Mardi 12 janvier 2010 2 12 /01 /2010 20:56

Dans le dispositif global de réponse à la grande précarité et au sans-abrisme, les accueils de jour occupent une place particulière. La plupart du temps en gestion associative, ce sont des lieux très ouverts, par nature, qui proposent non seulement une écoute, un accompagnement, de l’accès aux droits, de la convivialité, un temps de répit et de sécurité, mais aussi des petits déjeuners, des repas le midi et parfois le soir, une bagagerie, des douches, ou une pièce pour dormir ou se reposer… A Grenoble, il s’agit principalement de Point d’eau, du Fournil, de Accueil SDF, de Femmes SDF, du Secours catholique, avec chacun leur spécificité et leur public.

Ce qui caractérise ces lieux, c’est un bas seuil d’exigence en terme de comportements, c'est-à-dire un accueil d’une grande tolérance, inconditionnel, anonyme et gratuit. Evidemment, ce sont des lieux de grande humanité, absolument essentiels pour les plus fragiles : plus que des services, eux-mêmes importants, ce sont des lieux de dignité, où chacun est à égalité, professionnels, bénévoles et « convives », et donc des lieux de prise avec la société pour ceux qui en sont le plus exclus. Bien des démarches « d’aller vers » et d’accès aux droits sont possibles grâce à ces lieux, car leur identité associative les protège de la défiance en direction des institutions (parfois légitime) d’une grande partie de leur public.

Depuis quelques années, avec la durée de la crise sociale et du chômage massif, le public des accueils de jour a évolué : des jeunes en errance plus nombreux, des jeunes issus de « quartiers » de l’agglomération, des personnes âgées précarisées, des déboutés de la demande d’asile, mais aussi davantage de personnes en grande souffrance : sortants de prisons, malades psychiatriques, individus déboussolés et sans droit… D’une certaine manière, les accueils de jour sont les derniers lieux de solidarité pour ceux qui n’ont plus rien, qui se sont découragés ou ont découragé d’autres accompagnements, d’autres prises en charge. Ils assurent un dernier filet pour ceux dont les institutions ne savent plus prendre soin, et pour lesquels bien des associations restent démunies.

Avec la crise récente, cette tendance, qui préexistait, s’est accélérée, et la violence de la rue a été de plus en plus présente dans les accueils de jour. Ces derniers ont vu non seulement leur public augmenter, mais aussi sa souffrance et donc sa violence réelle ou potentielle. C’est ainsi que les incidents se sont multipliés, avec des gravités variables, et que le climat a changé : comment préserver le rôle des accueils de jour si leur atmosphère se confond de plus en plus avec celle de la rue ? Si la violence est la même ? Il est évident que nombre de bénéficiaires ou de convives de ces lieux ne les fréquenteront plus si cette tendance se poursuit, et que des stratégies d’évitement sont déjà à l’œuvre chez certains, qui sont autant de personnes pour lesquelles le risque de perdre le contact est très grand.

Il est une autre conséquence très grave de cette évolution, qui concerne les professionnels et les bénévoles. Déjà peu nombreux, les professionnels font face à des situations qu’ils ont de plus en plus de mal à maîtriser, avec des prises de risques, y compris physiques, pour eux-mêmes qui sont inacceptables, sans parler de la perte du sens de leurs missions lorsque ces dernières se résument à gérer la sécurité du lieu. Pour les bénévoles, c’est pareil en pire : comment accepter d’exposer des retraités pleins de bonnes volontés à des individus dangereux souvent ni soignés ni suivis ? Comment leur demander de poursuivre leur engagement associatif si ce dernier doit les mettre en danger ? Le risque est grand de voir simplement disparaître cette forme indispensable d’accueil, parce notre société aura laissé, de manière irresponsable, ces lieux prendre en charge ceux dont plus personne ne veut (pour forcer un peu le trait), avec des conséquences inacceptables pour les personnes.

Depuis 18 mois, nous avons situé notre réponse à deux niveaux : celui du partenariat et celui du financement.

Ces lieux ne peuvent exister sans un partenariat exemplaire entre eux, mais aussi avec les autre associations et institutions oeuvrant dans le champ de la grande précarité. Par exemple, la présence régulière d’éducateurs d’autres structures, les liens avec des médecins, des infirmiers, des policiers, des magistrats, des assistantes sociales etc. permettent de proposer des réponses globales aux personnes et d’assurer leur suivi en fonction de leurs besoins sociaux réels. C’est aussi une réassurance pour les professionnels et les bénévoles des accueils de jour. Evidemment, la fragilité grave de l’ensemble des acteurs de l’action sociale a des conséquences sur ces partenariats : les pénuries de personnels rendent plus difficiles les présences régulières, quand ce n’est pas l’orientation de tel ou tel acteur qui se détourne de ce public si difficile… Le délitement induit du partenariat entraîne de facto celui du lieu d’accueil, et c’est le rôle du politique que de le prévenir.

Pour donner un exemple concret, la crise très grave de la psychiatrie publique et localement du CHS de Saint Egrève a eu des impacts très négatifs ces derniers mois sur l’ensemble des acteurs : le service « PPP » (pôle précarité psychiatrie, créé par la gauche en 1998) ayant dû réduire son activité, l’accès aux soins psychiatriques a été rendu encore plus difficile pour ce public qui est pourtant en très grande souffrance. Dans l’attente que la psychiatrie publique puisse de nouveau être un partenaire à part entière (et les responsables locaux y travaillent efficacement), nous avons proposé à l’Etat de financer des permanences de psychiatres libéraux dans les lieux d’urgence et les accueils de jour, coordonnées par le CCAS, ce qui est fait depuis près d’un an à la satisfaction de tous, même si ce n’est pas forcément suffisant. J’ai bon espoir que nous puissions proposer davantage de solutions avec le CHS dans les prochains mois, d’autant que les moyens des permanences d’accès aux soins (PASS) ont vu leurs moyens augmenter, après un long lobbying, tant au CHU (PASS somatique) qu’au CHS (PASS psychiatrique, qui sera créée).

L’autre réponse doit être financière, car les associations ne feront pas face à l’accroissement en volume comme en « dureté » de la demande sociale sans moyens supplémentaires, c'est-à-dire sans davantage de professionnels. Nous y travaillons avec l’Etat et le conseil général, d’une manière pour le moment trop lente, même si le CCAS a pris sur lui d’avancer seul sur certains besoins, par exemple en mettant une directrice à disposition du Fournil. En l’espèce, cette initiative a tourné court puisque la personne et l’association ne se sont pas entendus au bout de quelques mois, et que nous devons imaginer d’autre solutions de gouvernance pour le Fournil… qui a justement décidé de fermer suite à une rixe lors des fêtes de Noël, le personnel ayant très légitimement fait valoir son droit de retrait… et qui rouvrira prochainement, je l’espère, grâce à une forte mobilisation collective, notamment du CCAS.

Au final, il est évident que nous devons avoir un positionnement politique sur la question des accueils de jour : soit nous considérons que leurs missions sont devenues impossibles du fait de la crise sociale, en tout cas pour les plus importants, et nous nous résignons à ce que des personnes en grande souffrance n’aient plus de lieux de convivialité et de prise en charge ; soit nous acceptons de mettre des moyens pour leur permettre d’exercer leurs missions. Rester au milieu du gué, c’est se condamner à l’irresponsabilité, accepter la mise en danger de professionnels et de bénévoles militants et exemplaires, renoncer à aider les plus en souffrance de nos concitoyens.

A nous de faire bouger les lignes en 2010.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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