le sens de la réflexion portée par l’ensemble des acteurs mobilisés autour de la réponse psychiatrique à construire face à la situation sociale des ZUS : à nous, élus et responsables locaux de donner à cette belle idée de psychiatrie communautaire une réalité concrète à Grenoble et dans notre agglomération, dès les prochains mois.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Lundi 13 septembre 2010 1 13 /09 /Sep /2010 14:29

 

Comme beaucoup d'habitants du secteur 6 et en tant qu'élu municipal, cet été restera pour moi largement marqué par le souvenir des "évènements" qui ont suivi la mort de Karim Boudouda. D'abord parce qu'il y a eu la mort d'un homme, ce qui constitue un drame qui doit être respecté en tant que tel, indépendamment des circonstances. Ensuite parce que l'émotion qui a suivie ce drame, la violence qui l'a accompagnée et l'instrumentalisation politique dont il a été l'objet doivent être analysées pour améliorer l'action publique, en dépit de conséquences qui semblent d'abord très négatives, pour la Villeneuve comme pour l'ensemble de notre ville.

 

En plein accord avec les réactions publiques du Maire lors des évènements de la Villeneuve, il importe d'abord de ne pas céder au discours catastrophiste et anxiogène sur la sécurité, comme nous y ont invité leur instrumentalisation politique et leur hypertrophie médiatique : ni la Villeneuve ni Grenoble ne sont des zones de non-droit. Par ailleurs, tout démontre que les réponses sécuritaires ont non seulement échoué, mais sont même partie intégrante du problème : c'est bien la rupture du lien entre les habitants, notamment les jeunes, et la police, qui participe de la violence latente qui explose régulièrement (voir les travaux de Sébastien Roché, notamment l'ouvrage Police de proximité, Le Seuil 2004 ).

 

Ainsi, ce qui me semble devoir retenir l'attention, c'est d'abord le reflexe de solidarité d'une partie des habitants vis-à-vis de la victime, la justification de la révolte voire de la violence des jeunes, le crédit apporté aux rumeurs... Outre la question essentielle du rapport à la police, cette solidarité traduit une très grave perte de valeurs, mais aussi une colère et une désespérance sociale, tant de la part de jeunes que de familles qui se sentent abandonnés ou privés de perspectives d'avenir (voir l'ouvrage de Luc Bronner, La loi du ghetto, Calmann-Levy 2010). La Villeneuve connaît une forme de ségrégation latente qui, ajoutée aux difficultés sociales et aux impasses éducatives du quartier, construisent une "identité victimaire" (voir ce post) qui pousse les exclus à s'exclurent davantage encore de la société. Qu'il s'agisse du développement inquiétant du non accès aux droits et aux services ou de la baisse de la participation aux élections, les signes de cette "mise en retrait" de la société sont nombreux.

 

Pour beaucoup de familles et de jeunes, les pouvoirs publics nationaux comme locaux ainsi que leurs partenaires associatifs ne suscitent plus qu'une indifférence souvent hostile, comme si ce monde institutionnel était intrinsèquement incapable de les représenter, de les comprendre et de les soutenir. L'aspiration à la dignité, au respect, à la compréhension voire à l'empathie prime dès lors sur l'explicitation rationnelle de politiques publiques dont ils pensent qu'elles ne les concernent plus. Trois facteurs essentiels expliquent à mon sens ce déficit :

- un défaut de représentation concrète et quotidienne : les nombreux services publics présents sur le quartier ne comptent que peu d'agents issus des quartiers, c'est-à-dire dans lesquels les habitants et les jeunes puissent se reconnaître et se projeter. C'est une rupture de lien tout à fait essentielle, parce qu'elle alimente le sentiment de défiance envers l'institution.

- une captation de la citoyenneté et donc de la représentation par des personnes militantes admirables, mais qui partagent une homogénéité culturelle et une vision du quartier parfois éloignée des réalités sociales de nombre d'habitants. Là encore, cela participe d'un sentiment de ségrégation latente, dans la mesure où cela interdit l'émergence de "leaders positifs" parmi les habitants du quartier.

- une logique de l'offre publique souvent vécue comme infantilisante, voire encourageant « l'assistanat » : nous avons une culture, tant au niveau des élus que des services, qui privilégie la proposition et la logique de l'offre sur la construction partagée et la responsabilisation des habitants. De cette culture, renforcée par le primat accordé au renouvellement urbain et aux enjeux de long terme, naît l'impression que l'on "s'occupe des habitants" en surplomb, avec la meilleure volonté du monde, mais qu'on ne leur fait pas confiance. Cette forme de défiance institutionnelle implicite nourrit gravement la « culture de l’indifférence » évoquée, voire le sentiment de mépris que ressentent, certes injustement, de nombreux jeunes.

 

Ce constat posé, il est évident que si les politiques fondamentales classiques (accès à l'emploi, au logement, à la santé, à la culture) sont indispensables et constituent des réponses de fond qu'il ne faut ni abdiquer ni réduire, il devient absolument nécessaire de proposer davantage, donc d'innover sur la forme comme sur le fond, pour ré-inclure dans nos politiques publiques ces familles et ces jeunes qui oscillent entre renoncement et colère.

 

Alors que chacun a bien conscience, avec la future avancée du projet urbain, de la nécessité de mettre l'accent sur le lien social et la vie quotidienne, il me semble urgent, en préalable, de renforcer voire de développer tout ce qui peut répondre aux limites évoquées, sous peine de développer des politiques publiques "hors sol".

 

En premier lieu, je pense qu’il est temps d’accélérer notre orientation claire vers le développement social communautaire (au sens de la communauté de vie) et « l’empowerment », qui consiste à responsabiliser les habitants.

Cela suppose d’abord de faire évoluer la représentation de la ville en l’ouvrant à d’autres parcours personnels et professionnels (tout en refusant la "politique des grands frères"), de soutenir les associations du secteur 6 qui, à l’image de Kiap, sont à la fois des lieux de vie intergénérationnels et des espaces d’activités, d’ouvrir de nouveaux champs de participation et de mobilisation pour les habitants (comme les comités des usagers des centres sociaux, les fonds de participation des habitants, les carrefours de secteurs, les petits déjeuners collectifs, les cafés politiques etc.).

Cela repose ensuite sur une organisation cohérente à l’échelle du secteur pour « territorialiser », c'est-à-dire faire pleinement dépendre du territoire, l’ensemble des équipements publics et associatifs de proximité. C’est le sens de la nouvelle organisation dont le CCAS s’est doté avant l’été (j’y reviendrai), qui vient renforcer les projets de mutualisation que nous portons entre les centres sociaux publics et les associations d’éducation populaire (à l’exemple de ce qui a été réalisé aux Baladins avec la MDH  et du projet en cours à Prémol).

Enfin, la dynamique de « l’empowerment » nécessite la multiplication des démarches participatives comme celles conduites sur la parentalité à l'Arlequin ou sur l'accès aux droits sur Prémol, ainsi que l’émergence de « leaders habitants », donc le développement d’espaces de débats, de rencontres et de convivialité, à l'exemple du projet de réaménagement du Patio.

