Quantcast
Mardi 2 mars 2010 2 02 /03 /Mars /2010 09:35

Chacun sait combien notre pays souffre d’une culture archaïque en matière d’égalité hommes-femmes. Qu’il s’agisse de droits démocratiques, de droits sociaux ou de mesures concrètes pour assurer dans l’espace privé comme public une égalité réelle entre hommes et femmes, la France s’est généralement distinguée par sa capacité à prendre en retard le train de l’histoire et de la civilisation. Les études scientifiques comme les exemples de la vie quotidienne ou démocratique sont pléthore pour attester de l’actualité de cette triste réalité : notre société reste largement sous l’emprise de la domination masculine.

 

Bien sûr, grâce à l’action courageuse et déterminée, notamment à Grenoble, de militants féministes dans les années 1970 (nous fêtons cette année les 40 ans du mouvement français pour le planning familial - MFPF), grâce à des lois progressistes et à des politiques publiques volontaristes, notre pays progresse. Mais que c’est lent ! Et cette lenteur est d’autant plus grave que nous assistons à de véritables reculs. Il y a les reculs de droite, comme les modifications du régime du congé parental qui visent clairement à favoriser le retour des mères au foyer ou les régressions dans le champ de l’accueil de la petite enfance. Il y a les reculs plus larvés et plus étonnants, comme ces mouvements que dénonce justement Elisabeth Badinter (Le conflit, Flammarion, 2010) qui, sous couvert de retour à la nature et de primat de l’intérêt de l’enfant, font primer sans nuance la mère sur la femme. Il y a enfin les reculs les plus graves, ceux qui entraînent une large frange de la société, et qui concernent les rapports sociaux.

 

Sans partager les analyses de certains intellectuels qui ont remis en cause globalement l’héritage de mai 68, force est de constater que notre société a profondément changé, en bien évidemment mais aussi en mal, dans sa conception des rapports hommes – femmes, et donc d’un rapport social essentiel. Cette question éminemment complexe de l’égalité, ou de l’inégalité, hommes – femmes est en effet au cœur même de tous les enjeux de lien social et de capacité à vivre ensemble. Je n’insisterais pas sur les innombrables progrès que nous devons à la « révolution de mai » : la revendication pour l’égalité sociale, la libération sexuelle, la généralisation de la contraception, le droit à l’IVG, de nouveaux rapports à l’avenir, à ce qui « fait société », aux droits sociaux et syndicaux, à l’information, à la démocratie… Mai 68 nous a fait entrer dans un autre monde et notre gratitude est acquise aux militants de l’époque, comme à ceux qui se sont battus, des années durant, pour que l’esprit de mai se traduise dans des lois et dans des libertés nouvelles.

 

Pour autant, 40 années plus tard, le constat dans nombre de villes et de quartiers est accablant : au-delà des inégalités actuelles de l’âge adulte, les relations garçons – filles sont considérablement dégradées dès le plus jeune âge et les pouvoirs publics se sentent largement démunis. Tous les travailleurs sociaux et les responsables associatifs que je rencontre témoignent d’une même réalité, et d’un même désarroi : entre d’une part l’hyper sexualisation de notre société, fondée sur des stéréotypes qui détruisent souvent la notion d’affectivité et de respect, et d’autre part le développement des tabous et des représentations identitaires, nombre de jeunes sont complètement déboussolés dans ce qui fonde leur construction de futur adulte, c'est-à-dire la relation à l’autre sexe. Sans parler de la souffrance de ceux doivent se construire avec une préférence pour le même sexe… Les exemples pour illustrer ce propos sont légion. Je citerai simplement le succès public remporté par le film « La journée de la jupe », qui su mettre le doigt où ça fait mal, avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité, décrivant de manière extrême une réalité à laquelle nombre de professionnels et de bénévoles éducatifs et sociaux sont confrontés au quotidien.

 

Comment en sommes-nous arrivés là ? Les raisons sont multiples et analysées par plus compétents que moi, et ce post n’y suffirai pas. En tant qu’élu local, il y a toutefois une cause que je souhaite expliciter et qui justifie mon clin d’œil à mai 68 : c’est la disparition de la sphère privée du débat public, et, en conséquence, le recul du féminisme. Au risque d’apparaître réactionnaire, il me semble qu’un des héritages néfastes de mai 68 a été l’interdiction implicite pour toute personne « de gauche » de s’exprimer sur la sphère privée. A partir du moment où cette sphère ne pouvait relever que de la liberté individuelle, exprimer un point de vue en tant qu’individu sur la vie privée d’un tiers est devenu une marque d’intolérance, et un responsable public ne pouvait plus exprimer de point de vue sauf à être taxé de réactionnaire. La gauche est devenue largement incapable de porter un discours sur la famille ou sur l’évolution des mœurs… au moment où la libéralisation heureuse issue de mai 68, puis les drames du sida et la création de nouveaux droits pour les couples indépendamment de leur préférence sexuelle, la multiplication des séparations et l’apparition des familles recomposées, mais aussi le développement massif de la pornographie et celui concomitant (sans lien de cause à effet…) du rigorisme religieux ont bouleversé en profondeur la sociologie de notre société… et l’ensemble des rapports sociaux. Il suffit de se souvenir des sarcasmes qui avaient accompagné, il y a près de 15 ans, les initiatives Ségolène Royal pour interdire le port du string apparent au collège… Or, une société dont les responsables publics s’interdisent de parler de ce qui fonde l’essentiel de la vie de chacun – la vie privée – et qui tend à réduire le débat public aux enjeux économiques est une société qui perd le sens de ce qui la fonde : le vivre ensemble, avec chacun ses mœurs, son mode de vie, son identité et ses pratiques culturelles, ses convictions religieuses… Comment les concilier et vivre en harmonie, avec des valeurs partagées et les règles collectives qui garantissent le respect et la liberté de tous ? Comment ne pas considérer que la question de l’égalité hommes –femmes est au cœur de ces enjeux ?

