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Lundi 6 septembre 2010 1 06 /09 /Sep /2010 08:52

Nous étions plusieurs milliers samedi à Grenoble pour dire notre indignation et notre refus de la politique ultra sécuritaire du gouvernement. Stigmatisation des étrangers, opposition des citoyens entre eux, instrumentalisation médiatique des faits divers, politique du coup de menton médiatique… beaucoup a été dit sur la gravité et l’irresponsabilité de la politique actuelle.

 

Alors que notre société a besoin de compréhension, de confiance, de capacité de rassemblement, le président de la République ne fait que dresser les uns contre les autres au mépris de l’intérêt général, du travail des acteurs de terrain et des valeurs de notre République.

C’est évidemment très grave au plan politique, car en attisant sans cesse les haines, en répondant à la violence par la violence, ce gouvernement fait le pari cynique que les citoyens, sous l’emprise de la peur (des étrangers, des pauvres, des jeunes etc.) feront le choix d’une droite dure censée les protéger d’ennemis virtuels qu’elle a popularisé par son emprise médiatique, et alors même que la lutte contre l’insécurité constitue un de ses principaux échecs. Les caricatures nauséabondes de M. Hortefeux sur la gauche « bien pensante de Saint-Germain-des-prés », forcément irresponsable, angélique et complaisante face à une délinquance dont les « honnêtes travailleurs français » seraient les victimes, témoignent d’un affaissement des valeurs de la droite républicaine extrêmement grave, car il atteint plus largement notre société. Comment accepter qu’il soit possible sans qu’aucune voix ne s’élève que des instituts de sondage, sur commande de médias, puissent interroger nos concitoyens sur leur accord avec « les expulsions de Roms » ? A-t-on sondé les Français en 1940 pour connaître leur sentiment sur le statut des juifs ? Devra-t-on demander demain aux Français s’ils souhaitent la déchéance de la nationalité des Asiatiques ? des Africains ? des musulmans ? des méthodistes ? Ainsi, « les Roms » sont-ils présentés comme une entité homogène et livrés à la vindicte publique, et le débat public s’empare de la question comme si elle était légitime, comme si, oui, il fallait bien avoir une position « pour » ou « contre » les Roms, c'est-à-dire des personnes, des familles, avec leur diversité de comportement, leurs histoires de vie… Même si la polémique récente et la mobilisation de ce samedi montrent que certaines digues morales tiennent encore, le simple fait que la question puisse être ainsi posée me semble gravissime : les leçons du passé ne semblent pas retenues.

 

Au-delà des inquiétantes conséquences politiques et morales de la dérive actuelle du pouvoir, je veux aujourd’hui insister sur son impact social.

Les évènements de cet été à la Villeneuve, j’aurai l’occasion d’y revenir prochainement, ont montré une nouvelle fois la colère sociale et la crise identitaire d’une jeunesse des quartiers que les politiques nationales actuelles privent d’avenir. Perspectives scolaires minées par la ségrégation à l’œuvre et la reproduction sociale (voir ce post et le rapport de la Cour des comptes sur le système éducatif), marché du travail obstrué par la crise et les discriminations, perspectives d’engagement dans la cité freinées par les instrumentalisations et le sentiment d’être mis à la marge de la société… de nombreux sociologues ont montré les mécanismes qui conduisent ces jeunes à se construire une « identité victimaire » hélas souvent trop fondée, qui légitime le recours à la violence ou à l’économie parallèle. Avec la menace de la déchéance de la nationalité (même si celle-ci semble fort heureusement juridiquement improbable ou très limitée et sans pouvoir concerner directement des jeunes nés en France), une violence symbolique supplémentaire est employée : c’est la citoyenneté, l’appartenance à la communauté française qui est directement attaquée, comme si on pouvait finir par leur retirer un fondement essentiel de leur identité. Inévitablement, cette menace, même théorique ou virtuelle, ne peut engendrer comme réaction que le renforcement d’une identité construite en dehors ou contre le reste de la société, et particulièrement les institutions républicaines et laïques. Le gouvernement aura beau jeu ensuite de regretter le développement de l’intégrisme religieux et d’une contre culture des quartiers avec ses codes, son langage et son système de survie… et d’accroître encore la stigmatisation et l’usage de la violence policière ou symbolique pour assimiler de force des jeunes auxquels l’Etat envoie depuis plusieurs années des messages de mépris et de rejet.

