Vendredi 11 décembre 2009 5 11 /12 /2009 00:58

A l’approche des fêtes de fin d’année, il est une tradition de convivialité dont notre ville s’honore : celle des repas offerts aux personnes âgées par la Ville et le CCAS. Près de 3000 personnes (sur 6 repas) viennent ainsi partager un moment de détente à Alpexpo, combinant les plaisirs de la table et de la danse. C’est aussi un moment d’échange, voire d’interpellation, du Maire et des élus. Présent aux 6 repas, je prends un grand plaisir à ces rencontres spontanées où la bonne humeur ne cède rien à l’exigence.

Pour autant, pour sympathique qu’ils soient, ces repas interrogent. Par leur succès chaque année grandissant, ils témoignent non seulement de la réalité démographique de notre ville  (30 000 personnes de plus de 60 ans en 2009, et près de 20% d’augmentation prévue d’ici 2020), mais aussi d’une attente sociale qui pourrait bien devenir une angoisse : comment adapter la ville à cette réalité ? Comment garantir le bien-être d’un nombre chaque année supérieur de personnes âgées ? Quelle place le développement urbain laisse-t-il aux modes de vie de nos aînés ?

Autant de questions qu’il est urgent de débattre avec les intéressés, et plus largement dans la ville. C’est le sens d’une évolution de cette formule de repas de fin d’année que je souhaite mettre en œuvre dès l’année prochaine, en intégrant des débats et des échanges citoyens… tout en préservant cette trop rare convivialité.

Sur le fond, j’ai eu la chance de participer récemment à un forum régional organisé par le parti socialiste à Bourgoin dans le cadre de la préparation de son projet, intitulé « allongement de la vie, un enjeu majeur : comment vivre et habiter ensemble en ville ? ». J’y ai développé les pistes de réflexion suivantes.

Nous faisons face à trois enjeux, dont la hiérarchie doit relever d’un choix politique : la dépendance, l’isolement et la précarité sociale. Bien sûr, ces enjeux sont souvent très directement corrélés dans la vie des personnes âgées fragiles, public prioritaire du CCAS.

Malgré le retard accumulé dans les décennies 1980 – 1990 et  grâce à l’investissement des départements, la prise en charge de la dépendance s’améliore, tant au domicile qu’en établissement, même si nous ne pouvons qu’être très inquiets de la politique actuelle (voir mon post sur Les Delphinelles). La question de la prise en charge du risque de la dépendance (le fameux 5ème risque) reste donc tout à fait essentielle et le clivage entre la gauche (qui privilégie la solidarité nationale par la sécurité sociale) et la droite (partisane d’une logique assurantielle privée et individuelle) dessine un véritable choix de société, aux enjeux sociaux et financiers considérables. Cruciale, la question de la dépendance fait partie des enjeux politiques lourds et bien cernés par nos politiques publiques, même si les réponses actuelles restent insuffisantes.

Il n’en est pas de même pour l’enjeu de l’isolement, qui affecte un nombre considérable de personnes âgées (1/3 des plus de 60 ans, la moitié des plus de 75 ans), sans pour autant qu’aucune collectivité ne considère qu’il s’agit d’une politique prioritaire. Il est vrai que la réponse ne peut en aucun cas dépendre du seul service public. Fort de son expérience sur le maintien à domicile et de son service social spécialisé, le CCAS de Grenoble est très mobilisé sur la lutte contre l’isolement, via notamment son service de soutien à la vie sociale et socioculturelle des personnes âgées. Il n’empêche que ses efforts resteront vains s’ils ne sont pas rejoints par une mobilisation associative et l’engagement de bénévoles dans cette cause essentielle. Jamais nous ne pourrons organiser des visites, des lectures ou des cours à domicile avec les seuls moyens publics. Jamais nous ne serons suffisants pour « donner envie » aux personnes âgées de sortir si le corps social lui-même ne fait pas l’effort d’accueillir et de donner une place aux plus âgés. A nous d’accompagner toutes les bonnes volontés… car elles existent !