 

Cette évolution de posture politique est un préalable indispensable pour « briser le plafond de verre », réenclencher de la confiance et renforcer à la fois le contenu et l'impact de nos politiques publiques. De ce point de vue, et sans que la ville soit seule à devoir en assumer la charge, deux larges domaines doivent faire l’objet d’un renforcement de leurs ambitions, voire de leurs moyens compte tenu de l’ampleur des enjeux :

 

Renforcer le projet éducatif et le « droit à l’avenir »

 

J’ai été très frappé lors des échanges avec les habitants aux lendemains des évènements sur leur virulence vis-à-vis de la question éducative. Pour nombre d’entre eux, le plus grave c’est le sacrifice de leur avenir que le système éducatif impose à leurs enfants. Eric Maurin a montré combien la question éducative détermine largement le « sentiment de déclassement » (voir ce post), donc la colère sociale, des milieux populaires. Parce que c’est l’inégalité la plus grave, le fondement d’une confiance renouée avec les familles me semble être le rétablissement de perspectives scolaires qui sont largement obérées par le collège, notamment en accentuant les efforts dès la petite enfance.

 

Sans entrer ici dans le détail de propositions qui font l’objet de débats collectifs, de nombreuses politiques doivent à mon sens être renforcées  : celles concernant l’accès au langage (après « Parler Bambin » à la crèche, le programme « Parler peut être mise en place dans toutes les écoles maternelles), le développement émotionnel des enfants (au travers du projet PRODAS, qui vise dès l’école élémentaire à travailler sur la violence, le respect, la différence des genres…), les activités périscolaires au travers des PEL (notamment en maternelle où ils sont encore limités), en lien avec les sociaux pour accompagner la parentalité, et enfin l’amélioration de la pause méridienne en développant l’expérimentation déjà conduite pour permettre aux enfants de bénéficier d’une plage horaire apaisée le midi, indispensable aux apprentissages. Au-delà de ces politiques qui relèvent des compétences municipales (écoles maternelles et élémentaires), il me semble urgent de rouvrir avec le conseil général le débat sur l’avenir du collège Lucie Aubrac et d’obtenir enfin (voir ce post) qu’il augmente les moyens alloués au planning familial pour développer les interventions dans les collèges, alors que chacun sait combien la question des rapports garçons – filles est essentielle, notamment pour endiguer les tensions communautaires. C’est un point absolument central.

 

Faciliter l’accès aux droits et aux services sociaux des familles et des jeunes

 

Si la Villeneuve compte un grand nombre de services sociaux et d’associations, cet accès est encore mal assuré pour deux raisons : d’une part cette multiplication des acteurs génère de l’incompréhension et des logiques de filières enfermantes, et d’autre part les services sociaux suscitent une défiance des habitants qui ne peut être levée qu’avec un fort partenariat associatif et une implication des usagers. Les mutualisations en cours ainsi que les démarches participatives et l’instauration de comité des usagers doivent nous permettre de progresser (avec le concours précieux d’Odenore).

 

Pour autant, des améliorations peuvent être décidées, en faisant du Patio un espace de convivialité et un pôle central d’accès aux droits et aux services, en renforçant les moyens d’écrivains publics et les actions d’apprentissage du français, ou en instaurant un véritable partenariat d’accompagnement social avec les bailleurs sociaux et les copropriétés. En effet, pour atteindre largement les habitants, l’engagement des bailleurs est indispensable, notamment en termes d’information. Des actions concrètes peuvent être développées tant en matière de convivialité que d’accès aux droits (tarification sociale de l’énergie, APL, RSA…) et aux services (épicerie et paniers solidaires, accompagnement à la parentalité, sorties familles, aide à domicile des personnes âgées, accompagnement budgétaire du ménage etc.). Dans le même esprit, il nous faut créer davantage de liens entre les acteurs sociaux et les jeunes, par le déploiement d’une équipe complète comprenant un correspondant jeunesse, l’association Kiap, un référent dans chaque centre social et une présence régulière de la mission locale. Ces liens peuvent aussi être renforcés par les chantiers éducatifs, pour lesquels le CCAS s’est doté cette année d’une organisation qui lui permet dorénavant d’accueillir 200 jeunes chaque année, et par la mise en place du service civique afin de déployer de nombreuses actions dans les domaines qui souffrent de la crise du bénévolat (lien social, soutien aux personnes âgées, actions linguistiques, accès au sport, à la culture etc.) tout en constituant de véritables opportunités pour des jeunes en panne de projet d’avenir et en besoin de remobilisation. Enfin, nous devons engager une dynamique intergénérationnelle dans les centres sociaux et les logements foyers. La territorialisation du CCAS permettra d’intégrer aux centres sociaux les équipes d’animation gérontologique, donc de sortir les personnes âgées du ghetto de leurs espaces dédiés. Cette dynamique doit se prolonger dans les logements foyers, qui sont l’objet d’une démarche participative et qui peuvent devenir des lieux ouverts à tous, à la fois pour de l’animation intergénérationnelle, des temps de convivialité sur l’espace public et une offre de services à destination des personnes âgées fragiles et isolées (qui vont constituer un enjeu social majeur à VN dans les prochaines années).

 

Ces actions concrètes ne pourront être développées sans consensus et mobilisation globale. J’espère que le Carrefour de secteur du prochain week-end permettra d’en débattre le plus largement possible avec les habitants pour réenclencher une dynamique vertueuse de confiance, fondée sur le respect et la responsabilité partagée. C’est à ce prix que nos politiques publiques trouveront une meilleure efficacité et accompagneront véritablement la transformation urbaine et le développement économique indispensables à l’avenir de la Villeneuve.

 

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Lundi 12 avril 2010 1 12 /04 /Avr /2010 08:08

Sociologue émérite, spécialiste reconnu des questions d’éducation et de travail, François Dubet livre dans son dernier ouvrage, « Les places et les chances » (La républiques des idées, Seuil, 2010) une analyse aussi édifiante qu’indispensable de la dérive inquiétante de notre société, et plus spécialement de l’action sociale et éducative, qui consiste à substituer la « justice des chances » à la « justice des places ».

 

En clair, notre modèle social s’est construit depuis la révolution industrielle sur la lutte pour des droits démocratiques et sociaux visant à l’amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière, du salariat, et plus globalement, de tous les travailleurs qui produisent la richesse de la société et n’en reçoivent qu’une fraction marginale. Cette conception du progrès social est au fondement de la gauche syndicale et politique, qui a fait du recul des inégalités le moteur et le substrat de son identité. Cet engagement pour améliorer la vie des plus fragiles repose sur une vision de la justice sociale fondée sur « l’égalité des places », c'est-à-dire l’idée que l’ordre social de la société importe moins que la limitation des écarts sociaux. Ce modèle, qui privilégie l’amélioration de la place de chacun et le resserrement des positions à l’ambition de la mobilité sociale, est au fondement de notre conception de l’Etat providence et de la République sociale issue du programme commun de la Résistance.

 

Concrètement, l’égalité des places suppose une politique active de redistribution fiscale, illustrée en France par l’importance des transferts sociaux (l’écart de revenus entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres est d’un facteur 6 avant impôts et tombe à 3,5 après les transferts sociaux, preuve selon F. Dubet que le « capitalisme est réformable »). Elle induit aussi des services publics forts et la création d’équipements collectifs qui visent à « démarchandiser » l’accès à certains biens en les mettant à disposition de tous. Enfin, elle enserre les individus « dans un système de créances et de dettes sociales » vis-à-vis de la société : c’est l’idée du contrat social qui fonde l’appartenance à la communauté nationale sur l’utilité sociale, avec pour conséquence notre modèle laïque d’intégration.

