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Notes de lecture

Lundi 30 avril 2012 1 30 /04 /Avr /2012 12:04

arton135Elles peuplent les discours politiques et sont l’objet presque chaque jour de multiples analyses sociologiques, économiques ou même philosophiques sans que leur définition ne fasse l’objet d’un véritable consensus dans l’opinion publique : les classes moyennes, à laquelle une majorité des citoyens pense appartenir, sont devenues le centre de gravité de notre société, alors qu’elles ne constituaient par le passé qu’un espace intermédiaire limité entre des classes populaires très nombreuses et un petit nombre de privilégiés. C’est ce constat qui a conduit le sociologue Dominique Goux et l’économiste Eric Maurin à mener une analyse approfondie pour décrire cette nouvelle réalité sociale des classes moyennes dans un ouvrage indispensable (Les nouvelles classes moyennes, La république des Idées, Seuil, 2012).

Ce qui fonde selon eux l’appartenance aux classes moyennes, ce sont trois traits fondamentaux :

-       - Leur dynamisme dans la mobilité sociale : c’est en son sein que se réalisent les échanges continuels entre le milieu, le haut et le bas de  la société, échanges qui sont deux fois plus intenses aujourd’hui qu’ils y a vingt ans, et qui sont, contrairement au pessimisme en vogue, largement en faveur des promotions sociales.

-         - Leur centralité sociale : à distance égale des classes modestes comme des plus favorisées, les classes moyennes sont progressivement devenues le cœur sociologique de la société, celui qui concentre les aspirations à la promotion sociale comme les craintes de déclassement.

-       - Leur position d’arbitre : cette homogénéité nouvelle des classes moyennes dans leur rapport au reste de la société leur confère un rôle central dans ses évolutions politiques et sociales, ce qui explique que la droite cherche en permanence assimiler la classe moyenne à la classe favorisée qui serait victime du matraquage fiscal induit par une politique de redistribution trop généreuse, quand la gauche chercherait « à chaque grande crise à nouer une alliance stratégique entre les classes populaires et les classes moyennes appauvries ».

Au-delà de ces caractéristiques générales (détaillées et chiffrées dans l’ouvrage), les auteurs explorent les comportements sociaux de la classe moyenne, qui éclairent les évolutions – et les dérives – de notre société. Ce qui guide voire conditionne selon eux ces comportements, et qui fonde peut-être, d’après l’historien Serge Berstein, le seul dénominateur commun des classes moyennes, serait une philosophie sociale animée par la peur de déclassement, « où le progrès résulterait non d’une dialectique de lutte des classes, mais de possibilités de promotion ». Ainsi, « les classes moyennes s’accommodent d’une société jugée injuste par une grande majorité de ses membres, mais où chacun, pris individuellement, est un agent actif de la continuelle reproduction de la pauvreté et des inégalités ». Nous sommes au cœur de l’idéologie de « l’égalité des chances », remise en cause par François Dubet (voir ce post), portée par une partie sans cesse croissante de la population (les classes moyennes sont en expansion) qui veulent absolument voir poursuivre par leurs enfants une voie d’ascension sociale tout en restant au maximum à distance de la classe populaire, tenaillées en permanence par ce « sentiment de déclassement » analysé précédemment par Eric Maurin (voir ce post).

On comprend mieux dès lors l’importance stratégique pour les classes moyennes de la réussite scolaire de leurs enfants, son impact sur les stratégies résidentielles, et même leur défiance croissante à l’égard des politiques de redistribution qui durcissent selon elles la compétition qu’elles livrent aux classes populaires pour ne pas être « rattrapées ». C’est justement ce qu’Eric Maurin avait largement décrit dans ses précédents ouvrages, sur le déclassement comme sur la démocratisation scolaire, démontrant combien le pessimisme social guidait une partie croissante de la population, alors même que la réalité du déclassement n’était pas avérée.

C’est sur ce point, appliqué aux classes moyennes qui sont le principal vecteur de la peur du déclassement et de l’idéologie de la compétition sociale, que les auteurs apportent un éclairage nouveau, à rebours des prétendues évidences débitées avec assurance par moult commentateurs et responsables associatifs, syndicaux ou politiques. « Quel déclassement ? », interrogent-ils, en constatant que « les personnes déclassées par rapport à leurs parents ne représentent qu’une petite minorité au sein des classes moyennes. En 2009, parmi les 30-39 ans, on compte à peine 13,5% de déclassés au sein du salariat intermédiaire contre  46% de personnes en ascension ».

Sur l’éducation, reconnaissant que « de tous les groupes sociaux, les classes moyennes sont celles qui se déclarent les plus inquiètes pour l’avenir de leurs enfants », et constatant que « la  démocratisation scolaire a entraîné un brutal accroissement de la concurrence exercée par les classes populaires », ils démontrent toutefois que « les classes moyennes ont finalement réussi à éviter tout déclassement scolaire pour leurs enfants, elles ont même grignoté une partie de leur retard sur les classes supérieures, mais au prix de scolarités plus longues, de sacrifices plus importants et d’un rapport à l’école plus âpre que jamais ».

Sur les territoires et les stratégies résidentielles, pour lesquelles « le problème fondamental serait la mixité que le marché du logement impose aux classes moyennes, mixité dont elles ont peur et dont elles ne veulent pas », les auteurs constatent que la proportion de propriétaires en leur sein a continué d’augmenter et même qu’elles ne sont pas victimes de déclassement territorial : leurs enquêtes (sur des données inédites) confirment « l’extraordinaire capacité des familles des classes moyennes à se mobiliser contre toute forme de relégation territoriale et à garder leur position, quel qu’en soit le coût». Le principal problème, qui n’est pas une découverte, ne serait pas tant « les ménages qui changent de résidence que ceux qui ne peuvent (ou ne veulent) quitter leur quartier en déclin », ce qui justifie pleinement les politiques de renouvellement urbain.

