Partager l'article ! Hébergement d’urgence et demande d’asile : les conséquences dramatiques du cynisme gouvernemental: C’est bientôt le printemps…et la so ...
C’est bientôt le printemps…et la sortie de l’hiver promet d’être terrible : fin des dispositifs d’hébergement spécifiques, retour des expulsions, un million de chômeurs en fin de droit dont 600 000 ne bénéficiant d’aucun minima social, sans parler des mesures gouvernementales à venir (retraites, dépendance), une fois la période électorale achevée.
La situation de l’hébergement d’urgence, déjà critique au début de l’hiver (voir ce post) est aujourd’hui dramatique : le centre d’accueil municipal (CAM) est plein à 130% depuis le début 2010, ce qui signifie concrètement que des familles, dont une majorité d’enfants, dorment dans les espaces collectifs (bibliothèque, salles de réunion). Pire, chaque jour, la veille sociale départementale (qui gère le « 115 ») ne peut répondre à des demandes d’hébergement émanant tant des publics dits de « droit commun », c'est-à-dire issus du territoire, que de ceux issus de la demande d’asile.
Dans un département qui propose près de 6000 places d’hébergement, dont plus de 4000 dans l’agglomération grenobloise (et presque 70% dans Grenoble intra muros), avec un développement important ces dernières années, et alors que le dispositif hivernal est lui aussi considérable (la capacité globale de l’urgence, augmentée initialement de 209 places pendant l’hiver pour atteindre 356 places, dépasse aujourd’hui les 430), cette situation semble difficile à expliquer. Elle tient d’une part à des facteurs structurels, liés au manque de logements à des loyers accessibles (PLAI dans le logement social) et plus généralement aux conséquences de l’augmentation massive, ces dernières années, des coûts de la construction (+ 40% en moyenne) ; à la faiblesse des liens entre hébergement et logement (donc l’absence de « fluidité des parcours résidentiels », même si des progrès sont observés avec le droit au logement opposable) et aux difficultés sociales accrues des publics de l’hébergement, qui augmentent les durées de séjour. Cette situation est aussi due, d’autre part, à des facteurs plus conjoncturels : la crise, évidemment, qui plonge dans la précarité de nouveaux publics (jeunes, personnes âgées, familles monoparentales…), mais aussi l’augmentation récente de la demande d’asile, dont le gouvernement refuse de prendre la mesure.
En 2009, les mois de janvier et février avaient vu l’arrivée sur le territoire grenoblois de 58 ménages « primo arrivants » en demande d’asile. En 2010, sur la même période, ils sont 103 ménages. A ce jour, 335 demandeurs d’asile, en situation régulière, attendent une place dans un centre d’accueil (CADA)… alors qu’en moyenne 3 ou 4 places sont proposées toutes les 3 semaines ! Les dispositifs de l’urgence se substituent donc, sans moyens adaptés, aux capacités que l’Etat, au plan national, se refuse à engager. Il n’est donc pas étonnant qu’ils soient saturés, avec des conséquences humaines dramatiques.
Dramatiques pour les personnes, en premier lieu, quelles que soient leurs origines ou leurs situations administratives, qui se trouvent privées d’une possibilité même imparfaite d’hébergement. Lorsque tout le monde ne peut pas être accueilli, c’est le réflexe des marins qui guide nos comportements collectifs : « les femmes et les enfants d’abord ! ». De fait, les demandeurs d’asile étant souvent des ménages avec enfants dans une extrême précarité, les capacités de l’urgence ne peuvent leur être refusées… au risque de ne pouvoir satisfaire le besoin de mise à l’abri d’une femme victime de violences, d’un jeune en errance ou d’une personne âgée expulsée. C’est inacceptable. Nul ne peut moralement décider de « sélectionner » le public, particulièrement quand il fait froid.
En outre, que dire du développement des squats et des habitats précaires (voitures, camions, tentes, baraquements…) dans l’agglomération ? Que penser de ces mini bidonvilles qui s’étendent sur les berges de l’Isère ou aux abords de la rocade sud ? Il y a là des familles, des enfants, qui se mettent en danger, au plan sanitaire et au titre de leur sécurité physique (un incendie a détruit deux baraquements, heureusement sans blessé ni victime, il y a quelques jours sur les berges de l'Isère).