 

Depuis plusieurs années, ce modèle d’égalité des places est critiqué, avec raison, pour son caractère « conservateur » vis-à-vis de l’ordre social et, plus grave, pour son incapacité à intégrer les exclus dans la mesure où son système social est organisé autour du travail. C’est ainsi que l’égalité des places, dans le contexte d’une crise économique et sociale longue et dure, produit une société à deux vitesses  : celle des « insiders » qui se battent pour conserver leur position et celle des « outsiders » qui doivent lutter durement pour intégrer la partie protégée de la société. Les conséquences de cette tension, et la façon dont elle détruit le lien social, sont notamment analysées par Eric Maurin dans son dernier ouvrage, « La peur du déclassement » (voir ce post). François Dubet à son tour, pose le risque que « la protection des places entrave la réduction des inégalités entre ces places » et reprend à son compte l’interrogation conclusive d’Eric Maurin : faut-il accepter plus d’inégalités (donc revenir sur des protections et favoriser la mobilité sociale) ou plus de chômeurs (et donc maintenir les frontières entre inclus et exclus) ?

 

Par ailleurs, et c’est très éclairant sur la concurrence idéologique entre « première » et « deuxième » gauche, l’égalité des places privilégie une organisation centralisée et descendante de la société, fondée en France sur la place de l’Etat, que la deuxième gauche critiquait pour son conservatisme social, sa propension à infantiliser les citoyens, son incapacité à « domestiquer » le capitalisme en se limitant à lui fixer des contraintes, alors qu’elle privilégiait la mobilisation de la société, la décentralisation, le jeu d’intérêts réciproques contractualisés entre acteurs sociaux pour instituer une réelle « cohésion sociale » fondée sur l’action, et pas seulement l’adhésion, des individus. Ce que critiquait la deuxième gauche, au fond, dans le système étatique français d’égalité des places, c’est sa propension à créer une « société de défiance », où chacun « serait dépendant de l’action publique et verrait dans les autres un rival plutôt qu’un partenaire », ce qui rejoint les dénonciations idéologiques, à droite (et qui doivent être bien distinguées), de « l’assistanat ».

 

Enfin, force est de constater aujourd’hui l’échec du « creuset français » d’intégration issu de l’égalité des places : François Dubet rappelle justement qu’à « diplôme égal ou supérieur au bac, le taux de chômage des jeunes Maghrébins est le double de celui des jeunes Français dont les parents sont nés en France (28% contre 14%) ». La situation sociale dans de nombreux quartiers vient chaque jour illustrer les conséquences de cet échec : « au modèle de l’immigration conçue comme un parcours transformant progressivement l’étranger en national, se substitue la formation de minorités qui ne parviennent pas à entrer dans la société et coproduisent les processus d’exclusion dont elles sont les victimes ».

 

Ainsi, malgré ses avantages et ses réussites, le modèle d’égalité de places aurait vécu. Adapté à la croissance économique, il serait devenu dangereux après plus de 30 ans de crise, entraînant désespérance sociale, inégalités accrues et développement du communautarisme. Il serait donc urgent de signer l’acte de décès du « modèle social français », archaïque, conservateur et, au final, antisocial, pour lui substituer une vision plus libérale et responsabilisante pour les individus, celle de l’égalité des chances.

 

Quand l’idéologie sociale de la droite s’est largement construite sur la responsabilité individuelle et la notion de mérite, la fin annoncée de l’égalité des places a entraîné largement la gauche à s’approprier ces valeurs en les transformant, toujours dans une démarche de réduction des inégalités, pour s’arroger le concept d’égalité des chances : puisque l’objectif de réduire les inégalités en améliorant la situation des classes populaires serait devenu illusoire voire contre-productif, le rôle de la gauche serait de garantir l’accès de chacun à toutes les positions dans la société, substituant la notion d’équité à celle d’égalité.

 

Il est vrai qu’au-delà de la force du slogan (« l’égalité des chances » figure en tête de gondole dans tous les programmes électoraux, de droite comme de gauche), ce modèle renvoie à la tradition « libérale » (au sens que lui donnait les Lumières et issue de la Révolution française et notamment de l’abolition des privilèges) de la gauche, celle qui considère que tous les citoyens doivent avoir non seulement les mêmes droits, mais aussi, et peut-être surtout, les mêmes opportunités  : la pire injustice serait celle du « plafond de verre » social, c'est-à-dire la résignation à sa condition d’origine. De fait, depuis l’origine, la lutte contre la reproduction ou l’endogamie sociale et contre tous les types de déterminismes liés à la naissance, à l’origine, au sexe, au cadre de vie… fait partie de l’identité syndicale et politique de la gauche.

 

Valeur ou principe incontesté dans notre société, l’égalité des chances inverse la logique de l’égalité des places : dès lors que « la société se conçoit comme une mosaïque de groupes définis par leurs chances plus que par leurs places », ce qui compte, c’est désormais de placer tout le monde sur la même ligne de départ, d’agir sur les déterminants des inégalités plutôt que d’en enrayer les effets. De fait, le contrat social devient minimal, puisqu’il ne « porte que sur l’égalité initiale ». Ainsi, la lutte contre les discriminations se substitue aux logiques de redistribution, et les politiques ciblées en direction de groupes discriminés prennent le pas sur les actions universelles. En sus, écrit F. Dubet, « alors que le modèle des places en appelle à la tolérance ou à l’indifférence, le modèle des chances associe le refus des discriminations à une exigence de reconnaissance », ce qui explique qu’il soit lié à un « combat culturel ». Autre inversion importantissime, « l’enjeu de la vie sociale se déplace des institutions vers les individus », puisqu’au final, l’échec ou la réussite sociale ne dépendra plus que du mérite individuel, ce qui peut constituer une réponse à la « société de défiance » qui déresponsabiliserait les citoyens par l’omniprésence de l’Etat providence. Là où le modèle des places s’évaluait en fonction de l’échelle des inégalités constatées à l’intérieur de la société, le modèle des chances se jauge en fonction d’un autre indicateur, celui de la mobilité sociale. Plus la société serait mobile, plus elle serait juste envers les individus, les inégalités constatées n’étant que la conséquence des performances individuelles.

 

Si personne ne peut nier le droit des individus de prétendre à toutes les opportunités et si la réalité cruelle des discriminations impose de les combattre, ce que démontre de manière limpide François Dubet, c’est combien la seule logique de l’égalité des chances est non seulement mortifère pour la justice sociale, mais en sus contre productive en terme de lutte contre les inégalités… et même de promotion de la mobilité sociale.