Au final, « on est bien loin des constats alarmistes sur la panne de l’ascenseur social », écrivent les auteurs, tout en notant les efforts sans cesse plus grands consentis par les classes moyennes pour préserver leur position, avec un durcissement idéologique et politique de l’esprit de compétition. Dès lors, « comment donner du contenu à un projet de justice sociale et de réduction des inégalités, quand un nombre croissant de personnes sont happées par le désir de s’élever au-dessus des autres et par la crainte de déchoir ? » C’est tout le défi posé aujourd’hui à la gauche et plus largement aux politiques sociales que de ne pas aggraver la peur du déclassement et les comportements qu’elle suscite, qui vont largement à l’encontre de la cohésion sociale puisque, rappellent les auteurs, « chacun met « son pauvre » à distance ». Comment, aussi, à l’aulne du score récent de l’extrême droite, endiguer le populisme, les logiques de stigmatisation et de division qui sont le terreau de la droite extrême de Nicolas Sarkozy ?

 

Force est de reconnaître la justesse de l’analyse du médiateur de la République, qui dans un récent rapport, soulignait à ce sujet la montée d’un fort sentiment d’injustice au cœur de la société française. Beaucoup de Français ont l’impression de travailler pour les autres et soupçonnent leurs concitoyens de tricher ou de bénéficier d’avantages indus. Or, sans verser dans la démagogie honteuse de la dénonciation de la fraude (voir ce post), il est vrai qu’une large fraction de la population ne peut aujourd’hui survivre que grâce à une aide sociale financée en grande partie par les classes moyennes. L’Insee montre qu’en 2008 les classes moyennes ont payé sous forme d’impôts directs et de contributions sociales environ trois fois plus (par équivalent adulte) qu’ils ne recevaient sous forme de prestations sociales. Pour les ménages les plus pauvres, ils reçoivent près de neuf fois plus qu’ils ne paient. « Dans un monde dominé par une logique de concours et par l’idéologie du mérite individuel, tout ce qui paraît fausser la concurrence entre les individus devient vite insupportable », notent les auteurs, apportant une explication essentielle à la colère sociale des classes moyennes, qui n’est certes pas fondée sur une réalité sociale démontrée (celle du déclassement), mais sur un ressentiment qui appelle de véritables réponses politiques.

Pour certains, à droite, la réponse est évidente : il suffirait d’aider moins les plus fragiles, les « assistés » et d’accorder plus aux classes moyennes.  C’est tout le sens du projet « social » de Nicolas Sarkozy, dans une logique de stigmatisation des étrangers, des pauvres, des jeunes, etc. « La tentation est grande de repenser les politiques sociales et fiscales en fonction des inquiétudes de ce nouveau juge de paix », décryptent les auteurs avant même le déferlement de populisme de la fin de campagne présidentielle, tout en invalidant cette voie : « une réorientation de l’action publique en faveur des classes moyennes ne va pas de soi. On trouve en leur sein toujours autant de familles en voie de promotion sociale, et toujours aussi peu de familles touchées par le déclassement ». Outre ce non-sens sociologique, un recentrage des politiques sociales au seul bénéfice des classes moyennes serait une impasse à la fois financière (du fait du grand nombre de bénéficiaires potentiels), politique (dérive populiste faisant le jeu de l’extrême droite, l’UMP va bientôt en mesurer pleinement les conséquences puisqu’elle est responsable de la légitimation du discours frontiste…) et morale (en poursuivant le délitement de la cohésion sociale).

Si l’on rejette la logique punitive vis-à-vis des plus pauvres et la démagogie consistant à faire croire que l’on n’aidera dorénavant que « ceux qui le méritent », la seule voie possible pour les auteurs (que je partage), c’est la remise à plat de toutes les politiques dans une logique de justice et d’inclusion sociale, en sortant des logiques de publics et de statut.

Avec le rétrécissement de l’Etat, le ciblage des politiques sociales a été sans cesse croissant, offrant l’avantage apparent de concentrer les ressources là où les problèmes semblent les plus aigus. Mais elles ont l’inconvénient majeur d’instituer une coupure statutaire entre les individus éligibles à l’aide et les non-éligibles (ce à quoi la réforme du RMI avec le RSA voulait justement répondre, avec un succès mitigé, voir ce post). L’urgence est donc de « rendre les politiques existantes moins anxiogènes et injustes aux yeux des classes moyennes. Cette évolution passe par des programmes moins explicitement ciblés sur des publics particuliers », proposent les auteurs, dénonçant le fait de « concentrer l’aide sociale sur les seules situations extrêmes », qui « est une façon de renoncer à réformer la société en profondeur ». C’est tout le sens des propositions de François Hollande en direction des familles (voir ce post), dont il faut souhaiter non seulement qu’elles soient mises en œuvre, mais aussi qu’elles seront renforcées par l’audace d’un parlement de gauche !

A quelques jours du second tour de l’élection présidentielle, face à une extrême droite et à une droite qui parlent le même langage de la  peur, la responsabilité de la gauche et de tous les citoyens attachés à notre modèle social est immense.

Nous connaissons les dangers de la politique de la peur, que rappellent les auteurs : « la peur de chuter y devient une peur des autres, un rejet de la concurrence. Attiser les peurs, c’est se trouver piégé dans une position étriquée et conservatrice de défense des « acquis » de quelques uns au détriment du besoin de protection des autres ». Pour refuser cela, « sortir de cette impasse et mobiliser les classes moyennes sur des projets positifs de progrès collectifs », Eric Maurin et Dominique Goux proposent de « retrouver le chemin des réformes résolument universelles. Tant que le modèle anxiogène de concours et de ciblage n’aura pas été réformé, tant que les transitions entre école et emploi, emploi et chômage, activité et retraite resteront perçues comme d’opaques échéances-couperets, les classes moyennes resteront les agents et les victimes d’une société crispée par le soupçon, la défiance mutuelle et l’insécurité sociale ».

Ce défi d’une société bienveillante, rassemblée et plus juste socialement passe par l’échéance majeure du 6 mai prochain, pour que la République sociale redonne espoir aux classes moyennes !

