J’ai déjà eu l’occasion, sur ce blog, de tenter d’analyser les dérives du travail social liées aux politiques nationales. Dans le secteur gérontologique, j’ai évoqué au sujet des Delphinelles la logique de gestion purement financière des établissements pour personnes âgées dépendantes, qui prend le pas sur les missions et les objectifs même de ces lieux de vie : prendre soin des personnes et accompagner, soulager, leur dépendance dans la dignité et l’attention.
Aujourd’hui, le manque de moyens et la logique financière atteignent un seuil insupportable, que les projets du gouvernement pour 2010 ne manqueront pas d’aggraver, avec de graves
conséquences humaines. Par exemple, l’Etat a récemment décidé d’intégrer le coût des médicaments aux dotations de soins qu’il attribue aux établissements. Concrètement, cela signifie d’une part
que les résidents ne sont plus des assurés sociaux comme les autres puisque ce n’est plus l’assurance-maladie qui rembourse leurs médicaments en fonction de leur consommation réelle (quand elle
rembourse…), et d’autre part, plus grave encore, que les responsables d’établissements devront « tenir » leur budget de médicaments, et donc sélectionner les résidents en fonction de
leur « coût médicaments », réel ou potentiel. Ainsi, les personnes âgées souffrant de polypathologies ou de maladies dont le traitement est particulièrement onéreux se verront
refuser des admissions en EHPAD, au nom de cette seule logique financière.
Au plan local, notre première réponse est de maintenir dans les établissements gérés par le CCAS le niveau de personnel qui nous semble nécessaire (mais pas toujours suffisant…), et donc
d’accepter des déficits puisque les tutelles (Etat et conseil général) ne couvrent pas ces moyens avec leurs dotations. Cela représente un effort considérable de plus de 2 millions d’euros en
2009, et une charge financière que nous ne pourrons supporter longtemps (je reviendrais prochainement de manière complète sur la situation budgétaire du CCAS).
L’autre effort que nous avons décidé concerne la formation des agents, qui souffrent eux aussi grandement de la situation actuelle, avec des conséquences évidentes pour les personnes âgées :
rythmes trop importants, fortes rotations des équipes, stress, perte du sens des missions, découragement… Dans un secteur de l’action sociale que les agents choisissent rarement par hasard, tant
il exige des qualités de cœur au-delà des compétences professionnelles, le risque est grand d’aggraver encore la pénurie d’agents constatées par tous les acteurs, y compris hospitaliers. La crise
de la démographie médicale, qui touche particulièrement les infirmières et les aides soignantes, ne se règlera pas sans une volonté politique claire de mettre des moyens pour relever le
« défi de la dépendance », comme le professent les ministres successifs tout en faisant l’inverse depuis 2002.
C’est pour répondre à la situation des agents,
et donc pour améliorer l’accompagnement des personnes âgées, que nous avons expérimenté à l’EHPAD Narvick la méthode dite de « l’humanitude » (http://www.igm-formation.net). Ce terme bizarre ne nous vient pas de la Grande muraille de Chine, mais d’une forme de philosophie de l’action sociale qui s’est
beaucoup développée au Canada et dans de nombreux pays européens, fondée sur la recherche de la relation humaine… dans sa complétude (je ne résiste pas ;-)). Au départ, les promoteurs de
cette méthodologie (MM. Gineste et Marescotti) sont partis d’un constat : à force d’être dans le « faire », dans la réalisation d’actes techniques parfois complexes, les personnels
de maisons de retraite, souvent sans s’en rendre compte, « déshumanisent » leurs relations aux personnes âgées. Il est évident que le contexte français décrit plus haut aggrave cette
tendance. Concrètement, cela signifie que la personne âgée très dépendante, présentant des démence de type Alzheimer, ne croise plus directement le regard des soignants, n’entend plus de paroles
humanisantes, ne perçoit plus d’autres contacts physiques que contraignants. A titre d’exemple, le temps de regard partagé « de pupille à pupille » est estimé à 2 secondes par jour… On
comprend dans ces conditions que ces personnes âgées déjà très fragiles, souvent mutiques et ayant perdu la perception du réel, se retirent définitivement du monde… et de leur humanité. Ce qui
nous fait humain, c’est la relation aux Autres, leurs regards, leurs paroles, leurs contacts. C’est l’Autre qui nous confère notre humanité. C’est cette absence de l’Autre qui fait que des êtres
humains, placés dans une situation déjà extrême par la maladie, se retirent de leur propre humanité. Que ce constat est cruel et accablant.
Pour y répondre, Gineste et Marescotti ont élaboré une méthodologie fondée sur le regard, la parole et le contact qui rétablit la douceur, la tendresse, l’attention bienveillante dans l’acte médical ou d’aide à la vie. Pour prendre l’exemple de la toilette, souvent particulièrement délicate pour les personnes âgées démentes qui refusent, résistent, se plaignent, agressent parfois, incapables qu’elles sont de comprendre pourquoi une inconnue vient les déshabiller et les laver, dans une intimité non désirée et donc insupportable, cette méthode permet de nouer rapidement un lien physique de confiance et d’humanité bienveillante, et donc de faire tomber les difficultés que je viens d’évoquer. Tout le monde y gagne : la personne âgée d’abord, qui ne subit plus une contrainte et est pleinement respectée dans sa dignité, l’agent qui effectue plus facilement son acte, et même l’établissement car derrière cet apaisement, il y a une meilleure efficacité, moins de stress, plus de plaisir et de convivialité au travail.
Cette méthodologie a été évaluée de manière scientifique sur 111 femmes présentant une démence de type Alzheimer. Les résultats sont édifiants : 83% des soins habituellement difficiles sont
améliorés de manière importante. A Grenoble, le personnel de l’EHPAD Narvick a constaté cette réelle amélioration à la suite de la formation, qui s’est déroulée sur leur lieu de travail, en
accompagnement de leurs gestes quotidiens. Au-delà de l’acquisition individuelle de compétence, cette formation a aussi été l’occasion d’un travail et d’une réflexion d’équipe sur leurs pratiques
professionnelles et permis d’engager une dynamique nouvelle au service des personnes âgées.
Au regard des résultats de cette première formation originale, dont la réputation et le sérieux sont établis au plan international, nous avons décidé d’engager la formation de l’ensemble des
professionnels du CCAS intervenant auprès des personnes âgées dépendantes, en établissements comme au domicile. Plus de 300 professionnels seront ainsi formés sur les 3 prochaines années, ce qui
représente plus de 1600 personnes âgées concernées !
Face aux violences et aux souffrances humaines engendrées par la crise actuelle de l’action sociale et les attaques dont elle est l’objet de la part du gouvernement, il est donc possible de résister et de proposer des politiques publiques, au plan local, qui préservent la dimension humaine de notre action. Espérons que ces efforts pourrons tenir face à ce qui s’annonce…
