Réflexions

Mardi 2 février 2010 2 02 /02 /2010 00:16

Parmi les compétences obligatoires que le législateur a fixé aux Centres communaux d’action sociale (CCAS) figure l’analyse des besoins sociaux (ABS), qui doit faire l’objet d’un rapport annuel. Cette analyse est encore trop peu répandue et surtout méconnue des décideurs et des citoyens, alors qu’elle délivre des informations essentielles.

ABS-2009-Page-de-couv2.jpgA Grenoble, le CCAS s’est doté depuis plusieurs années de compétences réelles pour réaliser cette analyse et la partager, notamment dans un observatoire social, économique et urbain que nous avons constitué avec l’agence d’urbanisme, la Métro et le conseil général. Pour 2009, nous avons décidé de proposer une ABS centrée sur la situation des personnes âgées, tout en reprenant pour l’ensemble de la population des indicateurs globaux. (téléchargez la version complète ici) En voici quelques éléments clés.

La première caractéristique de la population grenobloise, c’est sa stabilité démographique, même si notre ville, avec 156 000 habitants, a gagné des habitants depuis le précédent recensement de 1999 (153 400 habitants). Songeons que Grenoble compte près de 86 000 logements aujourd’hui, alors qu’elle n’en comptait que 69 000 en 1975, quand sa population dépassait les 166 000 habitants (voir sur le site de l’Insee : http://www.statistiques-locales.insee.fr/FICHES/DL/DEP/38/COM/DL_COM38185.pdf)! C’est une conséquence directe d’évolutions bien connues : séparations, décohabitations, allongement de la vie.

Du fait d’un solde migratoire négatif (des ménages quittent Grenoble), cette stabilité s’explique essentiellement par le maintien de la natalité à un haut niveau : 2300 naissances en 2008 (comme 2006 et 2007). Grenoble compte ainsi plus de 5800 enfants de moins de 3 ans, dont 27% vivent sous seuil de bas revenus (903 € par mois) et 14% dans une famille monoparentale. L’année passée (septembre – juillet), les crèches du CCAS ont accueilli 2875 enfants différents, dont près d’un tiers vivant sous le seuil de bas revenus.

L’autre caractéristique de Grenoble, c’est le contraste entre d’une part son développement économique, qui permet un bon taux d’emploi des 25 – 54 ans (78%) et un revenu moyen annuel supérieur à 20 000 €, et d’autre part des indices de précarité qui en font la ville du département qui concentre le plus de pauvreté (http://www.insee.fr/fr/insee_regions/rhone-alpes/themes/syntheses/lettre_analyses/02099/02099_precarite_agglo_grenoble.pdf). Ainsi, 24 000 personnes sont identifiées par la CAF comme vivant sous le seuil de bas revenus, tandis que 9000 personnes sont dites « fragiles », c'est-à-dire qu’elle ne dépasseraient pas ce seuil sans les prestations sociales. Ces chiffres incluent les 9000 allocataires de minimas sociaux qui vivent à Grenoble, mais ne tiennent compte ni des étudiants, particulièrement exposés à la pauvreté, ni des personnes âgées, pour lesquelles nous savons par exemple que 8600 retraités de la sécurité sociale perçoivent le minimum vieillesse (677 €). Ainsi, toujours sans compter les étudiants, et en tenant compte de l’écart entre le minimum vieillesse et le seuil de pauvreté, on peut estimer qu’un minimum de 33 000 personnes vivent sous le seuil de pauvreté, soit 21 % de la population, contre une moyenne de 13% au plan national. Si l’on essaie d’inclure les étudiants (au moins 24 000 vivent à Grenoble) dans l’analyse en leur appliquant ce taux moyen, on ajoute alors 3000 personnes et on obtient un total de 36 000, soit 23 % de la population. Deux chiffres pour « compléter le tableau »  : 3500 jeunes sont suivis par la mission locale, environ 10 % des 16 – 25 ans sur Grenoble, et plus de 11 000 Grenoblois bénéficient de la CMU – complémentaire, soit 10% des assurés sociaux du régime général (contre une moyenne nationale autours de 7%).

Bien sûr, ce contraste entre une « Grenoble qui gagne », innovante, compétitive, porteuse de grands projets essentiels pour son avenir et une « Grenoble pauvre », comme l’a titré un mensuel local, n’est pas une spécificité de la capitale des Alpes : toutes les grandes villes sont devenues aujourd’hui un concentré des paradoxes de notre société, attirant aussi bien les professions intellectuelles et les ménages aisés par la qualité de vie qu’elle proposent que les plus fragiles, par la présence de leurs services publics et leurs réseaux de solidarité, publics et associatifs. C’est le grand défi du « fait urbain » actuel : comment faire « vivre ensemble » ces réalités sociales si différentes ? Comment laisser leur place aux classes moyennes ? Comment lutter contre la ségrégation urbaine quand les politiques de zonage ont accru l’homogénéité sociale des quartiers favorisés (Eric Maurin, Le ghetto français, Seuil, 2004 - voir ce post) ?

Le grand piège de l’analyse de ce contraste, c’est de développer un point de vue excluant : ne regarder que la pauvreté et ignorer les politiques publiques essentielles pour l’emploi (je pense au développement économique, qui ne doit pas être laissé à la seule gouverne du marché), ou au contraire, focaliser sur les atouts économiques de la ville et considérer que tout discours social nuit à l’attractivité de la ville et donc, in fine, à l’emploi. Cette dernière posture néglige la nécessité de reconnaître la réalité sociale dans le débat démocratique et d’y apporter des réponses sans délai, ici et maintenant, ces deux « missions » étant intrinsèquement liée à l’engagement d’une collectivité de gauche. Or, dans de nombreuses collectivités, ce rapport à la réalité sociale, cette capacité à porter un discours sur ce que vivent nos concitoyens les plus en souffrance, reste négligée en dehors du sillon compassionnel déjà trop creusé. A cet égard, il n’est pas innocent que le dernier ouvrage d’un responsable politique aussi expérimenté que Jacques Delors soit intitulé « Investir dans le social » (avec Michel Dollé, Odile Jacob, 2009). Voilà pourquoi le débat public sur l’analyse des besoins sociaux est indispensable : il permet de sortir des postures et oblige chacun à regarder la réalité sociale en face pour agir.

Comme je l’ai indiqué, l’ABS 2009 livrée par le CCAS est centrée sur la situation des personnes âgées, tant il est vrai que nos aînés sont concernés eux aussi par de nouvelles formes de précarité et de pauvreté. Il y a là justement une réalité grave que nous devons comprendre pour agir avec justesse et efficacité.

pop.jpgSans surprise, l’évolution démographique marque un net vieillissement : on estime que la population âgée de plus de 60 passera de 29 700 aujourd’hui à 36 000 en 2020, avec une forte progression des plus de 75 ans (16 000 en 2020 contre 12 800 en 2006) et un doublement des plus de 85 ans. Près de 70 % des plus de 60 ans sont propriétaires de leur logement, les locataires se répartissant à parité entre parc social et parc privé. En terme de politique du logement, cela signifie que l’adaptation de ces logements doit être une priorité si nous voulons permettre à ces personnes de vieillir à domicile, comme c’est largement le cas à Grenoble (pour les autres pistes, voir mon post « Les aînés dans la ville, comment vivre harmonieusement ? »).