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Notes de lecture
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Lundi 11 octobre 2010 1 11 /10 /Oct /2010 18:02

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Après avoir été pendant 4 années directeur général adjoint du CCAS de Grenoble, Alexis Baron a rejoint le Conseil général de l’Isère, où il poursuit sa carrière dans l’action sociale territoriale parallèlement à son activité d’enseignement. Fort de cette double expérience, il vient de publier aux Presses universitaires de Grenoble un livre de pédagogie et d’analyse de l’action sociale territoriale (Dynamiques territoriales de l’action sociale et médico-sociale), dont je ne peux que recommander la lecture, au risque d’être accusé de « copinage ». A l’heure où les enjeux sociaux nationaux occupent le devant de la scène médiatique, cet ouvrage met en relief les contraintes et les enjeux de l’action quotidienne des collectivités locales, dont l’impact sur notre vie quotidienne est au moins aussi déterminant. Ayant eu l’honneur de préfacer ce livre, je vous en propose le contenu pour vous inviter à en entamer la consistante et enrichissante lecture…

 

« Selon l’organisme Eurostat, la France est devenue en 2006 le pays d’Europe qui consacre la part la plus importante de son produit intérieur brut (PIB) aux dépenses de protection sociale avec 31,1%, devant la Suède (30,7%) et la Belgique (30,1%). Plus globalement, jamais notre pays n’a consacré autant de sa richesse aux politiques de solidarité… alors que paradoxalement, jamais le « modèle français » n’a été autant remis en cause.

 

Cette remise en cause tient évidemment en premier lieu au coût de ce modèle par rapport à son efficacité, à ses imperfections voire aux inégalités qu’il produit entre inclus et exclus du marché du travail, principal pourvoyeur de droits sociaux, tant il est vrai que le modèle français de protection sociale s’est construit concomitamment à l’émergence de la société salariale. Les débats sur l’avenir des retraites ou sur le financement de la dépendance illustrent la difficulté à concilier rigueur budgétaire et protection sociale publique largement universelle.

Dès lors, il est logique que la critique sur « l’efficacité budgétaire » des politiques de solidarité s’accompagne d’une remise en cause de plus en plus assumée de leurs principes. Ainsi, alors que la prise en charge des différents risques de la vie par la solidarité publique était encore il y a peu une évidence qui faisait consensus, les dispositifs d’individualisation de l’assurance face aux risques comme de leur prise en charge se développent, à l’exemple de l’allocation personnalisée d’autonomie. Ce qui permet à François Dubet de regretter que notre modèle « d’égalité des places », c'est-à-dire de redistribution universelle en vue d’améliorer la réalité sociale des plus fragiles, se voit de plus en plus substituer celui de « l’égalité des chances », qui vise à combattre les discriminations ou les handicaps sociaux pour donner à chacun les mêmes possibilités d’évoluer dans la compétition de la vie professionnelle et sociale, plaçant de facto l’individu en situation de responsabilité personnelle sur sa réalité. C’est ainsi que le jugement moral sur les « mérites » de chacun prend peu à peu le pas, au sein même du travail social, sur l’analyse des déterminants sociaux et sociétaux de la situation de l’individu… ce qui fait écrire à François Dubet qu’on « échange une morale fondée sur la dignité des travailleurs contre une morale de sportifs de haut niveau ». Alain Ehrenberg va même plus loin dans le registre psychosocial en expliquant comment le modèle français de responsabilité collective se délite au profit du modèle anglo-saxon de responsabilité individuelle, avec les conséquences induites en termes de souffrance morale de l’ensemble du corps social.

Or, ce bouleversement dans la conception de l’action sociale, qu’on pourrait imaginer comme étant le fruit d’options politiques ou de postulats intellectuels, reflète bien l’évolution de l’opinion des citoyens sur les politiques de solidarité, comme le montrent les enquêtes « conditions de vie et aspirations des Français » du Credoc. Ainsi, alors qu’à la création du RMI seulement 29% des Français considéraient que cette allocation était déresponsabilisante en incitant les bénéficiaires à s’en contenter, ils étaient 51% début 2007 à mettre en avant davantage les effets pervers potentiels que les bénéfices pour les personnes. Cette tendance illustre  la « fatigue de la compassion » des Français, voire le désamour qui s’est installé vis-à-vis de leur modèle de solidarité.

 

 

Pour autant, si les politiques sociales au plan national sont clairement en crise, nos concitoyens continuent de plébisciter l’action sociale locale, et demandent toujours davantage d’implication des pouvoirs territoriaux tant dans les réponses au délitement du lien social qu’aux besoins de prises en charge des plus fragiles, qu’il s’agisse de la petite enfance, des personnes âgées, des familles ou des individus en situation d’exclusion. Ce paradoxe apparent témoigne d’une réalité qui laisse une place à l’optimisme : la confiance est encore forte dans les liens de proximité, même si celle-ci est de moins en moins acquise par principe. Car ne nous y trompons pas : l’action sociale territoriale n’échappe pas aux remises en cause évoquées précédemment. Elle peut même les aggraver.

 

En effet, parmi les mécanismes qui peuvent casser la confiance de nos concitoyens, l’absence de lisibilité des responsabilités, donc l’incapacité démocratique à demander des comptes, est particulièrement rédhibitoire. Et l’extrême complexité de l’enchevêtrement des compétences à l’échelle territoriale est un facteur grave de déresponsabilisation. Pire, cette complexité accentue souvent le « saucissonnage » des publics en fonction de leur prises en charge, qui fait disparaître l’individu derrière un symptôme social et ne permet qu’un accompagnement limité au traitement du seul symptôme, remettant en cause l’éthique de l’accompagnement global qui est au fondement du travail social – et une condition de son efficacité. Concrètement, en fonction de l’âge, de la forme du ménage, de la situation administrative au regard du séjour, ou parfois de l’inclusion ou non dans telle politique volontariste, les individus dépendront d’une collectivité différente et leur prise en charge variera de manière considérable. C’est ainsi qu’apparaît une seconde limite forte de l’action sociale territoriale : sa difficulté à concilier les principes d’adaptation des politiques et d’égalité des citoyens, quand seule apparaît aux yeux des bénéficiaires une forme d’arbitraire administratif. Si la logique de la décentralisation comme de la déconcentration est bien d’améliorer l’adaptation des politiques sociales aux réalités des territoires, force est de constater que celle-ci ne s’est pas accompagnée d’une amélioration de la justice sociale ressentie par les individus.

