Mardi 1 décembre 2009 2 01 /12 /Déc /2009 23:50

Au rang des paradoxes de notre société, les politiques publiques en direction des SDF font figure de parangon. Chacun sait que l’été est la saison la plus cruelle pour les exclus, celle où l’isolement et ses conséquences sociales se font le plus durement ressentir, celle qui compte le plus de victimes.

Pour autant, chaque année, à l’orée de l’hiver, c’est la mobilisation générale et l’assaut de bons sentiments, avec force complaisance médiatique et ministres aux effets d’annonce savamment préparés. Il est vrai que le froid peut encore tuer, même si les dispositifs se sont améliorés. Cette réalité exige de prévoir des capacités d’accueil en cas de vague de grand froid.

Mais il est une autre réalité, plus cruelle encore : les capacités d’hébergement étant globalement saturées, les « surcapacités » hivernales sont parfois devenues le seul moyen d’accès à l’hébergement pour bien des personnes. La ritualisation de l’accueil hivernal des SDF a produit un effet que personne n’avait anticipé : elle a fait de la période hivernale le seul temps de mouvement réel au sein des dispositifs, une opportunité unique de faire turbuler le système, de rebattre les cartes. Ainsi, alors que la saturation de l’hébergement est largement due aux difficultés d’accès au logement (malgré le DALO), les injonctions de l’Etat aux bailleurs sociaux de proposer des logements à une partie du public de l’hébergement (15% en 2008, 30% en 2009) produisent, à l’étonnement général, des effets réels. Ainsi, une immense majorité des personnes accueillies l’hiver se voient proposer au mois de mars une prise en charge, lors de la fermeture du dispositif hivernal, alors qu’elle avait essuyé nombre de refus auparavant…

Cette évolution explique la tension toujours forte qui accompagne la mise en place du dispositif hivernal (financé par l’Etat).

Il y a l’enjeu de trouver des lieux pour garantir la dignité de l’accueil. Nous y parvenons chaque année, par une succession de petits miracles. Ainsi, l’Isère propose 209 places supplémentaires (aux 5500 tous types d’hébergement confondus que compte le département), dont 193 places sur l’agglomération grenobloise qui se décomposent comme suit :

- 50 places du dispositif « Edelweiss » (quartier Hoche) et 15 places « perce-neige » (Ile Verte) gérées par l’AREPI

- 8 places à « la Chauve Souris » à Fontaine, gérées par le Secours Populaire

- 20 places en surcapacités CHRS

- 100 places pour les publics de la demande d’asile (50 pour les personnes isolées à Pont de Claix gérées par l’Adate, 50 pour les familles dans des logements diffus gérées par La Relève).

Cette années, ce dispositif, pour exceptionnel qu’il soit (le Rhône ne propose que 77 places et les autres départements de la région… aucune), a été élaboré alors que nous étions conscients qu’il répondrait difficilement à la demande sociale.

Les premiers effets de la crise sont là  : les demandes d’hébergement adressées au 115 ont progressé de 44% par rapport à 2008, le dispositif hôtelier est saturé, le centre d’accueil municipal est en surcapacité depuis des mois (environ 65 personnes pour 55 places, avec les conséquences sur la dignité des conditions d’accueil), les demandeurs d’asile attendent plusieurs mois une place en CADA, les personnes déboutées et non expulsables ne sont pas prises en charge, de nombreuses familles d’origine roumaine, souvent avec enfants, sont dans la même situation… sans parler des ménages ayant ouverts leurs droits sociaux dans d’autres départements et venant à Grenoble faute de solution ailleurs !

Face à cette détresse sociale, les travailleurs sociaux écopent les contradictions des institutions, souvent prisonnières du fantasme de « l’appel d’air », qui est à ma connaissance la meilleure théorie pour justifier l’inaction et qu’il faut donc combattre en tant qu’argument global, sans pour autant verser dans l’angélisme. Entre ne rien faire pour ne pas avoir à faire plus et l’autre fantasme périlleux, celui de tout faire et de pouvoir régler à nous seuls les conséquences de la crise sociale (au risque d’accentuer la concurrence des misères et de provoquer de la violence, du racisme…), il y a une voie étroite à construire. Cela exige que nous soyons fermes sur les principes essentiels : refus absolu de toute discrimination, attachement à la dignité de l’accueil, prise en charge des familles respectant le lien entre les enfants et les parents. Mais cela exige aussi que nous acceptions de travailler avec des institutions et des associations en fonction de leurs priorités et de leurs contraintes… difficile équilibre !

Il y a une réalité aujourd’hui de l’aggravation de la misère sociale et une souffrance, des publics d’abord, des professionnels et des militants ensuite, devenue insupportable.

Nous devrons y répondre dans le cadre du prochain Plan Local de l’Habitat (PLH), piloté par la Métro et du futur schéma départemental de l’hébergement (piloté par l’Etat et le Conseil Général), notamment en prenant la responsabilité au niveau intercommunal de piloter les politiques d’accès l’hébergement et de lien entre hébergement et logement. J’aurais l’occasion d’y revenir tant ces sujets sont essentiels.

Mais nous savons que la réponse ne peut dépendre de notre seul territoire. Il y a évidemment des politiques à l’œuvre, au plan national, qui sont directement responsables de la souffrance sociale. Il y a aussi, ne l’oublions pas, des territoires qui s’exonèrent complètement de l’effort de solidarité, y compris dans notre région. Où est la République quand les inégalités territoriales ajoutent aux inégalités sociales ?

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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