 

La disparition progressive du féminisme dans l’identité de la gauche dite « de gouvernement », sa réduction aux seuls enjeux de représentation démocratique, sont des tendances lourdes qui illustrent une véritable défaite idéologique, dans la mesure où la droite a conservé, elle, un discours familialiste et traditionaliste qui a le mérite de la cohérence. De ce point de vue, les caricatures souvent véhiculées sur les mouvements féministes font froid dans le dos, car il ne faut pas s’y tromper : reconstruire le rapport garçons – filles, se battre pour l’égalité hommes – femmes, c’est rétablir une action publique sur ce qui fonde les rapports sociaux, sur notre capacité refuser l’enfermement communautariste, sur le lien social au sens large. Nous devons redonner des repères à ceux qui en manquent, souvent pris en tenaille entre une sphère familiale faite d’interdits et une sphère publique qui autorise tout et érige la consommation de l’autre en mode de vie. C’est pourquoi les actions d’éducation affective et sexuelle et plus largement, la planification familiale, c'est-à-dire la capacité maîtriser sa vie privée à travers la contraception, l’IVG, le conseil conjugal… sont absolument essentielles. Il est donc particulièrement coupable que ces actions et les militants qui les portent aient été, durant de longues années, insuffisamment considérés, comme si nous pouvions vivre indéfiniment sur les acquis des luttes des années 1970.

 

Ainsi, à Grenoble, ville qui a une belle histoire de militantisme féministe, le centre de planification inter quartiers, géré par le CCAS en partenariat avec le Planning familial, est cruellement sous doté en moyens  : moins de 1,5 postes de conseillère conjugale et peu de temps de médecin répartis sur 5 équipements, c’est évidemment insuffisant pour inscrire une action dans un maillage étroit avec les acteurs des quartiers, même s’ils travaillent au sein des centres sociaux, et c’est encore plus insuffisant pour développer, outre l’accès aux consultations, des actions collectives, notamment en milieu scolaire (collège, lycée). Ainsi, les consultations n’ont concerné en 2008 qu'environ 800 personnes, dont moins de 100 mineurs ! Il est vrai que notre ville est riche en terme de centres de planification : elle accueille le siège départemental du MFPF, des centres mutualistes, et même le centre médico-social de la femme (CMSF) situé au CHU. Pour autant, ces acteurs ne sont que peu en prise avec les acteurs éducatifs et sociaux de terrain.

Depuis bientôt deux ans, avec Françoise Laurant, présidente départementale  (et nationale, jusque récemment) du MFPF, nous sollicitons le conseil général, dont c’est la responsabilité, pour disposer de moyens à la hauteur des besoins et de l’enjeu social. Le développement de la planification est d’ailleurs une priorité du plan d’actions du CCAS. Nos dernières rencontres avec Brigitte Périllé, vice-présidente du département et militante féministe émérite, nous rendent optimistes, et j’espère que la priorité sociale affichée se traduira en actes sur ce dossier essentiel.

 

L’autre responsable éminent de ces politiques de planification, c’est évidemment l’Etat et, au-delà des discours et du renforcement de l’arsenal législatif pour prévenir les violences faites aux femmes – ce qui est une bonne chose –, force est de constater que l’Etat ne porte plus de véritable politique publique sur ce sujet. Seule une forte mobilisation l’a empêché l’an passé de réduire drastiquement les financements alloués à la planification. Les grotesques vitupérations du ministre de l’éducation nationale contre le déploiement du « pass-contraception » ont illustré l’incapacité de la droite à se saisir de cet enjeu, et révélé davantage encore l’urgence pour la gauche à renouer avec son engagement féministe et sa priorité au développement des actions favorisant l’égalité réelle hommes – femmes, particulièrement celles qui concernent les plus jeunes.