Avec l’impossibilité d’accéder aux dispositifs d’hébergement, des personnes renoncent à leurs droits, choisissent « la débrouille » avec les risques que cela comporte, et une misère cachée se développe. Nous le savons, cette misère cachée est le ferment d’autres dérives, car elle facilite l’exploitation des plus faibles et les comportements à risques ou délictueux. Cette misère cachée, aux relents souvent particulièrement glauques, apparaît parfois superficiellement dans le débat public à l’occasion de tels ou tels faits divers, vite oubliés et trop rarement analysés. Nous en sommes là et il est essentiel de regarder la réalité sociale en face, quand tout le système médiatique tend à l’occulter.
De la même façon, la désespérance liée à l’absence de solidarité publique concrète entraîne des réflexes de défense individuelle ou de groupe : agressivité, violence, intolérance, racisme… c’est la spirale de la concurrence des misères, de la loi de la jungle, qui fait qu’aujourd’hui, à Grenoble, des personnes particulièrement discriminées, comme les Roms, doivent être protégés par des bénévoles lors de certaines distributions alimentaires. La misère peut révéler le pire en chacun de nous, et la situation actuelle y pousse, inéluctablement.
L’autre conséquence dramatique de la situation actuelle concerne les acteurs sociaux : les professionnels et les bénévoles sont débordés, exposés à des drames humains et à des désespérances qui génèrent de la violence, obligés d’assumer, en première ligne et face aux personnes, des décisions (ou des absences de décisions) qu’ils n’ont pas prises. Au risque de la caricature, ils écopent à la petite cuillère les vannes béantes de dispositifs de solidarité insuffisants. On imagine la frustration, l’absence de sens et au final la souffrance de ces personnes qui se sont engagées, au plan professionnel, militant ou bénévole, dans l’action sociale avec des valeurs et des objectifs, et qui se retrouvent face à des situations inacceptables, au plan humain comme moral.
J’ai rencontré longuement, la semaine dernière, les professionnels du CAM, confrontés à l’incompatibilité actuelle de deux principes inscrits dans la loi et qui sont au cœur de leurs missions : l’inconditionnalité de l’accueil (donc pas de sélection des publics) et la non remise à la rue (dite « principe de continuité »). Si tout le monde est accueilli, comme il est impossible de trouver à chacun une place pérenne d’hébergement ou de logement dans des délais brefs, il devient nécessaire de limiter la durée de séjour à quelques nuits, donc accepter de cesser des prises en charge sans proposition de solution. C’est ce qui se passe dans de nombreux départements, mais c’est un renoncement à une disposition légale (issue du PARSA en 2005) et un grave recul social par rapport aux avancées des dernières années. A contrario, si le principe de continuité prévaut, cela signifie laisser sans solution un public important, comme c’est le cas actuellement. Là encore, on ne peut que se sentir solidaire de la souffrance professionnelle et morale des équipes.
Evidemment, le choix n’est pas nécessairement aussi binaire, et le rôle des décideurs publics est justement de construire des « voies de passage » entre des exigences contradictoires. C’est justement pour cela que l’échange approfondi avec les professionnels qui affrontent quotidiennement la réalité que j’essaie de décrire m’a semblé essentiel.
Alors que faire ? Le premier niveau de réponse est un truisme : il convient que les responsables prennent leurs responsabilités, c'est-à-dire que l’Etat remplisse ses obligations vis-à-vis des demandeurs d’asile. Sur ce point, je veux être clair : j’assume le partenariat confiant de la Ville et du CCAS avec l’Etat déconcentré (préfecture et direction départementale de la cohésion sociale) et je souhaite qu’il perdure. Nous avons des interlocuteurs de grande qualité, à l’écoute des acteurs de terrain, conscients des difficultés et qui ont démontré, cet hiver encore, qu’ils se mobilisaient lorsque nous les alertions. C’est grâce à ce partenariat exemplaire et confiant que l’offre d’hébergement a pu se développer à Grenoble et dans le département. Pour autant, encore une évidence, les marges de manœuvre de l’Etat au plan local sont très limitées (et davantage encore avec la disparition des DDASS), tant en terme de moyens que d’inflexion des politiques nationales qu’ils ont pour rôle de mettre en œuvre « loyalement ». Enfin, ils n’ont pas de prise réelle sur une cause déterminante de la situation actuelle : l’absence de solidarité territoriale. En effet, depuis que l’Etat a décidé unilatéralement l’an passé de « régionaliser la demande d’asile », c'est-à-dire de confier l’accueil de la demande de toute la région à deux seules préfectures (Lyon et Grenoble), nous assistons à une aggravation des déséquilibres entre départements : quand certains font toujours plus, comme en Isère, d’autres se désengagent…
Toutefois, parce que notre partenariat est essentiel et que la véritable réponse à la situation actuelle en dépend, j’ai saisi le Préfet de deux demandes pour lesquelles j’ai bon espoir.