En terme de dépendance, Grenoble compte 2200 bénéficiaires de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA), soit 17% des plus de 75 ans, dont 1680 vivent à domicile (77 %) et 505 en établissement (soit une proportion inverse par rapport au niveau national, où le maintien à domicile est moins développé). Mieux : 430 personnes très dépendantes (GIR 1 et 2) vivent à domicile à Grenoble, soit l’équivalent de 5 établissements médicalisés de 80 places ! Plus largement, près de 2900 personnes ont été aidées à domicile en 2008, bénéficiant d’un suivi global (une spécificité grenobloise) assuré par notre service social personnes âgées (compétence normalement dévolue au département), qui accompagne au total plus de 6400 individus. Si le grand pic de la dépendance est surtout attendu pour 2030, avec l’arrivée au-delà des 80 ans de la génération des baby-boomers, les réformes annoncées cette année par le gouvernement (système assurantiel individuel de garantie du risque de dépendance, solidarité nationale minimale gagée sur les « recours sur succession »…) vont rendre plus difficile la prise en charge de la dépendance pour les classes moyennes fragilisées, non habilitées à l’aide sociale et incapables de financer des services à domicile largement laissés à leur charge, ou une admission en établissement médicalisé (autour de 1800 € par mois). Et je n’évoque pas ici, j’y reviendrais par ailleurs, la question essentielle de la prise en charge des malades d’Alzheimer ou de pathologies neurodégénératives…

Mais il y a plus inquiétant dans les données fournies par cette analyse des besoins sociaux : c’est le développement de la précarité et de formes graves de pauvreté dans le grand âge. Pour la première fois, le revenu médian des 60 – 74 ans est inférieur à celui des plus de 75 ans, ce qui témoigne d’une réelle paupérisation, d’autant que les écarts entre les 10% de ménages les plus riches et les 10% les plus pauvres sont plus importants parmi les premiers, ce qui témoigne d’une aggravation des inégalités. Parmi les 8600 retraités qui perçoivent le minimum vieillesse, 1560 bénéficient d’une allocation spécifique pour atteindre ce minimum, et l’on compte que 20% des ménages de 60 – 74 ans ont un revenu fiscal individuel inférieur à 760 € par mois, très en deçà du seuil de pauvreté. Nulle surprise donc à retrouver de plus en plus de personnes âgées dans les associations qui distribuent de l’aide alimentaire ou dans les accueils de jour, sans parler des renoncements croissants à la santé et à la vie sociale et culturelle. Je proposerai aux administrateurs du CCAS de réfléchir dès cette année à la mise en place d’une aide spécifique en direction de ces personnes âgées pauvres, en accompagnant la progression annoncée par le gouvernement du minimum vieillesse (pour atteindre 777 € par mois en 2012)… qui restera bien insuffisante pour approcher le seul de pauvreté (903 € en 2008).

Enfin, il est une dernière dimension du grand âge qu’il faut appréhender pour une analyse complète, c’est l’isolement et la solitude, qui vont souvent de pair avec la pauvreté. Aujourd’hui, 11 000 personnes âgées vivent seules à domicile, soit 30 % des 60 – 74 ans et près de 50 % des plus de 75 ans. Chacun sait combien la solitude est un facteur de risque supplémentaire, tant au plan matériel que moral, avec souvent des conséquences lourdes en terme de souffrance, particulièrement quand le premier cercle relationnel (les enfants) est absent. Les professionnels estiment que 3 personnes sur 4 vivant seules éprouvent un mal-être. Sur ce point, l’action de proximité du CCAS avec les espaces personnes âgées, que nous voulons proposer dans tous les secteurs de la ville, les espaces de restauration et la livraison de repas à domicile sont essentiels. De la même façon, notre volonté d’inscrire les activités socioculturelles des personnes âgées dans les centres sociaux et les logements foyers vise à rompre à la fois l’isolement et l’enfermement générationnel. C’est enfin le sens du soutien que nous apportons aux clubs, aux associations, aux réseaux de bénévoles qui apportent une présence humaine et réalisent, au quotidien, une multitude de « petits miracles », à l’exemple de ces lectrices à domicile qui permettent à des personnes isolées de partager le bonheur de lire. Comme la vie sociale est souvent déterminée par la capacité financière, nous menons actuellement une double réflexion, en interne du CCAS pour adapter les tarifs de nos services (qui sont aujourd’hui progressifs en fonction du quotient familial), et avec le service culturel de la Ville pour proposer un large dispositif d’accès à la culture. J’y reviendrais prochainement.

Au final, si l’analyse des besoins sociaux est aussi importante, malgré son côté rébarbatif (ce post est surchargé de chiffres :-)), c’est qu’elle doit nous permettre d’éclairer le débat public pour agir. La plupart des mesures du plan d’actions du CCAS proviennent directement de l’observation sociale. Mais celle-ci reste à améliorer, notamment pour mieux tenir compte des aspects humains, empiriques, « qualitatifs » de la pauvreté, et ne pas réduire ce débat public si nécessaire à un dialogue d’experts.
C’est le sens d’une longue réflexion menée par l’Union nationale des CCAS pour définir d’autres indicateurs de pauvreté (http://www.unccas.org/publications/docs/guide-indicateurs.pdf), que nous essaierons d’intégrer progressivement ces prochaines années, tout en développant la participation des habitants et des usagers des services sociaux.

Là encore, avant même d’expérimenter et de décider, nous devons, humblement, chercher à connaître et à comprendre la réalité, puis la rendre publique pour que le débat démocratique s’en saisisse. C’est le sens de ce post.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Vendredi 15 janvier 2010 5 15 /01 /2010 21:45

la boussoleNous étions réunis, il y a quelques semaines, pour l’inauguration des nouveaux locaux de La Boussole, centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) de 23 places dédié aux hommes de plus de 40 ans ayant un long passé d’errance.

L’histoire de la Boussole est remarquable à plus d’un titre : créé par le CCAS au début des années 1990 sous forme d’un « abri temporaire de solidarité » réalisant un accueil humanitaire, de nuit, pendant la seule période hivernale, ses missions se sont peu à peu élargies, pour devenir un accueil continu jour / nuit, puis un lieu ouvert toute l’année, labellisé « CHRS de stabilisation », donc bénéficiant de dotations d’Etat. Il s’agit d’un lieu exceptionnel d’humanité, de compréhension, de bienveillance pour des hommes souvent détruits par les multiples souffrances et pathologies d’une vie largement passée entre la rue, la prison et l’hôpital psychiatrique. Grâce aux moyens sociaux et éducatifs déployés, certains d’entre eux se reconstruisent, en prenant le temps nécessaire, et repartent dans une vie « normale », avec un logement et un emploi. Pour d’autres, c’est un lieu d’allers-retours, un havre pour se protéger et se remettre de difficultés de santé ou de vie, une maison toujours disponible et accueillante même quand ils ne souhaitent pas y aller. De plus en plus, ce lieu devient aussi un établissement de fin de vie, qui accompagne avec le plus de dignité possible les dernières années ou les derniers mois de ces hommes que la société a largement abandonné et qui, pour certains, le lui ont bien rendu. On imagine les trésors de dévouement et d’humanité dont font preuve les personnels de La Boussole, la force d’engagement et de conviction qu’il leur faut pour réaliser les mille et un « petits miracles » qui font l’histoire partagée de La Boussole.

C’est dire combien était importante l’arrivée dans de nouveaux locaux, pensés par et pour les résidents, car c’est un lieu qu’ils veulent collectif : dortoirs communs pour refuser la solitude, plafonds hauts pour éviter le sentiment de confinement, cuisine vaste pour les tâches communes de préparation de repas et de vaisselle, lieu central ouvert et convivial, jardin potager… L’investissement des résidents a été à la hauteur de l’amour qu’ils portent à ce lieu, leur « chez eux », et nous étions fiers que les équipes du CCAS comme l’architecte et la maîtrise d’œuvre l’aient pleinement compris.

Pour autant, si un lieu comme La Boussole est une véritable publicité pour l’optimisme social et humain, une sorte de défi aux dérives de la société et un motif d’espoir pour ceux qui bossent et qui militent, la situation de ce CHRS comme de nombreux autres reste fragile et inquiétante. En effet, en région Rhône-Alpes, l’Etat finance moins les CHRS dit « de stabilisation » que les CHRS classiques, alors qu’ils accueillent un public plus fragile socialement, et les orientations nationales sont à la réduction des dotations d’Etat à l’ensemble de ces structures (même si, au plan local, les responsables font le nécessaire pour les maintenir). Ainsi, le financement d’un CHRS comme La Boussole, qui devrait relever exclusivement de l’Etat, est équilibré grâce à un financement direct du CCAS, donc de la Ville de Grenoble, de plus de 250 000 €. Il est évident que les collectivités locales peuvent compléter un financement national pour répondre à un besoin social et une priorité politique, mais cela doit rester à proportion de leurs moyens et de leurs missions. En l’espèce, le financement municipal de La Boussole est exceptionnel, et c’est notre honneur. Mais pourrons-nous le garantir à l’avenir dans les mêmes proportions ?

Evidemment, pour les CHRS qui ne sont pas gérés directement par un établissement public (c’est le cas de l’immense majorité), la problématique financière est encore plus contraignante et le choix est assez simple : adapter le projet aux financements d’Etat et donc souvent réduire ses ambitions sociales et éducatives, ou bien passer une énergie considérable à trouver des financements complémentaires, au risque d’y perdre une part de l’engagement associatif. Je pense par exemple à « La Place », qui était au départ une initiative du CCAS appelée « Le Passage » pour répondre au public accompagné de chiens, souvent exclu de nombreux dispositifs de ce fait, et qui est devenu un CHRS de stabilisation géré par le Relais Ozanam, et dont le projet éducatif est suspendu à des financements complémentaires (40 000 € de la municipalité en 2009).

Alors, les CHRS pourront-ils poursuivre leur mission de réinsertion sociale ou devront-ils se résigner à être de lieux de prise en charge sans moyens pour aider véritablement les personnes ? Au vu de la politique nationale actuelle, et malgré les récentes intentions affichées par le nouveau ministre, la FNARS (http://www.fnars.org), qui regroupe les CHRS, a raison d’être inquiète et pessimiste. Avec elle, le CCAS a entrepris de saisir les différents responsables de cette situation, sur laquelle j’espère pouvoir revenir prochainement, avec un post plus optimiste !

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Mardi 5 janvier 2010 2 05 /01 /2010 00:27

Méconnue en France, bien que le terme soit fréquemment (et abusivement) utilisé, l'expérimentation sociale est une méthode de mise en œuvre de politiques innovantes qui gagnerait à être développée. L'expérimentation combine deux éléments : l'innovation et l'évaluation. Elle vise à définir précisément les objectifs d'une action nouvelle, à en déterminer en amont les éléments d'évaluation, et à en mesurer les résultats de manière rigoureuse, voire scientifique. Largement développée dans les pays anglo-saxons, l'expérimentation permet de donner "la force de la preuve" aux impacts d'une politique sociale. En ce sens, elle est un gage non seulement d'adaptation et d'efficacité, mais aussi de promotion de l'action sociale puisqu'elle permet d'en démontrer les résultats de manière incontestable.

 

Je ne prendrais qu'un seul exemple : le programme "Parler Bambin", sur lequel j'aurais l'occasion de revenir. Partant du constat largement analysé du déterminisme social sur les compétences langagières, ce programme d'acquisition renforcée du langage a été conçu de manière collégiale par un universitaire reconnu, le docteur Michel Zorman, et des professionnels de crèche du CCAS de Grenoble. Parce que c'est une expérimentation, il a d'abord été testé sur deux cohortes d'enfants comparables (âges, origines sociales, difficulté langagière) : la première bénéficiait du programme, l'autre pas. Et les résultats de l'évaluation ont démontré que les bénéficiaires affichaient des progrès considérablement plus rapides que les non-bénéficiaires (infos disponibles sur http://www.grenoble.fr/jsp/site/Portal.jsp?article_id=2267&portlet_id=823). Forts de cette preuve, établie par une évaluation conduite par un laboratoire indépendant de l'expérimentation, nous avons pu proposer la généralisation de "Parler Bambin" dans un climat d'adhésion des professionnels et d'approbation des familles.

Evidemment, cet exemple illustre autant les mérites de l'expérimentation que ses limites : il est évidemment illusoire de prétendre évaluer scientifiquement l'ensemble des champs couverts par l'action sociale, et cette tentation relèverait même d'une grave dérive… Pour autant, si l'on considère d'une part le retard de notre pays en matière d'évaluation des politiques publiques, notamment sociales, et d'autre part la désaffection de nos concitoyens envers l'action sociale (voir mes autres posts…), l'intérêt de développer l'expérimentation est évident. Pour ma part, je considère qu'on ne rendra jamais assez compte des résultats de nos politiques, et qu'au-delà même de l'enjeu, essentiel, de défense et de promotion de l'action sociale, l'expérimentation revêt aussi un enjeu démocratique, puisqu'elle permet aux citoyens de mesurer avec rigueur et objectivité l'impact des décisions des élus.

Toutefois, et quels que soient ses mérites théoriques, l'expérimentation sociale en France se heurte à bien des difficultés.

La première a trait à la culture très française – et très républicaine – de l’égalité. Loin de moi l’idée de vouloir aller contre cette valeur, au contraire !, mais force est de constater qu’en l’espèce, poussée à sa ra radicalité, l’égalitarisme, celle-ci est bien souvent un frein à l’expérimentation  : les élus comme les professionnels répugnent à comparer un groupe de bénéficiaires et un groupe qui ne l’est pas, pour des motifs éthiques parfaitement estimables. Comment justifier que l’on réserve le bénéfice d’une mesure sociale à une partie de la population, au seul motif que cette inégalité permettra de vérifier sa pertinence ? Cette question, banale en médecine avec le développement des essais cliniques, reste – et c’est heureux – très délicate dans l’action sociale. Elle est pour moi une limite, car la méthode ne justifie pas tout, même de manière temporaire, mais aussi une invitation à imaginer d’autres modalités d’évaluation. Se limiter à la seule « évaluation expérimentale », qui compare deux cohortes, au motif qu’elle est la plus rigoureuse scientifiquement, revient à condamner l’expérimentation sociale. Dès lors, nous pouvons comparer les situations dans le temps (évaluations « ante / post ») ou en prenant une population comparable dans un autre territoire… C’est le choix que nous avons fait à Grenoble pour d’autres expérimentations.

La deuxième difficulté tient à la faiblesse de la culture de l’évaluation déjà évoquée, celle-ci se limitant bien souvent à la constitution de « comités de pilotage » qui valident des présentations d’indicateurs réalisées… par les responsables de l’action censée être évaluée ! Plus grave, cette faiblesse n’est que la partie visible d’une incurie franco-française bien plus inquiétante, qui voit le plus souvent s’ignorer, sur un même territoire, les praticiens de l’action sociale et les universitaires des sciences sociales. Combien de laboratoires prestigieux, dont les publications sont reprises et étudiées dans l’Europe ou dans le monde, sont méconnus des élus et des techniciens de la ville de leur université ? Cette question, combien cruelle tant pour une certaine autarcie universitaire que pour l’endogamie des responsables locaux, est au cœur de nombreux retards français, alors que nous avons à la fois une recherche scientifique en sciences humaines dont nous devons être fiers et des praticiens de l’action sociale locale compétents et engagés. Si le développement de l’expérimentation sociale permet d’introduire un peu de porosité entre ces deux univers, alors d’une difficulté surmontée nous aurons fait une richesse pour l’avenir, car les collaborations potentielles vont bien au-delà des seules expérimentations…

La troisième difficulté est plus politique et conjoncturelle : comment développer l’expérimentation sociale dans le climat de régression actuel, alors que les financements se raréfient ? Comment considérer comme prioritaire le développement de cette méthode qui exige du temps, alors que l’urgence sociale est là et que les multiples désengagements de l’Etat conduisent à concentrer les moyens vers les besoins les plus criants ? C’est l’écueil auquel se sont heurtés les différents appels à expérimentations initiés par Martin Hirsch, qui ont souvent été compris par les acteurs de terrain comme un nouveau mode de financement, une forme de soulte qu’il fallait vite partager, d’autant que les crédits étaient parfois pris sur d’anciennes lignes de financement… La réponse à cette difficulté ne peut être que politique : si l’expérimentation est le nouvel avatar de la rationalisation budgétaire, alors il faut la refuser. Son développement doit accompagner une politique sociale cohérente et ambitieuse, pas s’y substituer. L’adhésion à l’expérimentation ne pourra venir que d’acteurs sociaux confortés dans leurs missions, quand ils sont sans cesse attaqués dans la période actuelle. Bien malgré lui, car ni son engagement ni ses intentions ne peuvent être en cause, Martin Hirsch s’est heurté à cette limite politique, qui est celle plus largement de son engagement gouvernemental…

Enfin, une quatrième difficulté est liée aux collectivités locales, qui devraient être les premières promotrices de l’expérimentation. Avec l’enchevêtrement des compétences et les problèmes de financement, les collectivités locales sont le plus souvent en grande difficulté pour piloter une expérimentation complexe, dont la gouvernance paraît kafkaïenne. Par exemple, piloter une expérimentation dans un collège relève pour une ville de la gageure : entre le conseil général, l’éducation nationale, les acteurs sociaux… le temps pour convaincre tous les partenaires et se mettre d’accord est souvent plus long que celui de l’expérimentation elle-même. On comprend dès lors leur peu d’appétit pour ce type de projet, d’autant que les ressources internes d’ingénierie sociale sont souvent rares, à l’exception des collectivités importantes. De ce point de vue, et même si je ne partage pas les modalités de la réforme engagée par Nicolas Sakozy, il faut espérer que la suppression de la clause générale de compétences pour les départements et les régions (qui permet en théorie à toutes les collectivités de s’occuper de tout) apportera un peu de clarté.

Sans avoir de leçon à donner, nous avons à Grenoble une histoire et une richesse d’acteurs qui permettent de répondre en partie à ces difficultés. Je pense bien sûr à la tradition d’innovation sociale de la ville, avec l’âge d’or de la période Dubedout, à l’époque d’avant la décentralisation, quand rien n’était permis aux Maires, donc tout était possible (y compris déroger à la pédagogie de l’éducation nationale à la Villeneuve ou construire les 3 tours sans permis ni mise en concurrence d’architectes). Cette période nous a laissé une grande richesse d’acteurs sociaux, associatifs et publics, avec notamment le plus important CCAS de province. Je pense aussi aux nombreux universitaires reconnus dans les sciences sociales à l’UPMF ou à l’IEP, qui constituent autant de chances de relier l’excellence intellectuelle et la pratique de terrain. Ce terroir grenoblois, fort d’une histoire et d’une géographie d’acteurs assez rare explique l’évidence d’une implication dans l’expérimentation sociale.

C’est ce constat qui nous avait conduit, avec Martin Hirsch, alors président d’Emmaüs – France et président-fondateur de l’« Agence nouvelle des solidarités actives » (http://www.solidarites-actives.com), et Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France et président de « La République des idées » (http://www.repid.com), à organiser en mai 2006 à la MC2 (grâce à l’investissement personnel de son directeur, Michel Orier) un premier forum intitulé « La nouvelle critique sociale » (http://www.mc2grenoble.fr/saisons/2005-2006/manifestations/festidees/festidees.php), qui visait justement à réunir des intellectuels et des praticiens, dans un esprit d’innovation et de réflexion sociale qui se voulait fidèle aux fameuses rencontres de Grenoble de 1966, placées sous les auspices de Pierre Mendès-France.
J’avais rencontré Martin Hirsch en 2005, à l’occasion du rapport sur la pauvreté des enfants dont il avait présidé la commission de réflexion (http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/054000264/0000.pdf), et son engagement social s’accompagnait déjà d’une forte volonté de développer l’expérimentation pour revaloriser les politiques sociales, améliorer leur efficacité et leur faculté d’adaptation aux nouvelles formes de pauvreté. Cet engagement trouvait une traduction très concrète dans l’agence nouvelle des solidarités actives qu’il venait de créer, et qui se voulait le fer de lance de l’expérimentation au service des collectivités, avec le RSA comme premier terrain concret d’application. Nous avions prévu une nouvelle édition du « Forum de Grenoble » pour 2008, souhaitant inaugurer un rendez-vous régulier entre intellectuels et acteurs sociaux, en l’enrichissant d’exemples d’expérimentations etc. Las ! Son entrée au gouvernement en mai 2007, sur une logique de mission (qui pouvait se comprendre, sans l’approuver, à l’époque, mais que rien ne justifie plus) pour mettre en œuvre le RSA, a mis un terme à ces projets : Pierre Rosanvallon décida de poursuivre seul avec la République des Idées, dans une indispensable indépendance politique, l’organisation du Forum qui s’intitula « Réinventer la démocratie » en mai 2009.

Devenu haut commissaire aux solidarités actives, Martin Hirsch a continué de s’intéresser aux expérimentations grenobloises, venant à plusieurs reprises rencontrer les acteurs, et nos relations se sont maintenues, en dépit de mon désaccord politique sur son entrée au gouvernement (que j’ai toujours distingué de l’amitié et de l’estime que je lui porte). Il m’a d’abord proposé de participer au jury du premier appel à expérimentations sociales, fin 2007 - début 2008, avant de devenir membre de la commission jeunesse chargé de rédiger le livre vert rendu public en juillet 2009 (j’y reviendrais). Enfin, désireux d’engager davantage le Haut Commissariat dans l’expérimentation sociale aux côtés des collectivités locales, il m’a proposé de conduire une mission auprès de lui. J’ai accepté à la condition expresse que cette mission soit « républicaine », c'est-à-dire constituée d’un élu de gauche et d’un élu de droite, afin de conserver mon engagement et mon identité politique.

 

C’est ainsi qu’avec Frédéric Valletoux, Maire de Fontainebleau, nous avons reçu une lettre de mission (ici)… dont le calendrier a été quelque peu bousculé, le travail sur le livre vert ayant rendu impossible tout début réel de la mission avant cet automne. Cette lettre nous fixe en fait une mission en trois temps :

- une phase de diagnostic, à partir des résultats de l’appel à expérimentations sociale et d’échanges avec des collectivités locales représentatives,

- une phase de sensibilisation des acteurs (collectivités et associations d’élus),

- une phase de préconisations et d’accompagnement à la mise en place d’un centre de ressources sur l’expérimentation sociale à destination des collectivités locales.

 

Bien évidemment, cette modeste mission, conduite par de jeunes élus, ne prétend pas apporter la réponse à l’ensemble des difficultés que j’ai pointées. Notre ambition est très prosaïque : réaliser un réel état des lieux de l’expérimentation, de ses enjeux et des attentes véritables des territoires d’une part ; convaincre des collectivités et des réseaux sociaux de s’engager dans la constitution d’un centre de ressources capable de soutenir les collectivités locales, notamment en ingénierie, et de diffuser les « bonnes pratiques », d’autre part. Nous avons déjà effectué plusieurs déplacements (Lille, Nancy, Bordeaux) et nous finaliserons ces prochaines semaines la première partie de la mission. J’y reviendrais dans le détail sur blog, et je vous prépare aussi une présentation complète des différentes expérimentations grenobloises.

Promouvoir l’expérimentation sociale quand on a la chance d’être élu d’une ville comme Grenoble, voilà une mission presque naturelle et passionnante, qui répond tout à fait au sens que je souhaite donner à mon engagement au service de l’action sociale et de la solidarité.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Lundi 14 décembre 2009 1 14 /12 /2009 21:08

A l’occasion d’un colloque récemment organisé par l’association de la cause freudienne Rhône-Alpes, intitulé « réalités plurielles de l’exclusion à la lumière de la psychanalyse », j’ai été amené à travailler, en préparant cette intervention, sur l’apport de la psychanalyse pour répondre aux enjeux de l’action sociale.

N’étant pas un expert de l’analyse psychanalytique, j’ai construit mon propos comme un simple témoignage d’acteur impliqué, parmi d’autres, dans le combat contre l’exclusion, en essayant de répondre aux questions suivantes :

- comment agir en tant qu’élu pour que les politiques sociales ne se limitent pas à une logique normative d’insertion sociale, mais visent bien l’autonomie sociale de l’individu dans sa singularité ?

- comment enrayer les mécanismes d’exclusion à l’œuvre au sein même des politiques sociales, afin qu’elles ne se confondent pas avec une « machinerie normative », finalement monstrueuse ?

Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire sur ce blog, les politiques sociales sont actuellement dans de cruelles impasses : dans une société gouvernée par la peur, la logique de suspicion, de défiance l’a emporté. Quelques symptômes illustrent ce constat.

D’abord l’émergence puis le triomphe de la notion d’ « assistanat », comme le primat accordé dans la plupart des politiques publiques à la lutte contre la fraude sur l’accès aux droits (alors que la réalité sociale démontre que la seconde question est au moins 10 fois plus importante, en nombre, que la première) sont la marque du regard de plus en plus critique, pour ne pas dire malveillant, que notre société porte sur son action sociale et ses bénéficiaires. Ce regard au minimum suspicieux est à l’origine de nombreux mécanismes inversant la charge de la preuve dans le travail social : ce n’est plus la société qui propose un secours ou un accompagnement à un individu en difficulté, c’est ce dernier qui doit démontrer qu’il mérite que la société lui vienne en aide. De cette logique sont issues quantité de normes qui réduisent l’individu à une situation (voire, plus grave, à un comportement), et dont les effets sont minorants pour l’impact même de l’action sociale, puisqu’il devient impossible d’appréhender globalement la réalité de la personne.

Ensuite, cette « critérisation » du travail social se double d’une logique de tri des publics en fonction des compétences des acteurs : telle collectivité ne prend en charge que les moins de 25 ans ou les plus de 60 ans, d’autres selon le statut administratif, selon la forme familiale, le niveau de revenu, etc. La complexité croissante de notre société a engendré un véritable maquis de normes et de classifications des publics de l’action sociale, qui pousse au traitement systématisé des situations des individus, avec des logiques de « saucissonnage » qui nient la singularité de l’individu… le tout dans une opacité technicienne au final peu démocratique : tout le monde, donc personne, en est responsable ! Nous assistons donc à des politiques publiques qui, à cause de ces logiques de tri, génèrent elles mêmes des mécanismes d’exclusion (cf mon post sur le dispositif hivernal de l’hébergement).