 

Faut-il pour autant s’arrêter à ces constats cruels ? Bien sûr que non, tant il est vrai que l’action sociale des collectivités territoriales reste exemplaire en termes de maîtrise financière, de capacité à prendre en compte les évolutions de la réalité sociale et même d’innovation et de créativité. Il n’est en effet pas un domaine de l’action sociale qui échappe, de manière plus ou moins directe, aux collectivités territoriales, et l’actuel recul de l’Etat déconcentré, qui régionalise de plus en plus ses échelons décisionnels, ne fait qu’accroître la pression de la demande sociale sur les élus locaux et les responsables territoriaux. Au-delà des enjeux essentiels sur l’avenir de notre protection sociale et la redistribution fiscale, qui se jouent au plan national, l’effectivité de l’action sociale pour la plupart de nos concitoyens se décide à l’échelle locale, et c’est bien à partir de ce niveau que sa légitimité démocratique peut se refonder. Si notre pays n’entend pas renoncer à des politiques publiques de solidarité ambitieuse, il doit d’abord s’appuyer sur l’action sociale territoriale pour enrayer le « désamour » des Français et renouer avec la confiance dans la cohésion sociale.

 

Mais, pour enclencher cette dynamique vertueuse, il faut à mon sens réunir trois conditions.

 

Tout d’abord, simplifier la répartition des compétences et développer la contractualisation entre échelons territoriaux. Un trop grand nombre de politiques publiques sont encore co-pilotées, notamment entre l’Etat et les Conseils Généraux, ce qui rend difficile l’expression d’une vraie responsabilité et la capacité à faire des choix politiques, entraînant une « technicisation » de l’action sociale qui la rend incompréhensible pour une majorité d’habitants, sans même évoquer les jeux de ping-pong inhérents à cette organisation. Si la Loi est la même pour tous, il est nécessaire que la responsabilité de sa mise en œuvre soit clairement identifiée. Dans le même esprit, les logiques de contractualisation à l’échelle des territoires permettent de rapprocher les décideurs des habitants et de renouer le lien entre représentation démocratique et responsabilité sociale. Ainsi, les délégations de compétences des conseils généraux en direction des CIAS et des CCAS sont à la fois responsabilisantes et efficaces, tant il vrai que le pilotage des politiques sociales doit être lié à l’analyse des besoins sociaux, réalisée au niveau communal ou intercommunal.

 

Ensuite, il est urgent de développer dans l’action sociale la culture de la preuve, donc l’expérimentation. Pour paraphraser Max Weber, nous devons ajouter à l’éthique de responsabilité à l’éthique de conviction, c'est-à-dire sortir du tropisme français qui fait prévaloir les idées et les convictions sur les faits. Si notre modèle de protection sociale est le fruit d’une longue histoire militante politique et syndicale, et s’il n’est pas question d’abandonner la dimension militante de l’action sociale, force est de convenir que celle-ci ne suffit plus face aux remises en cause actuelles. Dans ces conditions, et alors que l’expérimentation sociale a déjà démontré son intérêt dans de nombreux pays, développer la capacité à objectiver les résultats d’une politique sociale, accepter les résultats d’une évaluation réellement scientifique permettront d’endiguer les critiques idéologiques qui prolifèrent, notamment avec l’association souvent faite entre action sociale et « assistanat ». Promouvoir l’expérimentation sociale, c’est à la fois permettre un débat démocratique dépassionné et objectivé sur les politiques sociales, garantir une meilleure adaptation des politiques aux besoins sociaux et relégitimer sur des résultats incontestables des actions publiques dont de plus en de plus de Français doutent de la pertinence. En ce sens, l’expérimentation est une voie essentielle pour sortir l’action sociale de son marasme actuel, et, comme l’a montré le bilan décevant de la réforme constitutionnelle de 2004, les collectivités territoriales sont davantage que l’Etat en situation de lui donner une réalité opérationnelle.

 

Enfin, pour faire rimer simplification, adaptation et égalité, il convient d’étalonner les pratiques des territoires, donc de faire émerger les bonnes pratiques et les expérimentations réussies afin de les mutualiser. Si la contractualisation entre les territoires se réduit à la seule logique du « small is beautifull », alors l’adaptation des politiques contreviendra aux objectifs d’égalité et l’action sociale territoriale offrira d’elle-même une caricature picrocholine au final insignifiante au regard des enjeux. C’est donc dans une dialectique rigoureuse entre intérêt général et politiques locales que se trouve l’avenir de l’action sociale territoriale, ce qui rend impérieuse la nécessité de constituer des réseaux d’acteurs capables de porter ensemble un discours face à l’Etat et des politiques ayant une masse critique suffisante pour que leur évaluation soit pertinente. Le développement de l’expérimentation suppose cette capacité nouvelle à sortir du chacun chez soi qui caractérise trop souvent les politiques territoriales pour mettre à disposition de tous les réussites constatées de manière objective.

 

Derrière ces enjeux d’organisation sur et entre les territoires, il y a l’essentiel, c'est-à-dire la capacité de nos politiques sociales à répondre demain aux besoins des hommes et des femmes en fragilité sociale. Quelles politiques sociales dans la petite enfance, quand tous les rapports placent cette politique au premier rang de la lutte contre les inégalités ? Quels accompagnements des familles pauvres et des ménages monoparentaux ? Quelles politiques de redistribution facultatives pour répondre aux nouvelles formes de pauvreté ? Quelles prises en charge effectives de la dépendance, au sein de quel réseau social et avec quels moyens ? Quelles capacités à maintenir le lien social au travers d’équipements et de lieux collectifs qui concilient mixités sociales, culturelles et générationnelles ? Tous ces enjeux trouveront – ou pas – leurs réponses concrètes dans les politiques territoriales.