La première concerne la prise en charge des Roms, en provenance de Roumanie, qui vivent pour la plupart dans une extrême précarité et pour lesquels nous devons organiser une réponse qui tienne compte de leur situation particulière (très grave discrimination dans leur pays d’une part, et grande hétérogénéité de leurs demandes d’insertion sur le territoire grenoblois, d’autre part). Il me semble qu’il faut mettre un terme à l’hypocrisie de la situation actuelle, marquée par une forme de « tolérance » de leur présence sans aucun moyen concret pour les accompagner. En conséquence, le CCAS travaille depuis plusieurs mois à l’élaboration d’un dispositif spécifique, en lien avec l’Etat, le Conseil Général et l’association « Roms action » sur lequel j’aurais l’occasion de revenir ultérieurement.
La seconde demande concerne la mise en place d’un dispositif d’hébergement d’urgence supplémentaire, dédié aux demandeurs d’asile et capable de proposer des solutions en amont des CADA, puisque ceux-ci sont inaccessibles. Non seulement ce dispositif répondrait à une demande sociale importante, mais en sus il permettrait de repositionner l’accueil d’urgence sur les publics pour lesquels il est conçu.
Bien sûr, si ces projets aboutissent, ce sera un progrès réel vis-à-vis de la situation que j’ai exposée. Ce progrès sera-t-il suffisant ? Dans le contexte social actuel, il est à craindre que non, ce qui signifie que les questions lourdes posées au CAM et plus globalement à l’urgence sur l’application des principes d’inconditionnalité et de continuité de l’accueil appelleront une réponse, forcément collective. Pour ma part, il est clair que l’inconditionnalité de l’accueil, donc la capacité à rester à disposition de tous, doit être préservée. Faudra-t-il limiter les durées de prise en charge, dans quelle mesure et sur quels critères ? C’est tout l’enjeu de débats à venir, aussi passionnants que douloureux. J’y reviendrai.
Au final, nous devons tirer une morale politique de cette situation et de la somme de souffrances humaines qu’elle engendre : c’est bien le cynisme de la politique gouvernementale sur l’asile qui en est directement responsable et que nous devons dénoncer.
En effet, la politique gouvernementale depuis 2002 n’a qu’un but, tantôt inavoué, tantôt transparent selon la période : décourager l’asile en dégradant les conditions de vie des personnes. En clair, il faut que le récit de « l’enfer » vécu en France décourage les migrants potentiels. Ainsi, après avoir rogné au maximum les droits des demandeurs d’asile, après avoir attenté à leur vie familiale, fait régner la suspicion sur l’ensemble de leurs démarches administratives, l’absence de réponse à leurs besoins vitaux, comme l’hébergement, vient « boucler la boucle » d’une logique de découragement par la souffrance et l’exclusion. Cette politique est non seulement scandaleuse aux plans politique, social et moral, mais elle est aussi parfaitement inefficace : toutes les études sérieuses ont démontré qu’à l’exception de mesures radicales (soit dans le sens de la discrimination soit dans celui de la régularisation), l’impact des politiques nationales d’asile était faible sur les flux migratoires. Ce sont bien les guerres, les misères et les impossibilités de vivre ou de s’imaginer un avenir dans leur pays d’origine qui poussent les personnes à rechercher l’asile, bien loin des fantasmes véhiculés par l’extrême droite de populations pauvres cherchant à « profiter » des richesses de l’occident. Les conséquences des politiques d’asile concernent tout le corps social et les orientations actuelles mettent en péril de nombreuses solidarités sur le territoire.
Solidaires des demandeurs d’asile, c’est cette situation globale qu’il nous faut dénoncer.