Enfin, au-delà des normes, déjà par nature excluantes, la peur ou les logiques de défiance entraînent maintenant des dérives en terme de contrôle social et des tentatives de lier la question de l’ordre public à l’action sociale. C’est extrêmement grave : de la personne considérée globalement, nous étions passés à une simple situation sociale, et la tendance actuelle (au niveau national) pourrait en arriver à ne traiter que des comportements sociaux. Si l’action sociale devait répondre aux comportements, alors le lien entre l’insécurité sociale et l’insécurité publique se ferait naturellement. C’est ce retour à l’amalgame « classes laborieuses, classes dangereuses » du 19ème siècle que la droite au pouvoir est en train de rechercher en excitant la peur du jeune, de l’étranger, du pauvre etc. Sur le terrain, nous constatons déjà les stigmates du racisme social qui se développe, et ses liens avec les enjeux sécuritaires. A cet égard, le retour de la logique de l’enfermement dans la psychiatrie témoigne d’un besoin de rationnaliser et de traiter des comportements sociaux, mais à l’extérieur de la société, comme si celle-ci ne pouvait les assumer. Le risque est grand, avec l’importance accordée par tous les acteurs à la réalité de souffrance psychosociale, d’une confusion entre celle-ci et la psychiatrie, amenant une dérive de psychiatrisation du travail social (déjà dénoncée, à juste titre, par certains).

Face à ces constats bien sombres, les bénéficiaires potentiels de l’action sociale développent soit des logiques de fuite, soit des comportements de concurrence.

Les logiques de fuite relèvent essentiellement de deux catégories : celles de la peur et celle du renoncement choisi. Dans le premier cas, par exemple celui de mères de famille refusant le contact avec un service social par peur de l’assistante sociale (qui risque de les juger mauvaises mères, de s’immiscer dans leur vie, voire de leur retirer leurs enfants), la logique de suspicion a brisé le lien de confiance (fondé sur une bienveillance supposée acquise) entre la personne en difficulté et les travailleurs sociaux. Ces derniers sont ainsi victimes dans leur travail quotidien des dérives des politiques publiques qu’ils sont censés mettre en œuvre. Dans le second cas, très bien décrit par l’Odénore (observatoire du non- recours aux droits et aux services), c’est par souci de préserver sa dignité que l’individu choisit de renoncer au concours de l’action sociale, qu’il estime (parfois à juste titre) attentatoire à sa liberté individuelle et incapable de prendre en compte son choix de vie. C’est la situation de nombreux jeunes qui ont décidé d’adopter un mode vie différent des normes de notre société.

Les logiques de concurrence sont directement le résultat de politiques fondées sur des critères et des normes, dont l’intérêt véritable et rarement assumé est de maintenir constant l’effort financier. Ainsi, plutôt que de faire évoluer les financements en raison de la réalité des besoins sociaux, certaines collectivités pratiquent l’ajustement par le critère, en excluant de facto certains bénéficiaires antérieurs. Lorsqu’est ainsi organisée la pénurie d’accès aux services et aux prestations, c’est la logique de concurrence (ou loi de la jungle, en vérité) qui devient la règle du jeu. Qu’elle se déroule dans les médias au nom de telle ou telle cause (les personnes handicapées versus les personnes âgées ; les étudiants pauvres versus les jeunes salariés ; les salariés immigrés versus les immigrés régularisés etc.) ou plus prosaïquement dans un accueil de jour, cette concurrence des misères ne fait qu’aiguiser la peur sociale (et la peur du déclassement, cf Eric Maurin) et sert de fait une politique : celle du conservatisme social et du repli identitaire.

Pire, cette situation brise en fait le rapport collectif à l’exclusion, car il devient facile de renvoyer chaque situation individuelle à une demande sociale qui serait corporatiste ou communautaire, donc par nature illégitime en République. C’est ainsi que la droite prépare tranquillement les esprits à une évolution qui pourrait sembler logique : au prétexte de rétablir la notion de responsabilité individuelle, il suffirait de cesser d’offrir des réponses collectives (comme la sécurité sociale) pour simplement solvabiliser le besoin social de la personne dans une logique assurantielle. A l’exemple des systèmes anglo-saxons, il suffirait alors d’allouer une aide financière quasi définitive ou très conditionnelle, à charge pour la personne de s’en servir pour financer son besoin social. Et basta. Evidemment, outre le fait qu’un tel système est profondément injuste puisqu’il dédouane la société en laissant les ressources propres (sociales, relationnelles etc.) de l’individu décider de son sort, il faut s’attendre à des « dégâts collatéraux » aussi lourds que prévisibles : en passant de l’action à la prestation sociale, la marchandisation du travail social serait définitivement acquise, légitimant par là-même d’autres marchandisations à l’œuvre comme celle de la santé ou de l’éducation… Il est donc impératif de résister pour espérer, et de ce point de vue l’apport de l’analyse psychanalytique est tout à fait fécond.

Enrayer le processus de destruction du travail social que je viens de décrire, qui broie l’individu, ne pourra se faire qu’au moyen d’une alternative politique véritable, donc nationale, et seulement si la gauche retrouve les idées claires sur ce qui fait son identité, la question sociale. Espérons. A ce stade, je m’en tiens aux modestes initiatives locales qui permettent, je le crois, de résister activement.

En premier lieu, je veux insister sur la nécessité absolue de réhabiliter le travail social pour faire renaître un cercle vertueux entre les institutions, les travailleurs sociaux et les usagers. L’impulsion doit venir du politique, afin de redonner confiance en eux-mêmes (donc dans le sens de leur action) aux acteurs publics et associatifs, qui seront ensemble davantage en situation de faire confiance aux individus.

C’est d’abord une question de moyens (arrêtons de ne travailler qu’à budgets constants quand les besoins sociaux sont exponentiels) et de processus de délégation. J’en veux pour exemple la réforme que nous avons faite de l’aide sociale facultative au CCAS de Grenoble. Cette aide de secours exceptionnelle n’était délivrée, sur dossier de demande constitué par une assistante sociale, qu’une fois par semaine par la commission permanente composée d’administrateurs. La lourdeur du dispositif ne lui permettait pas d’être utilisé à sa pleine mesure, les professionnels ou les usagers ayant parfois recours à d’autres moyens, comme les aides des associations. Nous avons simplifié le dossier de demande, réduit le délai de réponse à 24h et accepté que certaines aides, comme les aides alimentaires, puissent être décidées par les techniciens eux-mêmes, les élus ne validant qu’à posteriori. Cette réactivité et cette souplesse nous ont permis de mieux répondre à la crise : le budget des aides sociales est passé de moins de 300 000 € en 2008 à près de 600 000 € en 2009. Mieux, les assistantes sociales ont pu plus facilement proposer une solution rapide aux personnes qui les sollicitaient, améliorant leurs chances de nouer une relation de confiance.

Réhabiliter le travail social suppose aussi de développer la culture de la preuve. La conviction des militants que nous sommes, l’expérience et l’empirisme des professionnels ont tous deux montré leur limite depuis 30 ans puisque les mécanismes décrits plus haut n’ont pas été enrayés.

Cette culture de la preuve, c’est d’abord faire émerger la réalité sociale en étant capables de la décrire avec précision et objectivité. C’est l’enjeu majeur de l’analyse des besoins sociaux, document obligatoire que tous les CCAS doivent réaliser chaque année dans leur ville. Je reste étonné des réactions lorsque j’annonce que Grenoble compte 23% de sa population vivant sous le seuil de pauvreté : cette réalité sociale est peu connue ; comme toute réalité douloureuse, elle est trop souvent tue ou cachée. A nous de la rendre apparente, éclatante : il faut que la réalité sociale reprenne sa place dans le débat public, avec toute sa force.

Ensuite, je plaide pour l’expérimentation sociale comme outil indispensable de la culture de la preuve : seule cette forme d’évaluation, qui compare les effets d’une politique publique sur un groupe bénéficiaire par rapport au groupe « témoin », permet de rendre objectifs et incontestables les impacts d’une politique sociale. Ainsi, lorsque nous avons montré scientifiquement les résultats obtenus par le dispositif « Parler Bambin » sur l’acquisition du langage, nous gagné à la fois de la crédibilité politique et l’adhésion des professionnels comme des parents.

Enfin, nous devons miser sur la pluridisciplinarité pour que les résultats des politiques sociales soient portés par des professionnels ayant des légitimités différentes et complémentaires. C’est ce que nous avons fait en instaurant des permanences de psychiatres libéraux lorsque le CHS de St Egrève s’est (temporairement) désengagé. C’est ce que fait le CPCT qui propose à Lyon des consultations gratuites de psychanalyse sur prescription de travailleurs sociaux. Nous avons tout à gagner à enrichir l’action sociale du regard et de l’expérience de professionnels venus d’autres domaines.

En second lieu, je pense que nous devons travailler sur les lieux du social, pour les sortir du ghetto dans lequel ils sont souvent enfermés – et enfermants. Pour faire « surgir l’individu », il importe de lui proposer un cadre qui ne le réduise pas à sa situation sociale ou à son âge. Cela suppose d’abattre les cloisons de nos lieux sociaux, et d’abord des centres sociaux qui sont parfois perçus comme des espaces de relégation. Notre projet d’en faire des lieux de vie (des « places de village »), pour toutes les situations sociales et pour tous les âges est aussi un moyen de faire tomber des représentations et d’ouvrir les esprits de tous, usagers comme professionnels. Pour y parvenir, nous aurons besoin de plus que nos propres forces. C’est pourquoi la mutualisation avec des antennes municipales et surtout des associations est une chance formidable : c’est dans la relation entre d’une part un service public fort et fier de ses missions et d’autre part des associations engagées et pleinement libres de leurs analyses et de leurs projets que nous pourrons garantir à la fois un cadre collectif qui donne du sens et un accompagnement vers l’autonomie respectueux de la personne, de sa vie et de ses choix.

En dernier lieu, il me semble urgent de veiller à repenser les politiques d’inclusion sociales à partir des personnes les plus fragiles, si nous voulons limiter l’impact de leurs « normes excluantes » bien décrites par la psychanalyse. Eric Maurin a récemment montré (voir mon post à ce sujet) combien le niveau de protection des « inclus » dans une société était générateur d’exclusion durable et d’une peur diffuse qui gangrène la société, celle du déclassement. En clair, plus l’inclusion des uns est forte, plus l’exclusion des autres est longue. Ce constat est insupportable pour la gauche, et il est au cœur des critiques d’origine psychanalytique qui sont faites aux visées normatives de l’action sociale, tant il est vrai qu’elle peut secréter sa propre exclusion. Dans l’idéal, le travail social devrait être une invitation à refuser la norme et à aider un individu par rapport à la globalité de sa situation. Nous y parvenons parfois, comme lorsque nous adaptons la réponse d’hébergement au choix de vie des individus à Grenoble (squat social, caravane individuelle, terrain mis à disposition pour camions, CHRS spécialisé dans le public avec chiens…), mais il clair que tout travail social un peu collectif repose sur l’établissement même minimaliste de normes. A nous de veiller à ce que celles-ci partent de la situation des plus exclus pour qu’elles génèrent le moins possible de comportements de fuite à l’image de ceux que j’ai décrits. A ceux qui proposent une sorte de Yalta social entre les institutions et les associations, qui verraient les premières se délester des « cas les plus difficiles » au bénéfice des secondes, je veux opposer une logique de service public exigeant et ne cédant rien de ses missions, tout en étant capable de s’appuyer sur l’expertise et l’accompagnement d’associations dont le travail de terrain est une légitimité incontestable, mais qui ne peut être substitutive, a fortiori pour les plus fragiles.

Au final, s’il est indispensable de dénoncer les politiques nationales et de préparer une alternative réelle, nous pouvons agir au plan local en nous appuyant sur des regards critiques et des expertises, comme le propose la psychanalyse, pour préserver l’intérêt et la dignité des individus dans l’action sociale… en espérant lui redonner sens et efficacité.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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Vendredi 11 décembre 2009 5 11 /12 /2009 00:58

A l’approche des fêtes de fin d’année, il est une tradition de convivialité dont notre ville s’honore : celle des repas offerts aux personnes âgées par la Ville et le CCAS. Près de 3000 personnes (sur 6 repas) viennent ainsi partager un moment de détente à Alpexpo, combinant les plaisirs de la table et de la danse. C’est aussi un moment d’échange, voire d’interpellation, du Maire et des élus. Présent aux 6 repas, je prends un grand plaisir à ces rencontres spontanées où la bonne humeur ne cède rien à l’exigence.

Pour autant, pour sympathique qu’ils soient, ces repas interrogent. Par leur succès chaque année grandissant, ils témoignent non seulement de la réalité démographique de notre ville  (30 000 personnes de plus de 60 ans en 2009, et près de 20% d’augmentation prévue d’ici 2020), mais aussi d’une attente sociale qui pourrait bien devenir une angoisse : comment adapter la ville à cette réalité ? Comment garantir le bien-être d’un nombre chaque année supérieur de personnes âgées ? Quelle place le développement urbain laisse-t-il aux modes de vie de nos aînés ?

Autant de questions qu’il est urgent de débattre avec les intéressés, et plus largement dans la ville. C’est le sens d’une évolution de cette formule de repas de fin d’année que je souhaite mettre en œuvre dès l’année prochaine, en intégrant des débats et des échanges citoyens… tout en préservant cette trop rare convivialité.

Sur le fond, j’ai eu la chance de participer récemment à un forum régional organisé par le parti socialiste à Bourgoin dans le cadre de la préparation de son projet, intitulé « allongement de la vie, un enjeu majeur : comment vivre et habiter ensemble en ville ? ». J’y ai développé les pistes de réflexion suivantes.