 

Leur appréhension suppose évidemment d’abord une bonne compréhension du « capharnaüm » territorial, et une capacité à mettre en perspective ses nombreuses évolutions récentes. C’est ce que permet ce remarquable ouvrage d’Alexi Baron, fondé sur des connaissances théoriques approfondies, une expérience probante de praticien comme de décideur de l’action sociale territoriale, et une capacité pédagogique qui rend «digeste » la masse d’informations contenues dans ce livre. Faire connaître de manière théorique et pratique les réalités de l’action sociale et médico-sociale territoriale, ses forces et faiblesses… telle est à mon sens la réussite première de cet ouvrage didactique et complet, qui satisfera les appétits intellectuels des étudiants comme des praticiens de l’action sociale, et nourrira utilement les nombreuses réflexions collectives qu’il faut d’urgence approfondir. »

voir Eric Maurin, Le ghetto français (Seuil, 2004) et La peur du déclassement (Seuil 2009)

François Dubet, La place et les chances, Seuil, 2010

Alain Ehrenberg, La société du malaise, Odile Jacob, 2010

Julien Damon, Questions sociales : analyses anglo-saxonnes, socialement incorrect ?, PUF, 2009

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Notes de lecture
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Mardi 26 janvier 2010 2 26 /01 /Jan /2010 01:54
lievrepatagonie.jpgIl est des comparaisons décalées qui donnent un sens particulier à une lecture. Comme celle que j’ai ressentie au long de la lecture des mémoires de Claude Lanzmann, intitulées « Le lièvre de Patagonie », en pensant au «Monde d’hier » de Stefan Zweig, chef d’œuvre crépusculaire de grand romancier, écrit de son exode au Brésil avant son suicide pour témoigner d’un monde détruit par la barbarie nazie, celui de la société viennoise philosémite de la fin du 19ème siècle jusqu’à la Grande Guerre.


Claude Lanzmann n’est pas romancier et son témoignage n’emportera pas la même gloire littéraire. Mais il livre à la fois une belle émotion et un formidable témoignage de vie.

Le monde qu’il raconte, c’est d’abord celui d’un jeune juif intellectuel pris dans la France de la débâcle, qui entre en Résistance naturellement, sans choix véritable, avec la seule conscience que là est sa place et où il retrouve son père, en toute évidence. C’est l’occupation, les planques, les voyages où se jouent des vies, les trahisons, les désillusions face aux primats de considérations partisanes, puis l’univers étrange de la Libération et le bouillonnement intellectuel d’un monde à reconstruire. Etudiant à Louis-le-Grand, Claude Lanzmann règle ses comptes de Résistance avec le PCF lors d’un échange avec le jeune Jean Poperen, se lie d’amitié avec Jean Cau, vole des livres pour satisfaire un appétit insatiable, se fait arrêter, puis mendie déguisé en prêtre pour gagner quelque argent… c’est aussi la période des conquêtes féminines, des « chasses de lionceaux » sur les Champs Elysées, des épanouissements sentimentaux et intellectuels. Par son beau-père, Monny de Bouly, énigmatique yougoslave ami des surréalistes, il rencontre alors André Breton, Paul Eluard, Jean Cocteau, Louis Aragon, Francis Ponge… avant de devenir l’ami de Gilles Deleuze, compagnon de sa sœur, puis de rencontrer Sartre, par son ami Jean Cau, secrétaire du futur Prix Nobel (refusé) mais aussi par sa sœur dont Sartre devient aussi l’amant et qui mettra fin à ses jours quelques années plus tard. Il tombe amoureux de Simone de Beauvoir, avec laquelle il vivra plusieurs années en acceptant l’autre « couple » que le Castor forme avec Sartre. Entre une vie militante passionnée et engagée contre la guerre d’Algérie, une vie sentimentale épanouie et une vie intellectuelle aussi riche qu’intense, Claude Lanzmann décrit avec un bonheur réjouissant ces années d’espoir et de lutte, où les causes partagées nourrissent les bonheurs individuels, dans une formidable et emphatique curiosité du monde (premiers voyages en Italie, en Israël, premier poste à Berlin...).

Pigiste – grand reporter à France Soir, dirigé à l’époque par Pierre Lazareff, Claude Lanzmann participe aussi à la belle aventure des Temps modernes, la revue philosophique fondée et dirigée par Sartre, dont il a pris la succession et dont il est toujours le directeur. Après avoir rencontré Ben Gourion lors d’un voyage en Israël qui a nourri sa réflexion sur sa judéité (avec les « Réflexions sur la question juive » de Sartre), il découvre la Corée du Nord de la guerre froide, rencontrant Kim-Il-Sung et y vivant une passion interdite, puis la Chine au lendemain de la Longue marche, avant que son engagement pour la cause algérienne ne le mène au cœur de l’Armée de Libération Nationale (ALN) auprès d’un certain Abdelaziz Bouteflika, alors jeune officier. Dans la même période, il est aussi ce journaliste léger qui réalise portraits et interviews – sous pseudo – des stars de l’époque, consolant Simone Signoret lorsque Montant s’attarde auprès de Marilyn, rédigeant des textes pour un Cousteau méprisant ou témoin de Michel Piccoli lors de son mariage avec Juliette Greco. Ces portraits délicieux, particulièrement celui de son ami Albert Cohen qu’il présenta à Simone de Beauvoir après lui avoir fait découvrir et aimer « Belle du Seigneur », sont une captivante description de ce monde des années 50 – 60, où les enjeux politiques les plus graves cohabitaient avec une inaltérable soif de vivre et d’agir pour le futur, avec tellement de confiance… ou de foi, comme il l’écrit superbement  : « Malgré tout ce que j’ai su, tout ce que je sais aujourd’hui, de la face noire et sanglante du communisme réel, malgré ma propre expérience du cynisme et de la traîtrise du PCF pendant la Résistance, malgré ma haine des procès de Moscou ou de Prague, l’Union soviétique resta longtemps comme un ciel sur ma tête. Et sur celle de beaucoup d’hommes de ma génération. » C’est ce monde encore plein de souffrances mais la tête dans les étoiles, pour filer l’analogie, que Claude Lanzmann nous fait partager.