 

En effet, l’idéologie des chances repose sur une illusion, voire un mensonge, sociologique : il serait possible d’abolir complètement les inégalités d’origine pour donner les mêmes chances à tous. Au nom de cette illusion, les politiques d’égalité des chances se défaussent de l’enjeu de la réduction des inégalités, et les exemples des Etats-Unis et de la Grande Bretagne montrent que non seulement les inégalités se sont creusées, mais aussi que la mobilité sociale est restée plus faible qu’en France (contrairement à une idée communément répandue, un fils d’ouvrier a plus de chances de devenir cadre en France que dans ces pays). Il faut dire que les idéologues contempteurs de l’égalités des places ont essentiellement centré leurs critiques sur les « privilèges des assistés », et François Dubet de noter que « c’est toujours dans les sphères les plus élevées de la société que l’on mesure l’effectivité de l’égalité des chances » (comme le montre la mise en exergue de la question de l’accès aux grandes école en France), ce qui entraîne, presque naturellement, une « indifférence aux pauvres » assez caractéristique du monde anglo saxon (j’y reviendrai prochainement par l’analyse de l’ouvrage remarquable d’Alain Ehrenberg, La société du malaise)… et de plus en plus notable en France comme le montrent les enquêtes « conditions de vie et aspirations des Français » du Credoc (http://www.credoc.fr/departements/aspi.php). Toujours est-il que, selon l’auteur, « ce tropisme élitiste est une sorte de lapsus révélant que, dans les faits, l’égalité des chances est plus sensible au succès et aux parcours glorieux de quelques uns qu’à l’échec du plus grand nombre ».

 

C’est à mon sens le point central de la critique de l’égalité des chances opérée par François Dubet : cette idéologie est profondément darwinienne en ce sens qu’elle valorise le fort et se soucie peu du destin du faible, qui devient responsable de son état. En terme de politique sociale, elle substitue le jugement moral à l’analyse de la réalité sociale, exonérant la société de ses responsabilités : dès lors que l’on a assuré à chacun les chances de réussir dans la vie, l’individu reste seul face à son échec et ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Que devons-nous à celui qui est pauvre, non pas à cause de dysfonctionnements de notre société dont tous les citoyens sont collectivement responsables, mais parce qu’il n’a pas fait ce qu’il fallait, qu’il n’a pas assez travaillé à l’école, ne se lève pas tôt, présente mal, etc… On retrouve bien là la culpabilisation de la pauvreté du discours de la droite actuelle, qui explique par exemple que l’octroi des aides sociales s’apparente de plus en plus à un parcours du combattant pour le bénéficiaire, avec les logiques de contrôle social, de lutte contre la fraude… comme s’il s’agissait moins d’une exigence de solidarité que d’une aide qui devrait conditionnée à l’exemplarité du bénéficiaire, dont on attend au final qu’il « mérite » la solidarité nationale. De la même manière, l’égalité des chances justifie les mécanismes d’individualisation de tous les systèmes de garantie collective  : dès lors que chacun a eu sa chance, pourquoi payer pour le risque de dépendance des autres quand je peux, selon mes revenus, donc la matérialisation de mes mérites, m’assurer individuellement ? Au final, c’est tout le système social qui est progressivement gangrené par une idéologie qui a force d’évidence mais dont les effets sont à l’inverse de ses objectifs : l’égalité des chances, en réalité, asservit plus les individus qu’elle ne les libère, parce qu’elles les soumet à une concurrence totale sans souci de ses conséquences.

 

Ainsi, « on échange une morale fondée sur la dignité des travailleurs contre une morale de sportifs de haut niveau », écrit François Dubet. « En suggérant que la capacité de saisir ses chances est associée aux mérites des individus, il devient possible de choisir ceux qui doivent être aidés. Le contrat social s’individualise. » Et, « paradoxalement, alors que l’égalité des chances veut promouvoir l’autonomie, elle retrouve les traits les plus réactionnaires de l’assistance sociale, au temps où les bienfaiteurs avaient le pouvoir de choisir leurs pauvres et leurs causes », ce qui explique le malaise grandissant des professionnels de l’action sociale et toute la réflexion sur les conséquences de la critérisation du travail social, qui vise justement à opérer cette sélection entre « bons » et « mauvais » pauvres.

 

Reconnaissons à François Dubet que si les dérives qu’il décrit ne sont pas nouvelles, la clé de lecture qu’il en offre, par l’interrogation du modèle idéologique de l’égalité des chances, pourtant considéré comme acquis à droite comme à gauche, est particulièrement féconde et lumineuse. D’autant qu’il ajoute à son analyse une réflexion approfondie sur les conséquences de cette idéologie sur le modèle de cohésion sociale et d’intégration français : « avec l’égalité des chances, on passe du couple exploitation / travail au couple discrimination / identité ».

 

Si le « creuset français » d’intégration a échoué, l’idéologie de la lutte contre les discriminations, conséquence directe de celle de l’égalité des chances, pose de graves questions. En effet, si l’égalité des chances suppose de lutter contre les déterminismes et donc contre les discriminations, cela signifie qu’il est nécessaire d’identifier et de reconnaître les handicaps sociaux et / ou culturels qui affectent individus pour pouvoir les corriger. « Concevoir les inégalités en termes de discriminations conduit à hiérarchiser les victimes qui ont intérêt à exhiber leurs souffrances et les injustices qu’elles subissent, afin d’obtenir l’avantage différentiel qui leur permettra de bénéficier de soutiens spécifiques. » On comprend mieux les logiques de concurrence des victimes et les querelles mémorielles, dès lors que l’égalité des chances ouvre une compétition générale et « met d’emblée les victimes en situation de concurrence ». Là où on pouvait reprocher au modèle de l’égalité des places de nier les identités et d’être indifférent à la réalité des discriminations, le modèle des chances « les exalte jusqu’à en faire une quasi obligation ». De fait, « ce mécanisme victimaire induit une obligation d’assignation » : profondément individualiste, ce modèle conduit les victimes à s’identifier à un collectif pour obtenir reconnaissance (terme qui a pris une importance considérable dans le débat public ces dernières années). En ce sens, « la reconnaissance participe de la nébuleuse idéologique et politique de l’égalité des chances », puisqu’elle est indispensable à toute mesure anti-discriminatoire. Et cette « obligation d’assignation » conduit les individus à se construire des identités victimaires marquées, en aller chercher celle qui présentera le maximum d’avantages.

 

Ainsi François Dubet rejoint-il les analyses d’Eric Maurin sur le « Ghetto français » (Seuil, 2004), qui stigmatisait l’échec des politiques de ciblage sur les quartiers défavorisés, mais surtout de Julius Wilson, spécialiste américain et longtemps thuriféraire des politiques de discrimination positive, qui en dénonce maintenant les effets, notamment sur l’impératif qui était de facto posé aux afro-américains de s’identifier à une « race » et l’injustice ressentie par les blancs pauvres, entraînant dans les années 1990 de graves tensions « raciales ». Avec, comme en écho, les émeutes dans les quartiers français en 2005 et la propension de nombreux jeunes à construire leur identité davantage en fonction d’une religion, largement méconnue et pourtant portée en étendard, que d’une situation sociale. Ainsi l’égalité des chances est-elle non seulement assignatrice d’identités largement recomposées ou artificielles, mais elle est crée un climat de concurrence des identités victimaires dont chacun mesure aujourd’hui la nocivité sur la cohésion sociale et même « l’identité nationale ». Quand la question sociale disparaît derrière le combat culturel et la bataille des identités, c’est en fait notre modèle Républicain qui est sapé sur ses fondements.