Troisième enjeu essentiel : le développement de la précarité dans le grand âge. Pour la première fois, le recensement fait apparaître des revenus inférieurs pour les 60 – 75 ans par rapport aux plus de 75 ans… signe d’une réelle paupérisation. A Grenoble, 8 600 retraités sont au minimum vieillesse. Et nombreux sont les « vieux migrants », à qui notre ville doit une large part de son développement, qui vivent dans la misère, comme en témoignent toutes les associations de solidarité. Comment construire des politiques locales qui répondent aux conséquences longtemps ignorées de politiques nationales ? Voilà un défi essentiel si nous voulons échapper à la pente actuelle, qui nous prépare une prise en charge du grand âge accessible soit aux plus riches (avec le développement des offres privées), soit aux plus pauvres (les services publics se concentrant sur le public le plus souffrance, pris en charge au titre de l’aide sociale des départements – jusqu’à quand ?)… laissant en déshérence la classe moyenne fragilisée des retraités modestes, des ouvriers et employés aux carrières incomplètes ou aux retraites si faibles.

Au plan national, répondre à ce triple enjeu suppose une mobilisation de toutes les collectivités, une remise à plat des compétences et des financements, auxquels seuls quelques experts comprennent quelque chose. Sur un sujet aussi essentiel, le fonctionnement actuel du système est d’une complexité qui relève du déni démocratique. Comment se mobiliser quand nul n’est vraiment responsable ? Il faudra que la gauche ait le courage de remettre l’Etat au cœur du débat, en répondant simplement aux questions suivantes : quelle doit être la part de la solidarité nationale ? Celle de la solidarité territoriale ? Celle de l’assurance individuelle ? 

Au plan local, je suis convaincu que nous pouvons apporter des réponses, même partielles, aux trois enjeux que j’ai esquissés.

Sur la dépendance, même si de nouvelles places en établissement verront bientôt le jour, le maintien à domicile doit rester notre priorité. Aujourd’hui, plus de 400 personnes âgées très dépendantes vivent chez elles, ce qui représente la capacité de 5 établissements médicalisés ! Outre la restauration à domicile, les services de soin et d’aide à la vie, il nous faut développer une offre de services permanente, donc accessible la nuit, et utiliser les nouvelles technologies tant pour garantir la coordination des professionnels du domicile que pour proposer de nouveaux services (téléconsultation, téléassistance, liens sociaux avec internet…). C’est pourquoi nous engagerons début 2010 plusieurs actions concrètes :

- une garde itinérante de nuit avec l’association Aappui,

- une expérimentation pilote, dénommée « Enpatic » de mise à disposition des nouvelles technologies au domicile de 60 personnes âgées,

- un programme ambitieux de formation à internet avec l’association l’âge d’or.

Face à l’isolement, nous avons initié une réorganisation des espaces personnes âgées afin que tous les Grenoblois âgés puissent trouver, dans chaque secteur, une offre complète de lieux de restauration, d’animation et de vie sociale. C’est aussi l’enjeu du nouveau projet des logement-foyers que nous élaborerons en 2010 avec les associations, les résidents et leurs familles, pour ouvrir ces lieux de vie sur les quartiers et offrir des services de proximité et de vie sociale aux habitants. Enfin, nous avons accru l’effort en direction des bénévoles, pour mieux les accueillir et mieux les former.

L’enjeu de la précarité, en dernier lieu, doit interroger l’ensemble de nos « outils »  : politiques tarifaires (une réforme sera menée d’ici l’été 2010), soutien aux revenus et accès à l’aide sociale facultative, développement d’offres de prise en charge moins coûteuses, tant en établissements médicalisés (à l’exemple de ce que réussit la ville de Nantes) qu’en logement-foyer (ce sera un axe fort du nouveau projet) ou solutions intermédiaires  : établissements mixtes médicalisés / non-médicalisés (comme à Saint Bruno), petite unité de vie non médicalisée (comme sur l’ex-Delphinelle Teisseire), habitat regroupé à services partagés (comme aux Vignes, à l’Ile verte). Pour affronter ces enjeux, le CCAS pourra s’appuyer sur l’expertise de son service social spécialisé, qui suit plus de 6400 personnes sur Grenoble et qui a développé une véritable expertise. Mais tout cela sera-t-il suffisant ?

Sans changement radical de politique au niveau national, il y a fort à craindre que les efforts les plus soutenus des collectivités locales ne seront que de peu d’effet face aux tendances lourdes actuelles, qui cultivent le repli sur soi et considèrent les personnes âgées comme une charge… Sans lien social, nos villes perdront leurs personnes âgées et leur âme, rien de moins.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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