Outre ce rapport au temps et la question de son « incarnation », comme il l’écrit en conclusion, « Le lièvre de Patagonie », œuvre de réflexions d’un intellectuel confronté au réel, est traversée par un autre fil rouge : la mort et plus particulièrement la mise à mort. « La guillotine – plus généralement la peine capitale et les différents modes d’administration de la mort – aura été la grande affaire de ma vie » est la première phrase du livre. C’est la rencontre entre cette « passion » de la mort et son sionisme de gauche (à l’instar de son ami Théo Klein) qui nouera le destin de Claude Lanzmann et lui donnera cette place si particulière dans notre mémoire collective.

La question du « pourquoi Israël ? » (titre de son premier film, sorti en pleine guerre de Kippour), donc du sionisme, traverse le livre comme elle a construit sa vie. Qu’il s’agisse de confronter son engagement politique à la vie des kibboutzim, de se fâcher avec Sartre sur le rapport qu’Israël entretien avec la conscription et avec son armée (puis de s’éloigner du Sartre mao de La cause du Peuple et de Libération première formule), ou de vivre sa fascination de l’aviation grâce à cette même armée, le rapport à l’Etat d’Israël, et donc à la Shoah, est constant dans sa vie d’homme et d’intellectuel engagé. Et c’est bien son rapport extrême à la mort qui le pousse à la radicalité de « Shoah »  : Claude Lanzmann explique son refus des images d’archives, son rejet des témoignages de parcours individuels par la cohérence absolue d’un projet visant à faire du « sujet de mon film la mort même, la mort et non pas la survie, contradiction radicale puisqu’elle attestait en un sens l’impossibilité de l’entreprise dans laquelle je me lançais, les morts ne pouvant pas parler pour les morts. Mais ce fut aussi une illumination d’une puissance telle que je sus aussitôt, lorsque cette évidence s’imposa à moi, que j’irai jusqu’au bout, que rien ne me ferait abandonner. Mon film devrait relever le défi ultime : remplacer les images inexistantes de la mort dans les chambres à gaz ». Pour y parvenir, il se lance dans une véritable traque des acteurs de la Shoah, c'est-à-dire des bourreaux, ceux des einsatzgruppen de la « Shoah par balles » comme ceux des camps. Ne parvenant pas à obtenir l’accord de ceux qu’il rencontre pour être filmés, il tire profit d’une innovation grenobloise : « Tandis que je me débattais, moi, dans des impossibilités de tous ordres, un ingénieur grenoblois, Jean-Pierre Beauviala, inventeur de la caméra Aaton, avait créé une petite merveille qui allait modifier radicalement mes conditions de tournage en Allemagne, me faire choisir la tromperie, le subterfuge, la clandestinité, le risque maximum. (…) ». Grâce à cette  petite caméra cylindrique, la « paluche », il réalisera de nombreuses interviews en caméra cachée, avant de manquer d’y laisser sa peau une fois découvert.

Mais le virage fondateur de la réalisation de « Shoah », qui court de 1973 à 1985, c’est son premier voyage en Pologne et la découverte de Treblinka. « Treblinka existait », mesure-t-il en découvrant la gare et village inchangés  : « le passage du mythe au réel s’opéra en un fulgurant éclair, la rencontre d’un nom et d’un lieu fit de mon savoir table rase, me contraignant à tout reprendre à zéro ». Il rencontre et interviewe alors nombre de témoins et d’acteurs de la réalité des camps, mais aussi des transports dans les wagons à bestiaux ou de la vie empestée des villages alentours, dans l’odeur poisseuse et persistante de la mort. A la sortie du film, après moult péripéties pour boucler le financement et résister aux pressions diplomatiques polonaises, Claude Lanzmann décrit combien la radicalité de Shoah rend cette œuvre incompréhensible ou insupportable à beaucoup qui, tels le Cardinal de Lustiger, ne parviennent simplement pas à la voir. Comment affronter pareille négation de la vie et du genre humain ? Il livre aussi d’autres réflexions passionnantes, comme celles d’historiens qui s’interrogent sur leur rôle, tels Pierre Vidal-Naquet qui considère à son tour que l’histoire « est chose trop sérieuse pour être laissée aux historiens », en constatant que l’essentiel de la transmission de la Shoah provient d’un écrivain (Primo Levi), d’un politologue (Raul Hilberg) et d’un cinéaste. « Shoah », pour tous ceux qui l’ont vu dans son intégralité, est une œuvre à nulle autre pareil, ni témoignage, ni récit, mais tentative absolue de représentation de l’inimaginable.

Initialement, et il l’avoue en conclusion, Claude Lanzmann souhaitait titrer ses mémoires « La jeunesse du monde », ce qui nous rapproche de mon analogie première avec Stefan Zweig. D’une certaine manière, la description d’une société engagée, culturelle et intellectuelle, les galeries de portraits, les rapports au sionisme (Zweig évoque longuement l’essor intellectuel du sionisme, à l’époque lié au socialisme, et la figure tutélaire de Theodor Herzl), et la présence continue de la mort et de son incarnation, la barbarie nazie, justifient pleinement cette comparaison. Mais, fort heureusement pour Claude Lanzmann, les conclusions sont diamétralement opposées. Quand Zweig achevait un testament intellectuel avant de mettre fin à ses jours avec sa femme, Lanzmann délivre une conclusion pleine d’optimisme : « J’avais près de soixante-dix ans, mais tout mon être bondissait d’une joie sauvage, comme à vingt ans ».