Nous faisons face à trois enjeux, dont la hiérarchie doit relever d’un choix politique : la dépendance, l’isolement et la précarité sociale. Bien sûr, ces enjeux sont souvent très directement corrélés dans la vie des personnes âgées fragiles, public prioritaire du CCAS.

Malgré le retard accumulé dans les décennies 1980 – 1990 et  grâce à l’investissement des départements, la prise en charge de la dépendance s’améliore, tant au domicile qu’en établissement, même si nous ne pouvons qu’être très inquiets de la politique actuelle (voir mon post sur Les Delphinelles). La question de la prise en charge du risque de la dépendance (le fameux 5ème risque) reste donc tout à fait essentielle et le clivage entre la gauche (qui privilégie la solidarité nationale par la sécurité sociale) et la droite (partisane d’une logique assurantielle privée et individuelle) dessine un véritable choix de société, aux enjeux sociaux et financiers considérables. Cruciale, la question de la dépendance fait partie des enjeux politiques lourds et bien cernés par nos politiques publiques, même si les réponses actuelles restent insuffisantes.

Il n’en est pas de même pour l’enjeu de l’isolement, qui affecte un nombre considérable de personnes âgées (1/3 des plus de 60 ans, la moitié des plus de 75 ans), sans pour autant qu’aucune collectivité ne considère qu’il s’agit d’une politique prioritaire. Il est vrai que la réponse ne peut en aucun cas dépendre du seul service public. Fort de son expérience sur le maintien à domicile et de son service social spécialisé, le CCAS de Grenoble est très mobilisé sur la lutte contre l’isolement, via notamment son service de soutien à la vie sociale et socioculturelle des personnes âgées. Il n’empêche que ses efforts resteront vains s’ils ne sont pas rejoints par une mobilisation associative et l’engagement de bénévoles dans cette cause essentielle. Jamais nous ne pourrons organiser des visites, des lectures ou des cours à domicile avec les seuls moyens publics. Jamais nous ne serons suffisants pour « donner envie » aux personnes âgées de sortir si le corps social lui-même ne fait pas l’effort d’accueillir et de donner une place aux plus âgés. A nous d’accompagner toutes les bonnes volontés… car elles existent !

Troisième enjeu essentiel : le développement de la précarité dans le grand âge. Pour la première fois, le recensement fait apparaître des revenus inférieurs pour les 60 – 75 ans par rapport aux plus de 75 ans… signe d’une réelle paupérisation. A Grenoble, 8 600 retraités sont au minimum vieillesse. Et nombreux sont les « vieux migrants », à qui notre ville doit une large part de son développement, qui vivent dans la misère, comme en témoignent toutes les associations de solidarité. Comment construire des politiques locales qui répondent aux conséquences longtemps ignorées de politiques nationales ? Voilà un défi essentiel si nous voulons échapper à la pente actuelle, qui nous prépare une prise en charge du grand âge accessible soit aux plus riches (avec le développement des offres privées), soit aux plus pauvres (les services publics se concentrant sur le public le plus souffrance, pris en charge au titre de l’aide sociale des départements – jusqu’à quand ?)… laissant en déshérence la classe moyenne fragilisée des retraités modestes, des ouvriers et employés aux carrières incomplètes ou aux retraites si faibles.

Au plan national, répondre à ce triple enjeu suppose une mobilisation de toutes les collectivités, une remise à plat des compétences et des financements, auxquels seuls quelques experts comprennent quelque chose. Sur un sujet aussi essentiel, le fonctionnement actuel du système est d’une complexité qui relève du déni démocratique. Comment se mobiliser quand nul n’est vraiment responsable ? Il faudra que la gauche ait le courage de remettre l’Etat au cœur du débat, en répondant simplement aux questions suivantes : quelle doit être la part de la solidarité nationale ? Celle de la solidarité territoriale ? Celle de l’assurance individuelle ? 

Au plan local, je suis convaincu que nous pouvons apporter des réponses, même partielles, aux trois enjeux que j’ai esquissés.

Sur la dépendance, même si de nouvelles places en établissement verront bientôt le jour, le maintien à domicile doit rester notre priorité. Aujourd’hui, plus de 400 personnes âgées très dépendantes vivent chez elles, ce qui représente la capacité de 5 établissements médicalisés ! Outre la restauration à domicile, les services de soin et d’aide à la vie, il nous faut développer une offre de services permanente, donc accessible la nuit, et utiliser les nouvelles technologies tant pour garantir la coordination des professionnels du domicile que pour proposer de nouveaux services (téléconsultation, téléassistance, liens sociaux avec internet…). C’est pourquoi nous engagerons début 2010 plusieurs actions concrètes :

- une garde itinérante de nuit avec l’association Aappui,

- une expérimentation pilote, dénommée « Enpatic » de mise à disposition des nouvelles technologies au domicile de 60 personnes âgées,

- un programme ambitieux de formation à internet avec l’association l’âge d’or.

Face à l’isolement, nous avons initié une réorganisation des espaces personnes âgées afin que tous les Grenoblois âgés puissent trouver, dans chaque secteur, une offre complète de lieux de restauration, d’animation et de vie sociale. C’est aussi l’enjeu du nouveau projet des logement-foyers que nous élaborerons en 2010 avec les associations, les résidents et leurs familles, pour ouvrir ces lieux de vie sur les quartiers et offrir des services de proximité et de vie sociale aux habitants. Enfin, nous avons accru l’effort en direction des bénévoles, pour mieux les accueillir et mieux les former.

L’enjeu de la précarité, en dernier lieu, doit interroger l’ensemble de nos « outils »  : politiques tarifaires (une réforme sera menée d’ici l’été 2010), soutien aux revenus et accès à l’aide sociale facultative, développement d’offres de prise en charge moins coûteuses, tant en établissements médicalisés (à l’exemple de ce que réussit la ville de Nantes) qu’en logement-foyer (ce sera un axe fort du nouveau projet) ou solutions intermédiaires  : établissements mixtes médicalisés / non-médicalisés (comme à Saint Bruno), petite unité de vie non médicalisée (comme sur l’ex-Delphinelle Teisseire), habitat regroupé à services partagés (comme aux Vignes, à l’Ile verte). Pour affronter ces enjeux, le CCAS pourra s’appuyer sur l’expertise de son service social spécialisé, qui suit plus de 6400 personnes sur Grenoble et qui a développé une véritable expertise. Mais tout cela sera-t-il suffisant ?

Sans changement radical de politique au niveau national, il y a fort à craindre que les efforts les plus soutenus des collectivités locales ne seront que de peu d’effet face aux tendances lourdes actuelles, qui cultivent le repli sur soi et considèrent les personnes âgées comme une charge… Sans lien social, nos villes perdront leurs personnes âgées et leur âme, rien de moins.

Par Olivier Noblecourt - Publié dans : Réflexions
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