 

Penseur de la complexité, François Dubet ne livre pas une vérité simple : son ouvrage, très didactique, est construit comme une analyse comparée et équilibrée entre les deux modèles de justice sociale, dont il révèle les avantages comme les inconvénients. Mais refusant la posture du scientifique « neutre », François Dubet s’engage en faveur de l’égalité des places, en invitant la gauche à clarifier son projet et sa pensée.

 

Bien sûr, à aucun moment l’auteur ne plaide contre la lutte contre les discriminations ou ne juge illégitime l’aspiration de tous à l’égalité des chances. Mais il demande à la gauche de garder le cap de la justice sociale, c'est-à-dire de tenir le gouvernail fermement dans la direction de son identité profonde, l’égalité des places, et de ses outils (la redistribution, les services publics, l’intégration laïque). Même s’il reconnaît que des réformes de ce modèle sont indispensables compte tenu de ses effets négatifs, comme par exemple « les esquisses des politiques de flexisécurité », qui visent à combattre le constat actuel selon lequel « les avantages acquis sont payés par ceux qui n’en ont pas ».

 

Il avance en conclusion trois séries d’arguments qui peuvent nourrir le débat à gauche :

- l’égalité des places reste le modèle le moins inégalitaire, donc le plus favorable aux plus faibles. C’est le sens historique de la gauche que de rester de leur côté, et François Dubet de rappeler les analyses sociologiques sur les liens entre développement des inégalités, accroissement de la violence et dégradation de la santé des individus.

- l’égalité des places « rend davantage justice au modèle des chances que ce modèle lui-même », puisque la mobilité sociale est plus forte dans les sociétés qui le privilégient encore. Ce sont « les places qui déterminent les chances », dans la mesure où « il est plus facile de se déplacer dans l’échelle sociale quand les écarts entre les différentes positions sont relativement serrés. »

- l’égalité des places reste un modèle viable d’intégration républicaine, à condition de « séparer radicalement les droits sociaux et les droits culturels » de manière à « détacher la reconnaissance de la redistribution », dans la mesure où la « lutte pour l’égalité des places a pour effet d’affaiblir le couple formé par les différences et les inégalités ».

 

Les responsables politiques donnent trop souvent l’impression de subir les évolutions profondes de notre société, particulièrement à gauche, comme si nous manquions d’une grille d’analyse globale qui respecte nos valeurs et permette de proposer un changement réellement porteur de justice sociale. Avec cet ouvrage remarquable, François Dubet apporte à mon sens une contribution décisive à la reconstruction intellectuelle de la gauche, tant sa lecture des enjeux sociaux au travers des « places » et des « chances » est féconde et complète.

 

Au plan local, l’action sociale portée par le CCAS a été redéfinie il y a un an, au travers du nouveau plan d’actions, autours de trois priorités : la redistribution, l’action collective et la fraternité, qui renvoient – modestement – à l’analyse de François Dubet et me semblent porteuses d’une véritable politique sociale engagée à gauche.

 

Plus généralement, en nous invitant à ne pas revenir sur nos valeurs et nos options fondamentales (la redistribution, les services publics, la laïcité) et à enrayer l’illusion politique et sociale de l’égalité des chances, François Dubet est porteur d’une exigence à laquelle la gauche devra répondre, au plan local et surtout au plan national : celle, enfin, d’adresser « une offre à ceux qui ne se reconnaissent plus dans les représentations politiques de la vie sociale ».

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Jeudi 18 mars 2010 4 18 /03 /Mars /2010 17:08

C’est bientôt le printemps…et la sortie de l’hiver promet d’être terrible : fin des dispositifs d’hébergement spécifiques, retour des expulsions, un million de chômeurs en fin de droit dont 600 000 ne bénéficiant d’aucun minima social, sans parler des mesures gouvernementales à venir (retraites, dépendance), une fois la période électorale achevée.

 

La situation de l’hébergement d’urgence, déjà critique au début de l’hiver (voir ce post) est aujourd’hui dramatique : le centre d’accueil municipal (CAM) est plein à 130% depuis le début 2010, ce qui signifie concrètement que des familles, dont une majorité d’enfants, dorment dans les espaces collectifs (bibliothèque, salles de réunion). Pire, chaque jour, la veille sociale départementale (qui gère le « 115 ») ne peut répondre à des demandes d’hébergement émanant tant des publics dits de « droit commun », c'est-à-dire issus du territoire, que de ceux issus de la demande d’asile.

 

Dans un département qui propose près de 6000 places d’hébergement, dont plus de 4000 dans l’agglomération grenobloise (et presque 70% dans Grenoble intra muros), avec un développement important ces dernières années, et alors que le dispositif hivernal est lui aussi considérable (la capacité globale de l’urgence, augmentée initialement de 209 places pendant l’hiver pour atteindre 356 places, dépasse aujourd’hui les 430), cette situation semble difficile à expliquer. Elle tient d’une part à des facteurs structurels, liés au manque de logements à des loyers accessibles (PLAI dans le logement social) et plus généralement aux conséquences de l’augmentation massive, ces dernières années, des coûts de la construction (+ 40% en moyenne) ; à la faiblesse des liens entre hébergement et logement (donc l’absence de « fluidité des parcours résidentiels », même si des progrès sont observés avec le droit au logement opposable) et aux difficultés sociales accrues des publics de l’hébergement, qui augmentent les durées de séjour. Cette situation est aussi due, d’autre part, à des facteurs plus conjoncturels  : la crise, évidemment, qui plonge dans la précarité de nouveaux publics (jeunes, personnes âgées, familles monoparentales…), mais aussi l’augmentation récente de la demande d’asile, dont le gouvernement refuse de prendre la mesure.

 

En 2009, les mois de janvier et février avaient vu l’arrivée sur le territoire grenoblois de 58 ménages « primo arrivants » en demande d’asile. En 2010, sur la même période, ils sont 103 ménages. A ce jour, 335 demandeurs d’asile, en situation régulière, attendent une place dans un centre d’accueil (CADA)… alors qu’en moyenne 3 ou 4 places sont proposées toutes les 3 semaines ! Les dispositifs de l’urgence se substituent donc, sans moyens adaptés, aux capacités que l’Etat, au plan national, se refuse à engager. Il n’est donc pas étonnant qu’ils soient saturés, avec des conséquences humaines dramatiques.

 

Dramatiques pour les personnes, en premier lieu, quelles que soient leurs origines ou leurs situations administratives, qui se trouvent privées d’une possibilité même imparfaite d’hébergement. Lorsque tout le monde ne peut pas être accueilli, c’est le réflexe des marins qui guide nos comportements collectifs : « les femmes et les enfants d’abord ! ». De fait, les demandeurs d’asile étant souvent des ménages avec enfants dans une extrême précarité, les capacités de l’urgence ne peuvent leur être refusées… au risque de ne pouvoir satisfaire le besoin de mise à l’abri d’une femme victime de violences, d’un jeune en errance ou d’une personne âgée expulsée. C’est inacceptable. Nul ne peut moralement décider de « sélectionner » le public, particulièrement quand il fait froid.