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Notes de lecture
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Dimanche 6 décembre 2009 7 06 /12 /Déc /2009 22:24

Peur-du-declassement.gifAprès une analyse roborative sur le « ghetto français »(1), qui mettait en pièces les politiques publiques de zonage en démontrant qu’elle ont surtout accru l’homogénéité sociale des territoires favorisés, et une démonstration éclairante sur les réussites de la démocratisation scolaire (2), à contre courant des théorie à l’emporte-pièce selon lesquelles « le niveau baisserait » et les diplômes perdraient de leur valeur, l’économiste Eric Maurin affronte aujourd’hui une question sociale centrale depuis plusieurs années  : celle du déclassement social.

Décrit comme une réalité largement explicative du « malaise français », par Louis Chauvel ou Camille Peugny (3), la réalité du déclassement fait aujourd’hui débat (voir la tribune de Camille Peugny et Marie Duru-Bellat publiée par Libération en réponse à Eric Maurin : http://www.liberation.fr/terre/0101601261-le-declassement-social-n-est-pas-qu-un-fantasme). Selon Eric Maurin, rejoint en ce sens par une récente étude du Centre d’Analyse Stratégique (voir l’interview de son directeur général, René Sève, à Libération : http://www.liberation.fr/societe/0101578865-vit-on-moins-bien-que-nos-aines), le déclassement social ne serait pas aussi prégnant qu’il semble : la proportion des « déclassés » de la génération actuelles des 30-40 ans (donc par rapport à leurs parents) serait de 22 à 25%, alors qu’elle était de 18% en 1980. Soit une progression modeste, alors que dans le même temps 40% de cette génération aurait progressé socialement, contre 37,7% en 1983. La mobilité sociale ne serait donc pas tant en panne que ça… et Eric Maurin de démontrer les effets positifs de la démocratisation scolaire sur le resserrement des hiérarchies sociales, même si elles se maintiennent, ou bien la stabilisation depuis 20 ans du recours aux CDD, plafonnant sous les 7% de l’emploi global.

Plus que la réalité du déclassement, Eric Maurin étudie en fait les impacts psychologiques de ce phénomène, pour développer une théorie sur « La peur du déclassement » (4) aussi séduisante au plan intellectuel que douloureuse au plan politique.

Pour résumer, selon l’auteur, la peur du déclassement est une des nombreuses angoisses qui gouvernent notre société, avec des impacts majeurs à la fois sociaux, économiques et politiques. Le spectre du déclassement agit ainsi comme un puissant déterminant dans le comportement des individus, particulièrement les plus favorisés, en termes d’habitat, de scolarisation des enfants, de socialisation ou même de vote (avec une analyse anatomique du « non » au traité constitutionnel européen). Ainsi, cette peur serait la cause de la ségrégation urbaine et serait responsable, « sourdement » de « l’échec des politiques de mixité sociale ». Notre « société à statut », fondée sur les diplômes et déterminée par les contrats de travail (avec le sacro saint CDI, dur à obtenir mais normalement viatique de stabilité professionnelle), réussit certes à protéger ses inclus, mais, en rendant plus difficile l’accès au statut, particulièrement pour les non diplômés, elle rend plus durable l’exclusion et démultiplie l’enjeu à conserver son fameux statut. Avec la récession actuelle, la « peur de tout perdre », soit par échec scolaire soit par perte du son contrat de travail, entraîne une tension sociale décuplée, concernant l’ensemble du corps social et plus seulement les « inclus » en situation de fragilité. Vecteur de pessimisme et de conservatisme social, la peur du déclassement serait en outre un puissant déterminant politique, particulièrement en période de crise, avec toutes les conséquences que l’histoire a montrées.

Ainsi, plus la société est protectrice pour ses inclus, donc plus elle est généreuse en termes de droits sociaux et professionnels attachés aux statuts, plus elle risque de voir cette peur du déclassement contaminer progressivement l’ensemble de la société : « Les pays où les pertes d’emplois suscitent la plus grande peur sont paradoxalement ceux où les emplois sont les mieux protégés et les statuts les plus difficiles à perdre (…). Plus les murailles qui protègent les statuts sont hautes, plus la chute risque d’être mortelle – peu importe qu’elle soit improbable. » C’est là précisément que l’analyse d’Eric Maurin pose problème à l’homme de gauche que je suis, car l’antidote paraît simple : si les protections sociales conduisent à la peur, alors le raccourci est vite fait et vive la précarité !

Ainsi, dans son chapitre 4, Eric Maurin compare les économies du Portugal et des Etats-Unis à l’appui d’une démonstration qui doit nous faire réfléchir. Il démontre en effet :

- qu’il n’y a pas de corrélation entre la protection des salariés et le niveau de chômage (ce qui n’est pas très étonnant),
- que les pays à forte protection (comme le Portugal, et donc la France) se caractérisent par des inégalités plus profondes, en « augmentant simultanément la durée de vie des emplois existants et la durée des périodes de chômage », et que la peur du déclassement, le pessimisme social et même l’insatisfaction des salariés en CDI y sont plus largement développés.

Dès lors, « le renforcement de la protection des emplois durcit la polarisation de la société et élargit le fossé qui sépare les salariés disposant d’un statut et tous les autres », avec toutes les conséquences induites sur la cohésion sociale, les logiques de repli y compris identitaire et les conflits ou mises en concurrence dans le corps social. Brrr…

Evidemment, il n’est pas question pour l’auteur (dont les convictions sont clairement à gauche) de plaider pour le dépeçage du code du travail ou la suppression des protections sociales, qui auraient des impacts encore plus négatifs. Il conclut plutôt par un plaidoyer pour le modèle danois de « flexisécurité », qui combine une protection de l’emploi parmi les plus faibles du monde et une indemnisation du chômage parmi les plus généreuse. Cette « flexisécurité » est portée en France par des libéraux comme par des responsables de gauche, et n’est d’ailleurs pas éloignée de la « sécurité sociale professionnelle » promue par la CGT, qui vise à attacher des droits à l’individu plutôt qu’à son emploi durant toute sa carrière.

