Partager l'article ! Evaluation des enfants en maternelle : la gauche doit rouvrir le débat: Si la gauche entend, demain, être fidèle à son projet d’égalité r ...
Si la gauche entend, demain, être fidèle à son projet d’égalité réelle, il serait bien dommage que la récente polémique suscitée par la volonté de l’éducation nationale d’évaluer les
enfants de maternelle ne la rende pusillanime sur ce sujet.
Le rejet unanime par les syndicats comme par les fédérations de parents d’élèves du projet du gouvernement est d’abord révélateur de la logique de défiance qui s’est instaurée entre la droite et la communauté éducative, conséquence non seulement des baisses successives de moyens mais aussi de discours idéologiques passés, comme la critique aussi virulente qu’infondée de la démocratisation scolaire (voir Eric Maurin, La nouvelle question scolaire). Plus largement, la droite récolte aujourd’hui les fruits de ses hystéries sécuritaires comme de ses raccourcis idéologiques, qui ont souvent entretenu la confusion entre fragilité sociale, déterminisme et comportement potentiellement dangereux. Dès lors, l’utilisation de terme comme « à risque » voire même celui d’évaluation qui est vu comme une détermination précoce alors qu’il s’agit justement de l’empêcher, ne peut que faire craindre le pire à la communauté éducative. C’est cette défiance profonde qui décrédibilise toute velléité de la droite de réduire les inégalités scolaires, fut-elle adossée au constat partagé de l’incapacité de notre système éducatif à enrayer la reproduction sociale.
Ainsi, pour la gauche qui porte seule à la fois le projet et la crédibilité nécessaires à la conduite des changements nécessaire à une véritable politique de réduction des inégalités à l’école, le rétablissement de la confiance constitue un préalable indispensable qui justifie davantage encore les engagements clairs et chiffrés de François Hollande. Mais cette condition préalable ne sera suffisante que si elle s’accompagne d’une capacité à penser autrement la démocratisation scolaire, en concentrant les moyens en direction des enfants qui en ont le plus besoin, ce qui justifie pleinement, à condition de l’entourer d’importants garde-fous éthiques, de reprendre la question de l’évaluation individuelle des enfants dès la maternelle, non pour prétendre prédire un comportement ou une dangerosité sociale future, mais pour mettre en place une prévention précoce, pour adapter l’accompagnement éducatif, pour renforcer la guidance pédagogique selon la réalité des besoins.
Car il est urgent que l’hystérisation du débat et la logique de défiance cessent d’empêcher l’éducation nationale d’engager une transformation éducative et pédagogique essentielle, c'est-à-dire l’accompagnement individualisé de l’enfant. L’enjeu est fondamental : rompre avec une école qui reproduit les inégalités en prétendant considérer tous les élèves égaux devant les apprentissages. La réussite de la démocratisation scolaire, qui est réelle, ne sera complète que si elle s’accompagne non pas d’une illusoire égalité des chances ; mais au contraire d’une réduction des inégalités réelles par une individualisation adaptée.
Les études internationales sont sans appel et révèlent toutes la même corrélation entre fragilité sociale et difficulté d’apprentissage de l’enfant même si, au niveau des individus, la situation sociale n’est heureusement prédictive ni du comportement ni du potentiel scolaire. Cette inégalité de destin qui cause tant de désespérance sociale et de sentiment de déclassement (voir ici), nous savons aussi qu’elle est réductible dans la capacité à faire surgir l’individu derrière l’élève, à cesser le pilotage grégaire du temps scolaire pour accompagner chaque enfant à partir de ses potentialités et de ses limites propres. Dès lors, le repérage des difficultés de l’enfant est indispensable pour renforcer, adapter l’accompagnement pédagogique à ses besoins et viser l’égalité des acquis de tous les enfants pour ce qui concerne les compétences fondamentales.
A Grenoble, nous avons conduit une expérimentation concernant l’acquisition du langage dénommée « parler bambin », dont les résultats positifs ont été démontrés scientifiquement. Constatant la permanence de retards langagiers chez les enfants de familles pauvres, nous avons imaginé avec le docteur et chercheur Michel Zorman et les professionnelles de crèche un programme dont l’enjeu est moins de préparer l’enfant à l’école que de faciliter son développement global au travers du langage, à l’instar de l’avancée qu’ont constitué par le passé les activités de développement psychomoteur. Les résultats ont été probants à la fois pour les enfants repérés comme « petits parleurs » qui ont plus que rattrapé leur retard initial, pour les parents qui ont enrichi leur relation de premier éducateur à leur enfant, et pour les professionnelles, qui ont acquis des compétences nouvelles et trouvé un sens réaffirmé à leurs missions. Le succès de cette expérimentation sociale, reprise par plusieurs collectivités comme la ville de Lille, est renforcé à Grenoble par la priorité d’accès aux crèches que nous donnons aux familles pauvres. Ainsi, les 3000 enfants accueillis chaque année, dont un tiers vit sous le seuil de pauvreté, bénéficient tous d’une pédagogie adaptée et pour quelques centaines, d’un travail renforcé en petits groupes qui leur permet de progresser. Ne nous y trompons pas : sans donner aux professionnels des outils de repérage précoce, dès 18 mois en l’occurrence, venant compléter leur propre évaluation, ce type d’action essentielle à la réduction des inégalités ne serait pas envisageable.
Au final, la capacité future de la gauche à faire naître un consensus autours de l’évaluation des enfants – par le débat et en y apportant les bornes morales indispensables en concertation avec les enseignants et les parents – met en jeu deux évolutions fondamentales : celle d’une éducation qui distingue les individus et se donne les moyens véritables pour aider ceux qui en ont davantage besoin, rompant avec un égalitarisme de façade qui n’est que l’alibi du conservatisme, et, plus largement, celle d’un regard sur l’enfant qui le reconnaisse dès la petite enfance comme un individu.
Du « ventre sur pattes » des décennies passées à l’individu complet de demain, avec ses potentiels et ses limites, intrinsèques ou liés à son environnement, c’est le regard de toute la société qui doit changer : en matière de petite enfance, l’infantilisation des enfants a bon dos si elle excuse les inégalités dont ils sont victimes. C’est aujourd’hui la responsabilité de la gauche et de son candidat, François Hollande, que de penser cette révolution pédagogique pour que l’évaluation de l’enfant soit pleinement au service de son épanouissement et pas le nouvel avatar, pour la droite, du darwinisme social qui constitue son fond de commerce idéologique.