En outre, que dire du développement des squats et des habitats précaires (voitures, camions, tentes, baraquements…) dans l’agglomération ? Que penser de ces mini bidonvilles qui s’étendent sur les berges de l’Isère ou aux abords de la rocade sud ? Il y a là des familles, des enfants, qui se mettent en danger, au plan sanitaire et au titre de leur sécurité physique (un incendie a détruit deux baraquements, heureusement sans blessé ni victime, il y a quelques jours sur les berges de l'Isère).

Avec l’impossibilité d’accéder aux dispositifs d’hébergement, des personnes renoncent à leurs droits, choisissent « la débrouille » avec les risques que cela comporte, et une misère cachée se développe. Nous le savons, cette misère cachée est le ferment d’autres dérives, car elle facilite l’exploitation des plus faibles et les comportements à risques ou délictueux. Cette misère cachée, aux relents souvent particulièrement glauques, apparaît parfois superficiellement dans le débat public à l’occasion de tels ou tels faits divers, vite oubliés et trop rarement analysés. Nous en sommes là et il est essentiel de regarder la réalité sociale en face, quand tout le système médiatique tend à l’occulter.

De la même façon, la désespérance liée à l’absence de solidarité publique concrète entraîne des réflexes de défense individuelle ou de groupe : agressivité, violence, intolérance, racisme… c’est la spirale de la concurrence des misères, de la loi de la jungle, qui fait qu’aujourd’hui, à Grenoble, des personnes particulièrement discriminées, comme les Roms, doivent être protégés par des bénévoles lors de certaines distributions alimentaires. La misère peut révéler le pire en chacun de nous, et la situation actuelle y pousse, inéluctablement.

 

L’autre conséquence dramatique de la situation actuelle concerne les acteurs sociaux : les professionnels et les bénévoles sont débordés, exposés à des drames humains et à des désespérances qui génèrent de la violence, obligés d’assumer, en première ligne et face aux personnes, des décisions (ou des absences de décisions) qu’ils n’ont pas prises. Au risque de la caricature, ils écopent à la petite cuillère les vannes béantes de dispositifs de solidarité insuffisants. On imagine la frustration, l’absence de sens et au final la souffrance de ces personnes qui se sont engagées, au plan professionnel, militant ou bénévole, dans l’action sociale avec des valeurs et des objectifs, et qui se retrouvent face à des situations inacceptables, au plan humain comme moral.

J’ai rencontré longuement, la semaine dernière, les professionnels du CAM, confrontés à l’incompatibilité actuelle de deux principes inscrits dans la loi et qui sont au cœur de leurs missions : l’inconditionnalité de l’accueil (donc pas de sélection des publics) et la non remise à la rue (dite « principe de continuité »). Si tout le monde est accueilli, comme il est impossible de trouver à chacun une place pérenne d’hébergement ou de logement dans des délais brefs, il devient nécessaire de limiter la durée de séjour à quelques nuits, donc accepter de cesser des prises en charge sans proposition de solution. C’est ce qui se passe dans de nombreux départements, mais c’est un renoncement à une disposition légale (issue du PARSA en 2005) et un grave recul social par rapport aux avancées des dernières années. A contrario, si le principe de continuité prévaut, cela signifie laisser sans solution un public important, comme c’est le cas actuellement. Là encore, on ne peut que se sentir solidaire de la souffrance professionnelle et morale des équipes.

Evidemment, le choix n’est pas nécessairement aussi binaire, et le rôle des décideurs publics est justement de construire des « voies de passage » entre des exigences contradictoires. C’est justement pour cela que l’échange approfondi avec les professionnels qui affrontent quotidiennement la réalité que j’essaie de décrire m’a semblé essentiel.

 

Alors que faire ? Le premier niveau de réponse est un truisme : il convient que les responsables prennent leurs responsabilités, c'est-à-dire que l’Etat remplisse ses obligations vis-à-vis des demandeurs d’asile. Sur ce point, je veux être clair : j’assume le partenariat confiant de la Ville et du CCAS avec l’Etat déconcentré (préfecture et direction départementale de la cohésion sociale) et je souhaite qu’il perdure. Nous avons des interlocuteurs de grande qualité, à l’écoute des acteurs de terrain, conscients des difficultés et qui ont démontré, cet hiver encore, qu’ils se mobilisaient lorsque nous les alertions. C’est grâce à ce partenariat exemplaire et confiant que l’offre d’hébergement a pu se développer à Grenoble et dans le département. Pour autant, encore une évidence, les marges de manœuvre de l’Etat au plan local sont très limitées (et davantage encore avec la disparition des DDASS), tant en terme de moyens que d’inflexion des politiques nationales qu’ils ont pour rôle de mettre en œuvre « loyalement ». Enfin, ils n’ont pas de prise réelle sur une cause déterminante de la situation actuelle : l’absence de solidarité territoriale. En effet, depuis que l’Etat a décidé unilatéralement l’an passé de « régionaliser la demande d’asile », c'est-à-dire de confier l’accueil de la demande de toute la région à deux seules préfectures (Lyon et Grenoble), nous assistons à une aggravation des déséquilibres entre départements : quand certains font toujours plus, comme en Isère, d’autres se désengagent…

 

Toutefois, parce que notre partenariat est essentiel et que la véritable réponse à la situation actuelle en dépend, j’ai saisi le Préfet de deux demandes pour lesquelles j’ai bon espoir.

La première concerne la prise en charge des Roms, en provenance de Roumanie, qui vivent pour la plupart dans une extrême précarité et pour lesquels nous devons organiser une réponse qui tienne compte de leur situation particulière (très grave discrimination dans leur pays d’une part, et grande hétérogénéité de leurs demandes d’insertion sur le territoire grenoblois, d’autre part). Il me semble qu’il faut mettre un terme à l’hypocrisie de la situation actuelle, marquée par une forme de « tolérance » de leur présence sans aucun moyen concret pour les accompagner. En conséquence, le CCAS travaille depuis plusieurs mois à l’élaboration d’un dispositif spécifique, en lien avec l’Etat, le Conseil Général et l’association « Roms action » sur lequel j’aurais l’occasion de revenir ultérieurement.

La seconde demande concerne la mise en place d’un dispositif d’hébergement d’urgence supplémentaire, dédié aux demandeurs d’asile et capable de proposer des solutions en amont des CADA, puisque ceux-ci sont inaccessibles. Non seulement ce dispositif répondrait à une demande sociale importante, mais en sus il permettrait de repositionner l’accueil d’urgence sur les publics pour lesquels il est conçu.

Bien sûr, si ces projets aboutissent, ce sera un progrès réel vis-à-vis de la situation que j’ai exposée. Ce progrès sera-t-il suffisant ? Dans le contexte social actuel, il est à craindre que non, ce qui signifie que les questions lourdes posées au CAM et plus globalement à l’urgence sur l’application des principes d’inconditionnalité et de continuité de l’accueil appelleront une réponse, forcément collective. Pour ma part, il est clair que l’inconditionnalité de l’accueil, donc la capacité à rester à disposition de tous, doit être préservée. Faudra-t-il limiter les durées de prise en charge, dans quelle mesure et sur quels critères ? C’est tout l’enjeu de débats à venir, aussi passionnants que douloureux. J’y reviendrai.

 

Au final, nous devons tirer une morale politique de cette situation et de la somme de souffrances humaines qu’elle engendre : c’est bien le cynisme de la politique gouvernementale sur l’asile qui en est directement responsable et que nous devons dénoncer.

En effet, la politique gouvernementale depuis 2002 n’a qu’un but, tantôt inavoué, tantôt transparent selon la période : décourager l’asile en dégradant les conditions de vie des personnes. En clair, il faut que le récit de « l’enfer » vécu en France décourage les migrants potentiels. Ainsi, après avoir rogné au maximum les droits des demandeurs d’asile, après avoir attenté à leur vie familiale, fait régner la suspicion sur l’ensemble de leurs démarches administratives, l’absence de réponse à leurs besoins vitaux, comme l’hébergement, vient « boucler la boucle » d’une logique de découragement par la souffrance et l’exclusion. Cette politique est non seulement scandaleuse aux plans politique, social et moral, mais elle est aussi parfaitement inefficace : toutes les études sérieuses ont démontré qu’à l’exception de mesures radicales (soit dans le sens de la discrimination soit dans celui de la régularisation), l’impact des politiques nationales d’asile était faible sur les flux migratoires. Ce sont bien les guerres, les misères et les impossibilités de vivre ou de s’imaginer un avenir dans leur pays d’origine qui poussent les personnes à rechercher l’asile, bien loin des fantasmes véhiculés par l’extrême droite de populations pauvres cherchant à « profiter » des richesses de l’occident. Les conséquences des politiques d’asile concernent tout le corps social et les orientations actuelles mettent en péril de nombreuses solidarités sur le territoire.

Solidaires des demandeurs d’asile, c’est cette situation globale qu’il nous faut dénoncer.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Mardi 2 février 2010 2 02 /02 /Fév /2010 00:16

Parmi les compétences obligatoires que le législateur a fixé aux Centres communaux d’action sociale (CCAS) figure l’analyse des besoins sociaux (ABS), qui doit faire l’objet d’un rapport annuel. Cette analyse est encore trop peu répandue et surtout méconnue des décideurs et des citoyens, alors qu’elle délivre des informations essentielles.

ABS-2009-Page-de-couv2.jpgA Grenoble, le CCAS s’est doté depuis plusieurs années de compétences réelles pour réaliser cette analyse et la partager, notamment dans un observatoire social, économique et urbain que nous avons constitué avec l’agence d’urbanisme, la Métro et le conseil général. Pour 2009, nous avons décidé de proposer une ABS centrée sur la situation des personnes âgées, tout en reprenant pour l’ensemble de la population des indicateurs globaux. (téléchargez la version complète ici) En voici quelques éléments clés.

La première caractéristique de la population grenobloise, c’est sa stabilité démographique, même si notre ville, avec 156 000 habitants, a gagné des habitants depuis le précédent recensement de 1999 (153 400 habitants). Songeons que Grenoble compte près de 86 000 logements aujourd’hui, alors qu’elle n’en comptait que 69 000 en 1975, quand sa population dépassait les 166 000 habitants (voir sur le site de l’Insee : http://www.statistiques-locales.insee.fr/FICHES/DL/DEP/38/COM/DL_COM38185.pdf)! C’est une conséquence directe d’évolutions bien connues : séparations, décohabitations, allongement de la vie.

Du fait d’un solde migratoire négatif (des ménages quittent Grenoble), cette stabilité s’explique essentiellement par le maintien de la natalité à un haut niveau : 2300 naissances en 2008 (comme 2006 et 2007). Grenoble compte ainsi plus de 5800 enfants de moins de 3 ans, dont 27% vivent sous seuil de bas revenus (903 € par mois) et 14% dans une famille monoparentale. L’année passée (septembre – juillet), les crèches du CCAS ont accueilli 2875 enfants différents, dont près d’un tiers vivant sous le seuil de bas revenus.

L’autre caractéristique de Grenoble, c’est le contraste entre d’une part son développement économique, qui permet un bon taux d’emploi des 25 – 54 ans (78%) et un revenu moyen annuel supérieur à 20 000 €, et d’autre part des indices de précarité qui en font la ville du département qui concentre le plus de pauvreté (http://www.insee.fr/fr/insee_regions/rhone-alpes/themes/syntheses/lettre_analyses/02099/02099_precarite_agglo_grenoble.pdf). Ainsi, 24 000 personnes sont identifiées par la CAF comme vivant sous le seuil de bas revenus, tandis que 9000 personnes sont dites « fragiles », c'est-à-dire qu’elle ne dépasseraient pas ce seuil sans les prestations sociales. Ces chiffres incluent les 9000 allocataires de minimas sociaux qui vivent à Grenoble, mais ne tiennent compte ni des étudiants, particulièrement exposés à la pauvreté, ni des personnes âgées, pour lesquelles nous savons par exemple que 8600 retraités de la sécurité sociale perçoivent le minimum vieillesse (677 €). Ainsi, toujours sans compter les étudiants, et en tenant compte de l’écart entre le minimum vieillesse et le seuil de pauvreté, on peut estimer qu’un minimum de 33 000 personnes vivent sous le seuil de pauvreté, soit 21 % de la population, contre une moyenne de 13% au plan national. Si l’on essaie d’inclure les étudiants (au moins 24 000 vivent à Grenoble) dans l’analyse en leur appliquant ce taux moyen, on ajoute alors 3000 personnes et on obtient un total de 36 000, soit 23 % de la population. Deux chiffres pour « compléter le tableau »  : 3500 jeunes sont suivis par la mission locale, environ 10 % des 16 – 25 ans sur Grenoble, et plus de 11 000 Grenoblois bénéficient de la CMU – complémentaire, soit 10% des assurés sociaux du régime général (contre une moyenne nationale autours de 7%).

Bien sûr, ce contraste entre une « Grenoble qui gagne », innovante, compétitive, porteuse de grands projets essentiels pour son avenir et une « Grenoble pauvre », comme l’a titré un mensuel local, n’est pas une spécificité de la capitale des Alpes : toutes les grandes villes sont devenues aujourd’hui un concentré des paradoxes de notre société, attirant aussi bien les professions intellectuelles et les ménages aisés par la qualité de vie qu’elle proposent que les plus fragiles, par la présence de leurs services publics et leurs réseaux de solidarité, publics et associatifs. C’est le grand défi du « fait urbain » actuel : comment faire « vivre ensemble » ces réalités sociales si différentes ? Comment laisser leur place aux classes moyennes ? Comment lutter contre la ségrégation urbaine quand les politiques de zonage ont accru l’homogénéité sociale des quartiers favorisés (Eric Maurin, Le ghetto français, Seuil, 2004 - voir ce post) ?

Le grand piège de l’analyse de ce contraste, c’est de développer un point de vue excluant : ne regarder que la pauvreté et ignorer les politiques publiques essentielles pour l’emploi (je pense au développement économique, qui ne doit pas être laissé à la seule gouverne du marché), ou au contraire, focaliser sur les atouts économiques de la ville et considérer que tout discours social nuit à l’attractivité de la ville et donc, in fine, à l’emploi. Cette dernière posture néglige la nécessité de reconnaître la réalité sociale dans le débat démocratique et d’y apporter des réponses sans délai, ici et maintenant, ces deux « missions » étant intrinsèquement liée à l’engagement d’une collectivité de gauche. Or, dans de nombreuses collectivités, ce rapport à la réalité sociale, cette capacité à porter un discours sur ce que vivent nos concitoyens les plus en souffrance, reste négligée en dehors du sillon compassionnel déjà trop creusé. A cet égard, il n’est pas innocent que le dernier ouvrage d’un responsable politique aussi expérimenté que Jacques Delors soit intitulé « Investir dans le social » (avec Michel Dollé, Odile Jacob, 2009). Voilà pourquoi le débat public sur l’analyse des besoins sociaux est indispensable : il permet de sortir des postures et oblige chacun à regarder la réalité sociale en face pour agir.