Il n’en demeure pas moins que le constat d’Eric Maurin, rendu plus aigu avec la crise, rejoint la nécessité de tenir enfin compte des mutations de l’emploi dans une société globale et hyper mobile : qui peut prétendre que les droits sociaux nés après guerre et développés en période de croissance et de faible mobilité professionnelle peuvent rester en l’état ? Se limiter à une posture de défense des « droits acquis » est aujourd’hui le meilleur moyen de les rendre obsolètes et donc de donner du grain à moudre à ceux qui, à droite, ne rêvent que de les supprimer. Outre la question centrale des droits sociaux et professionnels, la thèse d’Eric Maurin pose une autre question douloureuse pour la gauche : n’avons-nous pas oublié les exclus en ne développant ces dernières années qu’un discours protecteur voire conservateur en directeur des inclus ? Notre discours n’a-t-il pas fait l’impasse sur les victimes véritables de notre système actuel, c’est  dire les précaires, les sans droits, les marginalisés ? Retrouver un discours cohérent sur la question sociale, qui construise un intérêt partagé entre les exclus et les salariés modestes, tel doit être notre défi, quand le discours de Nicolas Sarkozy continuera de les opposer, comme il oppose en permanence toutes les catégories sociales en les mettant en concurrence. Les véritables bénéficiaires de « la peur du déclassement », c’est bien évidemment l’UMP et la droite !

La gauche doit redevenir le camp du mouvement et de l’adaptation à la réalité sociale, pas celui du conservatisme et du cantique des temps passés glorieux. Nous devons opposer aux partis de la peur un projet de société qui rétablisse de la confiance et de l’intérêt collectif. A quand une réflexion collective à gauche sur ces questions essentielles ?

 

(1) Eric Maurin, Le ghetto français, Seuil, 2004

(2) Eric Maurin, La nouvelle question scolaire, Seuil, 2007

(3) Camille Peugny, Le déclassement, Grasset, 2009

(4) Eric Maurin, La peur du déclassement, Seuil, 2009

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Notes de lecture
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Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /Nov /2009 23:32

Bien souvent, la question de la spécificité des femmes dans le domaine de l’exclusion est réduite à celle, essentielle, des femmes victimes de violence. Il n’y a qu’à écouter la litanie des dispositifs ou des annonces sur ce sujet, des plus importants aux plus anecdotiques, comme ce bracelet électronique dédié dont le gouvernement vante les mérites au mépris de toute rigueur intellectuelle (http://www.liberation.fr/societe/0101605286-morano-bracelet-en-toc). Pourtant, de l’absence d’accès aux ressources de la planification aux situations d’errance au long cours, en passant par les mariages forcés ou la prostitution, les femmes subissent nombre de situations d’exclusion, avec souvent une dureté et une souffrance accrue par rapport aux hommes. La rue est toujours plus destructrice pour les plus fragiles, et la pente qui mène à la destruction de soi est souvent plus raide pour les femmes.

 

Dans le sombre paysage de la crise actuelle, dont les femmes sont les premières victimes comme l’a très bien démontré le Secours Catholique dans un récent rapport (http://www.secours-catholique.org/telechargements/Rapport-Statistique-2008-Secours-Catholique.pdf), il est des lectures qui ouvrent un coin de ciel bleu. C’est le cas du livre d’Isabelle Affolter, « Accueillir des femmes en détresse, le quotidien d’un centre d’hébergement » (editions érès, 2008) qui illustre, au travers de l’histoire d’un CHRS spécialisé dans l’accueil des femmes, comment il est possible de rendre leur dignité et d’offrir une nouvelle vie à des femmes promises à l’exclusion et à la perte d’elles-mêmes.

 

C’est la vie quotidienne du CHRS qui est ici décrite et animée par les histoires singulières de femmes qui ont marqué l’auteur, de la création de la structure, qui se voulait cachée aux hommes au départ avant de devenir « visible », aux affres de la dérive gestionnaire, en passant par les besoins de professionnalisation, l’adaptation aux drames du sida, la montée des problématiques religieuses… Tout y est, avec une analyse très fine de l’équilibre entre d’une part l’engagement et l’équation humaine dans ce type d’aventure, y compris dans la gestion du partenariat, et d’autre part la dépendance aux contingences financières et institutionnelles. C’est dans cette voie que réside l’espoir du livre : le militantisme de l’équipe, sans lequel rien n’est possible, sa capacité à gérer la contrainte tout en refusant la perte de valeur et d’identité induite par l’hypertrophie des contingences gestionnaires ou les compromissions avec des politiques publiques au rabais.

 

Beaucoup de CHRS sont dans cette situation de recherche d’un projet qui maintienne l’engagement collectif d’une équipe de professionnels et garantisse un véritable soutien pour les résidents… tout en vivant l’asservissement à des financements normés de plus en plus revus à la baisse. Je pense en particulier aux équipes de La Boussole ou de La Place, à Grenoble, qui prennent en charge les personnes les plus exclues avec des « dotations » qui ne tiennent pas compte de leur spécificité. Grâce à la subvention municipale, et parce qu’elle est gérée par le CCAS, la Boussole n’est pas en danger. Il n’en est pas de même pour La Place, malgré des subventions de la Ville et de la Métro, car l’association qui la gère (Le relais Ozanam) ne peut absorber de déficit. J’y reviendrais, mais il est clair qu’à trop vouloir normer le travail social, on le détruit : c’est à partir du besoin des personnes que nous devons construire des réponses, et non les adapter en fonction de ressources fixées administrativement.

 

Un dernier mot sur ce livre, pour dire qu’il nourrit utilement une réflexion conduite à Grenoble par l’association « Femmes SDF », au nom du collectif des associations de bénévoles, sur la prise en charge des femmes en errance. Issue d’une recherche – action exemplaire sur les femmes de la rue, dont a été tiré un film non moins exemplaire, cette association gère aujourd’hui un local à destination des femmes qui propose un accueil de jour, un cocon pour prendre soin de soi, un lieu de convivialité non mixte, un lieu de sécurité et de réappropriation de son corps comme de son esprit. J’espère que la réflexion engagée aboutira prochainement à des propositions concrètes pour permettre la naissance à Grenoble d’un lieu aussi humain et beau que celui porté par Isabelle Affolter.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Notes de lecture
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