 

Je veux citer sur ce sujet une action exemplaire conduite à Marseille dans certains quartiers en ZUS, et que nous voulons mettre en œuvre à Grenoble, intitulée « Prodas » pour programme de développement affectif et social de l’enfant. Conduite en école élémentaire, cette action vise à former l’ensemble de la communauté éducative et sociale à des méthodes d’acquisition de notion essentielles à la construction de l’adulte en devenir qu’est l’enfant : le respect de l’autre, la connaissance de la différence des sexes, le rapport à l’émotion, à la violence… Avant même les fameux cours d’éducation sexuelle du collège qui ont laissé d’impérissables souvenirs à ma génération, il importe en effet d’accompagner la compréhension de ces questions par l’enfant, de l’aider à construire un rapport à l’autre, dans la connaissance de sa différence qui permet le respect, un rapport à l’affectivité, qui suppose une identification des émotions, un rapport à la violence, qui passe par la gestion de ses pulsions et l’acception de règles de vie collective… Tous ces enjeux sont essentiels dans le cadre d’une politique éducative et sociale qui place l’enfant au cœur de ses préoccupations. Ce programme expérimental a démontré sa pertinence à Marseille et j’espère que nous parviendrons à dépasser les inévitables résistances pour le mettre en œuvre à Grenoble, au moins dans un premier temps sur les quartiers Villeneuve – Village olympique dont les acteurs sociaux et éducatifs sont déjà mobilisés.

 

Pas un jour ne passe sans que l’actualité nous rappelle l’urgence à répondre par des politiques de fond aux inégalités hommes – femmes qui sapent les fondements de notre société. Les discours sont nombreux, les actes plus rares, et les moyens toujours insuffisants. Gageons que la mobilisation d’une nouvelle génération de militants féministes et une véritable prise de conscience de la gauche pour les échéances à venir permettra de développer de véritables politiques publiques.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Retour à l'accueil

Commentaires

Intéressant comme réflexion, mais est-ce la faute de la "droite" ? Qui a le plus fait pour faire avancer ce sujet ? Petit rappel :
8 juillet 1999 : révision constitutionnelle (la loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives)
6 juin 2000 : loi sur la parité en politique
9 mai 2001 : loi Génisson sur l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes (certes, dans la continuité de la loi Roudy de 1983)
24 mars 2005 : projet de loi sur l'égalité salariale entre les femmes et les hommes
Et là, plus récemment, comme justement citées, les mesures de protection des femmes.
Bref, il y aurait matière à débattre sur quel gouvernement est responsable de cet état de fait, mais le plus important, me semble-t-il, se situe au-delà des opinions politiques : qu'attendons-nous, quel que soit notre bord, pour réagir et promouvoir l'égalité, principe fondamental de notre pays ? Si chacun d'entre nous fait en sorte de faire évoluer les mentalités, de "bousculer" les élus, peut-être parviendrons-nous à ce que cette égalité ne soit pas que dans les textes ou les idées, mais soit une réalité concrète.
Commentaire n°1 posté par PEB le 02/03/2010 à 10h16
Je suis d'accord sur le fond, maintenant il y a un aspect de la chose qui me semble essentiel et qui rejoint mon vieux cheval de bataille, à savoir la religion. Le retour en force des religions aujourd'hui dans ce qu'elles ont de plus réactionnaire et de plus contraignant pour l'humain vient, à mon sens, du fait que la libération de la femme qui s'affirme depuis plusieurs décennies commence à réellement terroriser ces messieurs... Ces messieurs qui, comme par hasard, sont toujours à la tête du dogme qu'il soit chrétien, juif, musulman ou raelien! Pour tous ces gens, qui ont une force de nuisance très puissante de par la contagion de leurs idées sur les masses croyantes, l'égalité homme-femme est un cauchemar grandeur nature, pour la bonne raison qu'ils ont peur des femmes, d'une manière irrationnelle que j'ai toujours du mal à m'expliquer. 
Pour que l'égalité homme-femme existe, il faut une société laïque, une vraie, sans aucune référence religieuse, sans visite du pape, sans financement public des cultes, sans éducation religieuse à l'école, sans cette idée ancrée dans notre morale publique qu'être croyant est valorisant! Tant que pour des raisons de tolérance culturelle on continuera à présenter la religion comme une valeur positive, on restera dans le carcan de la société patriarchale, modèle dont la France est l'une des héritières mais, pour tempérer ce que tu dis dans le début de ton article mon cher vieil ami, elle est loin d'être dans la wagon de queue du train de l'histoire! Iran, Arabie Saoudite, Afghanistan, Inde, Mauritanie, il y a pire quand même ! 
Autre exemple encore plus parlant, le rap. Musique de rebéllion s'il en est, elle est devenue le vecteur de discours incroyables sur la religion, les valeurs traditionnelles (comprenez moyenâgeuses), la femme au foyer, etc. Même les filles s'y mettent, enchaînées et aimant leurs chaînes! Dur...
Du coup je te rejoins sur l'auto-censure de la gauche sur la sphère privée. Fuck l'ethnocentrisme, il y a un moment où il faut taper sur la table et expliquer aux gens que refuser la mainmise de la religion sur la morale publique et sur les citoyens, c'est l'un des pilliers de la pensée de gauche, parce que laisser le FN taper sur les musulmans ne fait qu'embrouiller le message et créer de la haine. La gauche doit retrouver le sens du mot laïcité, c'est je pense la seule voie pour arriver à obtenir une égalité homme-femme réelle.
Commentaire n°2 posté par Guillaume LAFON le 02/03/2010 à 14h29


Catégories

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés