Partager l'article ! Hommage à Michel Zorman: Nous étions réunis nombreux ce matin autour de la famille de Michel Zorman, si belle et unie. Michel es ...
Nous étions réunis
nombreux ce matin autour de la famille de Michel Zorman, si belle et unie.
Michel est décédé brutalement samedi dernier, à l'âge de 64 ans. Après sa famille et avec des proches et des collègues, j'ai dit quelques mots pour traduire la peine que nous sommes si nombreux à partager.
"C’est un grand choc et une peine immense qui nous réunissent aujourd’hui autour de Michel Zorman.
Avec mes collègues Céline Deslattes, Michel Baffert, Hélène Vincent, Marina Girod de l’Ain, au nom de Michel Destot, Député-Maire de Grenoble et de tout le conseil municipal, je veux vous dire, à vous Madame, à vous ses enfants et petits enfant dont il nous parlait avec tant de bonheur, combien nous partageons votre peine. Je veux aussi porter témoignage de l’action que nous menons avec Michel et dire simplement la gratitude de la communauté grenobloise vis-à-vis de celui qui aura tant fait pour tirer le meilleur des femmes, des hommes, des acteurs sociaux et des institutions qui la composent, au service de convictions et de valeurs qui nous rassemblent : le développement de l’enfant et l’éducation au service de la réduction des inégalités sociales.
Michel était un scientifique d’envergure, à la rigueur à la fois respectée et crainte. Ses travaux nourrissent aujourd’hui ceux de multiples professionnels. Mais Michel était aussi un scientifique de combat, en prise avec le réel, avec la vie quotidienne des professionnels pour lesquels il avait une empathie profonde, avec les difficultés et souvent les souffrances d’enfants et de familles qu’il aura aidé. S’il mettait en avant le rôle des interactions langagières dans l’acquisition du langage, c’était pour démontrer l’inégalité consternante dans leurs fréquences comme dans leur nature selon les milieux sociaux, et nous inviter à l’action. C’est l’essence même du programme PARLER et de PARLER BAMBIN.
Mais son combat allait plus loin, m’amenant souvent à le présenter comme un « dangereux révolutionnaire » tant il voulait faire reconnaître le petit enfant en tant qu’individu à part entière, avec ses potentialités et ses limites, ce qui est très dérangeant pour notre société, si l’on y réfléchi bien. De là vient son invitation pédagogique permanente à sortir du fonctionnement grégaire à partir d’une classe pour aller vers la guidance individuelle. Cette conviction, cette colère même face à la lenteur des transformations ou aux polémiques stérilisantes sur l’évaluation des enfants, Michel nous les aura fait partager. Il était en effet un pédagogue exceptionnel qui rendait plus intelligent son interlocuteur par un propos clair et accessible, avec son enthousiasme communicatif, sa force de conviction contagieuse.
La première rencontre avec Michel est pour chacun de nous un souvenir lumineux. Je me souviens en tête à tête d’une impression de vertige. Pour l’élu que je suis, tant les enjeux et les défis à relever me sont apparus considérables. Pour l’homme et le père, tant son regard sur le petit enfant obligeait chacun à revisiter son propre rapport à ses enfants. En réunion collective, que ce soit avec les professionnels du CCAS, avec des parents, ou à Lille, où nous étions en assemblée générale pour convaincre les élus et les professionnels de s’engager dans le Parler Bambin, rarement j’ai vu une telle attention, un silence si bienveillant, une écoute si profonde. Ce qu’évoquait Michel avec la force de son savoir et la simplicité de son style, c’est le cœur de la construction de l’individu. C’est aussi l’injustice des déterminismes sociaux. Il a touché chacun de nous doublement : sur le sens de notre action au service de la collectivité et dans l’intimité de nos rapports à nos plus proches. Je l’ai écouté parler pendant des heures et comme beaucoup, j’ai toujours eu la frustration de ne pas l’écouter davantage.
Avec Michel, nous avons porté l’ambition de faire de la petite enfance le premier levier de la lutte contre les inégalités. Pour faire partager
cette ambition, il fallait non seulement le discours – et la matière était abondante –, mais aussi la démonstration scientifique concrète, la seule ayant valeur de preuve. Avec Parler Bambin,
Michel a non seulement réussi la gageure de co-construire un programme entre un universitaire et des professionnels de terrain, mais celui-ci a été le premier à faire l’objet d’une véritable
évaluation expérimentale. Cette réussite initiale nous a convaincu d’engager sa généralisation, qui s’achèvera cette année, soit 600 professionnels formés en 3 ans et plus de 2500 enfants
concernés chaque année. Qu’il me soit permis ici de dire combien le contact avec Michel a été bénéfique aux professionnels du CCAS, me tournant vers Denis Galloti, Aline Chevit, Anne Viossat et
son équipe de la crèche 3Pom, Jacqueline Bloyet, Anne Ramat, Eric Thery qui ont partagé avec lui les réserves des débuts, les impondérables du quotidien, les réussites et les temps de partage,
comme ces escapades à Lille ou Rennes il y a quelques jours pour développer Parler Bambin.
Grâce à Michel, Parler Bambin et la priorité sociale d’entrée en crèche ont redonné un sens aux missions des agents de la petite enfance. Ils ont vu les enfants progresser et ont renforcé ce sentiment si précieux d’utilité sociale. Mieux, ils ont partagé ce bonheur humain de travailler avec Michel, tâche à la fois enthousiasmante, essentielle et légère. Il est vrai que l’humour n’était jamais loin, ni la dimension ludique de certaines formations, dont les professionnels gardent des souvenirs formidables, comme ces jeux de rôle durant lesquels Michel endossait souvent le rôle du bébé.
Parler avec Michel de ses travaux, de ses analyses scientifiques, sociales ou politiques, de la vie, de sa famille qu’il évoquait avec tant d’amour, était un bonheur. Il est des rencontres qui guident une action, qui lui donnent de la consistance, de la profondeur, de la « menschkeit » selon cette belle expression allemande intraduisible, sinon en « qualité humaine ». Pour moi, rencontrer Michel a été plus que cela, parce que ce qu’il transmettait touchait non seulement à notre action, mais aussi à ce que nous sommes, combinant le savoir faire et le savoir être.
Cette richesse qu’il nous a transmise, nous l’emportons avec nous, élus comme professionnels. A nous de la partager et non de la cultiver comme un jardin secret. C’est l’enjeu de l’action publique, de la politique ancrée dans le réel à laquelle il croyait profondément, avec la fibre militante qui irriguait sa vie de famille. Redevables et comptables de notre action commune, nous allons la poursuivre, avec l’ardeur redoublée que sa mémoire exige.
Merci à toi, Michel, au nom de la communauté grenobloise et de tous ceux qui ont eu la chance de te connaître. André Malraux écrivait qu’à « défaut de pouvoir ressusciter les êtres, nous pouvons ressusciter leurs rêves ». Puissent nos rêves et l’exemple de ton chemin de vie inspirer nos actes à l’avenir, nous donner cette force de conviction et cette chaleur humaine qui vont tant nous manquer."
