Mardi 22 mars 2011 2 22 /03 /Mars /2011 14:34

Depuis près d’une décennie, dans la foulée d’une recherche – action menée par la sociologue Marie-Claire Vanneuville, l’association « femmes sdf » s’attache à comprendre, à faire comprendre et à aider les femmes en errance.

Chacun sait combien la rue est destructrice. Par la perte du repère social fondamental qu’est le domicile, par la fragilisation de tous les aspects de sa vie, l’individu en situation d’exclusion se perd progressivement aux autres et à lui-même. Dans notre société d’exclusion grandissante, qui développe de plus en plus la culpabilisation, voire la pénalisation, de la pauvreté, qui tend à placer l’individu face a sa responsabilité personnelle plutôt que de considérer la pauvreté comme une responsabilité collective (voir ce post), les comportements de non recours aux services et aux aides sociales, d’auto-exclusion de la société, de repli sur soi ou sur un petit groupe se multiplient, avec des conséquences sociales dramatiques.

Derrière cette misère qui se cache de plus en plus se trouvent en effet non seulement des situations de souffrance individuelle ignorées mais aussi des pratiques à risque pour soi-même et les autres, de l’exploitation l’Homme (souvent la femme) par l’Homme, de la violence liée au désespoir, des stratégies de survie au mépris de la loi et du respect d’autrui. Ces situations inacceptables se développent, à Grenoble comme ailleurs, sur le terreau d’une exclusion massive et d’une idéologie de jungle sociale qui transparaît chaque jour davantage dans la politique menée par le gouvernement.

Les Femmes, bien sûr, subissent avec encore davantage de violence ces évolutions. Mais parce que leur errance est plus cachée, par nécessité de sécurité, parce que le monde de la rue est d’abord un monde masculin, ce particularisme de l’errance au féminin est largement ignoré, comme s’il était tabou.

C’est tout le mérite de Marie-Claire Vanneuville et de l’équipe de « femmes sdf » que de rendre visible et compréhensible cette réalité. Par un travail extraordinaire d’humilité et de patience, dans la rue, les foyers, et, surtout, à l’accueil de jour, « le local des femmes », ouvert depuis 2004, véritable cocon de douceur, de compréhension, de sécurité, de répit, elles ont permis l’expression du vécu de ces femmes. Il faut savoir prendre le temps de l’écoute, respecter et comprendre les silences, savoir finir une phrase laissée en suspend, interpréter certains mots pour révéler tout leur sens. Il faut surtout beaucoup d’attention à la dignité de l’Autre et une forme d’amour pour ces femmes marquées par l’épreuve pour mériter leur confiance, lever les inhibitions et recueillir ces témoignages bouleversants : ils évoquent la honte de l’exclusion, la perte de l’estime de soi, la négation progressive du corps puis le renoncement à l’identité sexuelle, la peur face à la violence, la volonté d’être invisible dans l’espace public… Une forme de déshumanisation progressive liée à une souffrance individuelle immense, mais aussi à une absence de regard sur soi, tant de la part d’individus que d’une société qui les rejette. Pour avoir travaillé sur l’importance de l’absence de regard dans la « déshumanisation » de certaines personnes âgées dépendantes (dans le cadre de la démarche dite « humanitude », voir ce post), je mesure combien le rôle du regard individuel comme collectif est essentiel : le regard de l’autre nous restitue notre « moi » en tant qu’être humain, celui de la société nous confère ce « moi » social qui est indispensable à la dignité de toute personne. C’est dire l’importance de la tâche des professionnels et des bénévoles de l’association « femmes sdf », qui apportent ce regard individuel dans les relations qu’elles nouent avec les femmes en errance, et qui militent pour que la société leur offre un autre regard que le déni culpabilisant qui prévaut aujourd’hui.

C’est cette action globale, qui passe par un travail quotidien, mais aussi la réalisation d’un film de témoignages « Malaimance, histoires de femmes en errance », d’une pièce de théâtre remarquable « L’errance est immobile », co-créée avec la compagnie « l’envol », et d’un livre de photos et de témoignages « C’est quand demain ? », qui ont été présentés et mis au débat public aujourd’hui, à l’occasion d’une journée de rencontres initiée par l’association au théâtre Prémol et à laquelle j’ai participé.

Au-delà de l’enjeu essentiel de rendre visible cette réalité sociale des femmes en errance, je souhaite que cette journée se traduise par une mobilisation nouvelle, associative comme institutionnelle, autour de l’enjeu de la création d’une structure d’hébergement adaptée aux réalités de vie de ces femmes. En plein accord avec le collectif des associations de bénévoles et les collectivités territoriales, « femmes sdf » élabore un projet depuis plusieurs mois en ce sens, dont je suivrai la bonne mise en œuvre pour le compte de la ville de la Métro.

Preuve s’il en était besoin, dans le contexte sombre qui est celui de l’action sociale actuelle, que l’action exemplaire de professionnels et de militants, comprise et appuyée par les pouvoirs publics, peut permettre de trouver des solutions aux difficultés sociales les plus lourdes, pour peu que ces bonnes volontés se rejoignent dans un travail collectif. Un peu de bleu dans le ciel grâce à « femmes sdf »…

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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