Comme je l’ai indiqué, l’ABS 2009 livrée par le CCAS est centrée sur la situation des personnes âgées, tant il est vrai que nos aînés sont concernés eux aussi par de nouvelles formes de précarité et de pauvreté. Il y a là justement une réalité grave que nous devons comprendre pour agir avec justesse et efficacité.

pop.jpgSans surprise, l’évolution démographique marque un net vieillissement : on estime que la population âgée de plus de 60 passera de 29 700 aujourd’hui à 36 000 en 2020, avec une forte progression des plus de 75 ans (16 000 en 2020 contre 12 800 en 2006) et un doublement des plus de 85 ans. Près de 70 % des plus de 60 ans sont propriétaires de leur logement, les locataires se répartissant à parité entre parc social et parc privé. En terme de politique du logement, cela signifie que l’adaptation de ces logements doit être une priorité si nous voulons permettre à ces personnes de vieillir à domicile, comme c’est largement le cas à Grenoble (pour les autres pistes, voir mon post « Les aînés dans la ville, comment vivre harmonieusement ? »).

En terme de dépendance, Grenoble compte 2200 bénéficiaires de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA), soit 17% des plus de 75 ans, dont 1680 vivent à domicile (77 %) et 505 en établissement (soit une proportion inverse par rapport au niveau national, où le maintien à domicile est moins développé). Mieux : 430 personnes très dépendantes (GIR 1 et 2) vivent à domicile à Grenoble, soit l’équivalent de 5 établissements médicalisés de 80 places ! Plus largement, près de 2900 personnes ont été aidées à domicile en 2008, bénéficiant d’un suivi global (une spécificité grenobloise) assuré par notre service social personnes âgées (compétence normalement dévolue au département), qui accompagne au total plus de 6400 individus. Si le grand pic de la dépendance est surtout attendu pour 2030, avec l’arrivée au-delà des 80 ans de la génération des baby-boomers, les réformes annoncées cette année par le gouvernement (système assurantiel individuel de garantie du risque de dépendance, solidarité nationale minimale gagée sur les « recours sur succession »…) vont rendre plus difficile la prise en charge de la dépendance pour les classes moyennes fragilisées, non habilitées à l’aide sociale et incapables de financer des services à domicile largement laissés à leur charge, ou une admission en établissement médicalisé (autour de 1800 € par mois). Et je n’évoque pas ici, j’y reviendrais par ailleurs, la question essentielle de la prise en charge des malades d’Alzheimer ou de pathologies neurodégénératives…

Mais il y a plus inquiétant dans les données fournies par cette analyse des besoins sociaux : c’est le développement de la précarité et de formes graves de pauvreté dans le grand âge. Pour la première fois, le revenu médian des 60 – 74 ans est inférieur à celui des plus de 75 ans, ce qui témoigne d’une réelle paupérisation, d’autant que les écarts entre les 10% de ménages les plus riches et les 10% les plus pauvres sont plus importants parmi les premiers, ce qui témoigne d’une aggravation des inégalités. Parmi les 8600 retraités qui perçoivent le minimum vieillesse, 1560 bénéficient d’une allocation spécifique pour atteindre ce minimum, et l’on compte que 20% des ménages de 60 – 74 ans ont un revenu fiscal individuel inférieur à 760 € par mois, très en deçà du seuil de pauvreté. Nulle surprise donc à retrouver de plus en plus de personnes âgées dans les associations qui distribuent de l’aide alimentaire ou dans les accueils de jour, sans parler des renoncements croissants à la santé et à la vie sociale et culturelle. Je proposerai aux administrateurs du CCAS de réfléchir dès cette année à la mise en place d’une aide spécifique en direction de ces personnes âgées pauvres, en accompagnant la progression annoncée par le gouvernement du minimum vieillesse (pour atteindre 777 € par mois en 2012)… qui restera bien insuffisante pour approcher le seul de pauvreté (903 € en 2008).

Enfin, il est une dernière dimension du grand âge qu’il faut appréhender pour une analyse complète, c’est l’isolement et la solitude, qui vont souvent de pair avec la pauvreté. Aujourd’hui, 11 000 personnes âgées vivent seules à domicile, soit 30 % des 60 – 74 ans et près de 50 % des plus de 75 ans. Chacun sait combien la solitude est un facteur de risque supplémentaire, tant au plan matériel que moral, avec souvent des conséquences lourdes en terme de souffrance, particulièrement quand le premier cercle relationnel (les enfants) est absent. Les professionnels estiment que 3 personnes sur 4 vivant seules éprouvent un mal-être. Sur ce point, l’action de proximité du CCAS avec les espaces personnes âgées, que nous voulons proposer dans tous les secteurs de la ville, les espaces de restauration et la livraison de repas à domicile sont essentiels. De la même façon, notre volonté d’inscrire les activités socioculturelles des personnes âgées dans les centres sociaux et les logements foyers vise à rompre à la fois l’isolement et l’enfermement générationnel. C’est enfin le sens du soutien que nous apportons aux clubs, aux associations, aux réseaux de bénévoles qui apportent une présence humaine et réalisent, au quotidien, une multitude de « petits miracles », à l’exemple de ces lectrices à domicile qui permettent à des personnes isolées de partager le bonheur de lire. Comme la vie sociale est souvent déterminée par la capacité financière, nous menons actuellement une double réflexion, en interne du CCAS pour adapter les tarifs de nos services (qui sont aujourd’hui progressifs en fonction du quotient familial), et avec le service culturel de la Ville pour proposer un large dispositif d’accès à la culture. J’y reviendrais prochainement.

Au final, si l’analyse des besoins sociaux est aussi importante, malgré son côté rébarbatif (ce post est surchargé de chiffres :-)), c’est qu’elle doit nous permettre d’éclairer le débat public pour agir. La plupart des mesures du plan d’actions du CCAS proviennent directement de l’observation sociale. Mais celle-ci reste à améliorer, notamment pour mieux tenir compte des aspects humains, empiriques, « qualitatifs » de la pauvreté, et ne pas réduire ce débat public si nécessaire à un dialogue d’experts.
C’est le sens d’une longue réflexion menée par l’Union nationale des CCAS pour définir d’autres indicateurs de pauvreté (http://www.unccas.org/publications/docs/guide-indicateurs.pdf), que nous essaierons d’intégrer progressivement ces prochaines années, tout en développant la participation des habitants et des usagers des services sociaux.

Là encore, avant même d’expérimenter et de décider, nous devons, humblement, chercher à connaître et à comprendre la réalité, puis la rendre publique pour que le débat démocratique s’en saisisse. C’est le sens de ce post.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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