Ce développement de la violence, physique et sociale, est aujourd’hui la première gangrène de lien social car il alimente les discours d’opposition des citoyens entre eux au moment où la dure crise sociale avive le sentiment de déclassement des classes moyennes et des catégories populaires (voir ce post). Au moment où nous multiplions les initiatives pour favoriser la convivialité, le vire ensemble et « l’empowerment », c'est-à-dire la prise de responsabilité des habitants dans l’organisation sociale de leur quartier, la dérive actuelle du gouvernement contraint tous les acteurs mobilisés à « ramer à contre courant » alors que nous aurions besoin d’un Etat qui soutienne et accompagne au lieu de stigmatiser et de punir.

 

L’autre conséquence sociale lourde de cette dérive concerne évidemment l’accueil des étrangers et l’exacerbation de la concurrence des misères. Au moment où le gouvernement se gargarise de faire appliquer la loi et demande le concours des collectivités pour démanteler les « occupations illicites », l’Etat est incapable d’appliquer les lois concernant l’accueil des demandeurs d’asile et leur refuse le simple exercice de leurs droits, faute de moyens. C’est ainsi que de nombreuses personnes récemment arrivées à Grenoble en provenance de pays de l’est hors UE se sont regroupées sous des tentes dans le quartier Jean Macé, faute de places d’hébergement auxquelles leur statut régulier de demandeur d’asile leur donne droit. Cette grave carence de l’Etat, régulièrement condamné par la justice administrative, est non seulement préjudiciable aux personnes elles-mêmes, dont de nombreux enfants qui vivent dans des conditions d’extrême précarité malgré la mobilisation des associations et du CCAS, mais génère aussi des tensions avec les habitants du quartier qui, légitimement, ne comprennent pas qu’un jardin public puisse être ainsi durablement soustrait à leur usage et qui se plaignent des inévitables nuisances liées à ce type de campement précaire. En réunion lundi dernier avec l’union de quartier et les habitants de Jean Macé, comment répondre en tant qu’élu local quand l’Etat vous explique qu’en effet ces personnes devraient être prises en charge mais qu’il n’en a pas les moyens ? Entre les coups de menton médiatiques du gouvernement et les limites des services de l’Etat sur le terrain, il y a une schizophrénie et un cynisme insupportables (voir ce post), car ils alimentent l’opposition des misères : entre l’ancien salarié licencié et en fin de droits, les demandeurs d’asile livrés à eux mêmes, le public de la rue en errance, les travailleurs pauvres, les familles monoparentales, les jeunes des quartiers sans perspective, les retraités pauvres… chacun demande légitimement un soutien auquel il a droit au moment où les moyens diminuent et où l’Etat offre les étrangers en victimes expiatoires, comme coupables par nature de détourner la solidarité nationale à leur profit au détriment de tous les autres besoins sociaux. Cette présentation fantasmée « du » demandeur d’asile ou « du » Rom exacerbe la violence latente inhérente à la misère et aggrave les difficultés pour les services sociaux et les associations. Là encore, au lien d’être un appui ou un soutien pour les acteurs de terrain, le gouvernement, par ses discours et ses politiques, crée des obstacles et décourage bien des volontés.

 

En marchant de la Villeneuve à la Préfecture, c’est ce message de refus de la politique du gouvernement mais aussi de compréhension, de bienveillance et d’espoir vis-à-vis de ceux qui souffrent et qui sont aujourd’hui stigmatisés que nous avons voulu envoyer. Gageons que les prochaines mobilisations, dès demain contre le projet de réforme des retraites, permettront de l’amplifier.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Actualités
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